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L'organisation des pèlerinages à Jérusalem par les Vénitiens à la fin du XVe siècle, 1480-1500 (I)

 

Bernard FASBENDER

Membre associé de l'Académie Royale de Marine de Belgique


Pourquoi avoir choisi ce sujet d'apparence étroite et marginale ?

Perspective trompeuse, car il porte en lui toute la fin de l'éblouissant Moyen-Âge qui jette ses derniers feux avant de s'effacer derrière la sombre Renaissance.

Les pèlerins de Jérusalem sont les ultimes épigones pacifiques des croisés et de l'idée de croisade qui fut le grand élan du Moyen-Âge alors que la chrétienté occidentale s'achemine vers le traumatisme cataclysmique que fut le protestantisme.

La Méditerranée, matrice des dieux et de nos civilisations, perd son rôle central. La découverte de l'Amérique date de 1492, mais déjà les courants commerciaux avaient commencé leur migration vers l'Europe du Nord, ravissant progressivement à Venise la place prépondérante qu'elle avait su conquérir par la force, l'habileté et la ruse. Pire encore, après la prise de Byzance en 1452, les Turcs pénètrent en Europe par voie de terre et voie de mer — pas encore par voie politique — et menacent directement l'organisation des routes maritimes commerciales de la Sérénissime qu'ils ont défait en 1480 au terme d'une guerre de vingt ans qui continuera de couver pour se rallumer dès le début du seizième siècle. Il est trop tôt pour s'exclamer « Venise se meurt, Venise n'est plus », mais le déclin de ce qui fut la ville lumière du Moyen-Âge s'amorce, inexorable.

Enfin, des mutations techniques sont en pleine émergence : naves et surtout galées pèlerines qui ont sillonné la Méditerranée pendant tout le siècle vont céder bientôt la place à d'autres bâtiments. C'est en 1520 que ces galées ou galères pèlerines disparaîtront définitivement après vingt ans d'une longue agonie.     

Nous vous convions donc par le biais de ces pèlerinages vénitiens au coucher de soleil d'une époque irradiante de foi, profondément unie dans sa diversité et dont tous les jours l'Occident enténébré devrait porter le deuil douloureux.
Honneur aux croyants : nous commencerons par essayer de voir qui était ces pèlerins et pourquoi ils ont choisi Venise. Comment la Sérénissime en organisait l'accueil, leur conférait contractuellement une immunité internationale et pourvoyait, moyennant finances sinon « combinazzione » à leur matérielle. Nous irons ensuite sur le port avec eux visiter une galée pèlerine dont nous suivrons l'armement et la préparation de la route.

Puis, nous embarquerons avec les pèlerins jusqu'à Jaffa, pour les y attendre, puisque le voyage terrestre sur les Saints lieux n'est pas notre sujet. Nous reviendrons à Venise et le soleil se couchera sur la lagune.

Qui sont-ils ces hommes qui vont mettre leurs pas dans ceux du Seigneur ? Ce sont des gens de foi, on l'aura deviné. Mais au-delà du truisme, ils se distinguent des autres voyageurs qui circulent à l'époque, toujours pour affaires : le commerce, les missions politiques, les travaux saisonniers. Ce sont en réalité les seuls touristes du Moyen-Âge.

Mais quels touristes, car notre pèlerin vit une exaltation religieuses profonde, son but avéré étant de se préparer au jour suprême de la rencontre avec Dieu en s'imprégnant des lieux où le Christ répandit sa parole et subit sa passion. Certains même partent avec le désir profond de mourir en Terre Sainte et il n'est pas rare que les fatigues du voyage et l'émotion transcendantale opérant, leur vœux soit exaucé.

Spirituellement comme matériellement c'est l'épissure d'une vie.

Santo Brasca, frère d'Erasme, nous en convainc qui dit avec humour que pour accomplir le pèlerinage il faut avoir deux bourses pleines :
L'une de patience,
L'autre garnie de 200 ducats vénitiens. Au cas où on le comprendrait mal il se donne la peine de préciser : 100 pour le voyage par personne, 50 pour les maladies et autres imprévus et 50 pour les rançons à payer sur certains lieux de passage.

Ce n'est pas là tourisme de détente.                                 

Encore ne compte-t-il pas les frais engagés pour aller à Venise et s'en retourner chez soi, si Dieu le veut.
C'est plus d'un an de salaire total d'un Maître maçon, nous dirions aujourd'hui un architecte. Les sacrifices matériels sont donc importants, comme il se doit pour un très long voyage en terres incertaines, de porte-à-porte rarement moins de 6 à 8 mois.

Naturellement les pèlerins de cette fin du quinzième siècle sont dans l'ensemble des gens en apparence aisés, nobles ou bourgeois, qui ont pris toutes dispositions pour régler les multiples questions posées par leur absence à leur entourage familial et social. Ce sont donc plutôt des personnes mures mais vigoureuses assez au physique comme au moral pour pouvoir affronter cette épreuve sans souffrances excessives. Ce sont de même des gens renseignés soit par des lectures — ils puisent aux mêmes sources que nous, - soit par des pèlerins ayant déjà fait le voyage soit aussi par des émissaires de Venise rencontrés par exemple lors des grandes foires européennes périodiques.

Ce sont aussi des hommes car les femmes, hormis les princesses et dérogations particulières rarissimes, ne sont pas admises à bord.

Toutefois, tous les pèlerins n'étaient pas dans l'aisance, notamment les religieux. Cependant ces derniers pouvaient voyager à prix très réduit, 10 ducats, ou encore mieux gratis in amore, les frais de leur passage étant pris en compte par le patron de la galée.

Enfin au-dessus des motifs purement religieux se greffaient chez certains des spéculations plus concrètes ; en particulier, les plus jeunes des nobles étaient in petto profondément satisfait d'être adoubés, en raison de leur noblesse, chevaliers du Saint Sépulcre ; un tel titre pour démarrer dans la vie n'était pas chose négligeable.

D'autres encore, peu nombreux et discrets, étaient pèlerins de profession et accomplissaient le voyage pour un tiers qui en retirerait tout le bénéfice spirituel.

Il difficile de se prononcer avec exactitude sur le poids respectif des provenances géographiques de ces pèlerins. Cependant, l'origine de ceux qui ont fait relation de leur voyage entre 1480 et 1500 offre une approximation.

Parmi ces plumitifs on dénombre :
11 Allemands,
6 Français,
5 Italiens,
3 Flamands,
2 Suisses

Leurs récits sont de valeur et de tonalité très variés.

Certains sont purement anecdotiques, d'autres très réalistes comme celui de Peter Fasbender de Coblence, pointilleusement attentif aux prix. D'autres enfin se présentent comme un véritable guide du voyageur et se veulent ainsi, tel celui de l'Allemand Breydenbach édité en 1489 et qui peut expliquer partiellement la forte participation germanique à ces pèlerinages dès 1490 et ensuite.

Le qualificatif de fort est d'ailleurs tout à fait relatif.

N'imaginons pas des flots de voyageurs de la foi convergeant torrentiellement vers Venise. La République n'armant qu'une ou deux galées par an pour le pèlerinage, c'est compte tenu des quelques pèlerins qui peuvent prendre passage sur des naves ou des galées marchandes, environ 300 postulants au voyages en Terre Sainte qui prennent au printemps la route de la lagune, et souvent beaucoup moins.

Ayant mis leur temporel à jour, les pèlerins s'acheminent. Peu font la route isolément, le regroupement est la règle : souvent une douzaine à une quinzaine de personnes, groupe équilibré, puissant assez, maniable encore. Et puis le rapprochement donne du cœur et fortifie les résolutions, car on se précipite vers l'inconnu.
Consulté, le comte de Wurtemberg Erhard, « un ancien de la ligne », vaticine : « il y a trois choses humaines que l'on peut ni conseiller, ni déconseiller : se marier, faire la guerre, et aller au Saint-Sépulcre, car elles peuvent bien commencer mais facilement mal finir ». Rien n'a changé depuis.

On part quasiment en famille : en 1483, le groupe du frère Félix comprend douze membres, 4 maîtres seigneurs allemands et une suite de 2 serviteurs, un maître d'hôtel, un cuisinier, un barbier, un galiot habile sachant le Sarazin, un intendant et le frère Félix lui-même.

En comptant ce dernier, il y a cinq pèlerins, le reste suit, pèlerins sans doute mais nullement résignés, probablement vêtus du long manteau à capuchon de couleur grise, du chapeau gris ou noir, l'un et l'autre marqués de la croix d'étoffe rouge ; mais rien n'interdisait aux gens d'importance de mener plus grand train.

A pied, à dos de mulet, à cheval, ils cheminent empruntant parfois les voies fluviales, franchissant les montagnes. Les français par le Grand Saint Bernard et les allemands par le Brenner. La route est longue qui conduit à Venise : parti de Vernon le 4 avril 1480, le prêtre Pierre Barbatre arrive place Saint Marc le 3 mai.

 

Mais pourquoi Venise ?

Mentionnons sans nous y attarder sa position géographique réputée favorable, une position n'est rien si elle n'est exploitée, la réponse est donc ailleurs.

Venise, en deux siècles, a conquis la maîtrise de la mer de haute lutte sur ses rivales Gènes, Pise, Amalfi. Elle s'impose et rassure par ses capacités maritimes, commerciale, diplomatique, militaire. Aucune puissance, aucune ville portuaire ne peut, en ce quinzième siècle finissant, offrir de telles garanties de sérieux et de sécurité au marchand comme au pèlerin.

Venise a su organiser des lignes commerciales en Méditerranée et vers la mer du Nord, régulièrement parcouru par ses naves, et ses convois marchands de galères. Ces lignes, au moins en Méditerranée s'appuient sur des ports et des bases appartenant à la Sérénissime ou des comptoirs en terres étrangères. Elles sont protégées par des navires de guerre, stationnaires ou escadres mobiles qui patrouillent, escortent et chassent les pirates et les corsaires.

Les navires vénitiens sont les meilleurs et l'arsenal jouit d'une réputation sans égale. Les patrons et les maîtres d'équipage ou « comites » sont des hommes de mer d'expérience, secondés par une maîtrise solide.

De surcroît les galées pèlerines naviguent sous la protection du pavillon blanc à croix de Jérusalem qui leur confère un statut international et les garanties d'un coup de main turc, même si la guerre est ouverte.

Immunité, on s'en doute chèrement acquise, que le doge s'attache à maintenir en dépit de tous les chantages.

Avec le Turc les négociations comme les hostilités sont permanentes.

Surtout le voyage des pèlerins lui-même est soigneusement organisé, les obligations du patron de galée sont précisées par des contrats, enregistrés dans des bureaux de la république, qui tient ferme la main à leur conformité aux lois et règlements et à leur exécution. Le patron a aussi obligation d'accompagner les pèlerins en Terre Sainte et de veiller au bon déroulement matériel du pèlerinage comme à la sûreté personnelle de ses protégés, ce qui n'est pas une entreprise de tout repos.

Enfin, bien que le coût du voyage soit élevé, c'est sensiblement le plus « tiré » du marché. En résumé, rapport qualité sécurité prix, on ne saurait être mieux placé. On conçoit aussi que si Venise a un incontestable savoir-faire, elle ne manque pas non plus de faire savoir.

Pendant que les pèlerins convergent vers la lagune, Venise de son côté se prépare à les accueillir. Comme chaque année une ou deux galées pèlerines ont été louées par voie d'adjudication à un patron, un patricien de Venise de plus de trente ans, reconnu apte à commander un bâtiment. Il lui revient de l'armer selon un cahier des charges très précis dont le suivi était étroitement surveillé par les catteveri, sorte d'inspecteurs commerciaux et maritimes réunis en corporation soumise à l'autorité de la république.

De 1480 à 1497, le grand patron fut Agostino Contarini auquel succéda Alvize Zorzi. Pietro Lando était leur rival habituel et plutôt malveillant.

A terre la Sérénissime mettait en place une organisation d'accueil qui répondait au plus juste aux soucis des pèlerins : changer de monnaie, trouver un embarquement, acheter des vivres et des équipements pour la traversée maritime et occuper leurs loisirs forcés en attendant l'appareillage. Il s'agissait aussi d'empêcher les pèlerins de trouver un passage sur des navires étrangers que les logeurs auraient pu discrètement leur signaler.

Ceux-ci étaient souvent des étrangers installés à Venise et bénéficiaient de la clientèle de leurs compatriotes.
Bernard de Breydenbach de Mayence et 8 seigneurs allemands accompagnés de leurs serviteurs s'installent à l'hôtel pension de Peter Ugelheymer originaire de Francfort. En revanche « l'hostellerie de l'homme sauvage » était très fréquentée par les sujets du royaume des lys ; l'hôtelier, maître Jehan de Liège, était aussi chantre à l'église Saint-Marc, position privilégiée pour contrôler ou recouper les rumeurs, si ce n'est pour les propager.
On devine que ces logeurs, par la force des choses, contournaient quelque peu l'organisation d'accueil prévue par la Sérénissime agissant pour son compte à la fois comme une compagnie de transport maritime et une agence de voyages. Mais Venise ayant des yeux et des oreilles partout, ces contournements étaient surveillés, et tolérés dans la mesure où, contenus, ils apportaient de la souplesse au système et contribuaient à sa viabilité. Ceci est d'ailleurs une constante de la très performante administration vénitienne — rigueur des procédures, des règlements et de la loi ; souplesse et opportunité dans leur application sans remise en cause des principes généraux. Factotum de cette organisation, 8 guides ou tholomarii, nommés par les consuls des marchands et contrôlés par les cattaveri, prêtaient serment et s'engageaient à rester probes, ce qui montre par là même dans quel esprit s'opéraient les transactions commerciales à Venise. Leur service tournait en 4 groupes de deux prenant la semaine à tour de rôle, un guide posté sur le quai Saint-Marc ou à la Piazza, l'autre au marché du Rialto. Ils ne quittaient leur poste que pour aider et accompagner les pèlerins en toutes choses ou presque : les conduire en ville, leur trouver éventuellement un logement, les aider dans les opérations de change ou à faire leurs achats au meilleur marché, et les assister de leurs conseils désintéressés jusqu'au jour de leur départ. Ils pouvaient d'ailleurs contribuer à grouper les isolés et ainsi leur faciliter le séjour à Venise.

Leur principal rôle était de les présenter aux patrons des galées qui avaient obligation de passer par leur intermédiaire. Leur paiement d'une part était laissé au gré du pèlerin, alors que d'autre part le patron devait leur remettre une prime fixée à deux tiers de ducats par passager.

Les contrats d'embarquement étaient ensuite rédigés par des courtiers officiels, les misselae, signés des parties puis remis à l'office des cattaveri pour vérification et enregistrement si conformité aux règlements en vigueur. Il va de soi que les tholomarii étaient difficiles à contrôler, puisqu'ils devaient être fréquemment ailleurs qu'à leur poste, et que leur côté les patrons préféraient se passer d'intermédiaires pour recruter les passagers puisque somme toute le problème était simple avec une au maximum deux galées pèlerines au départ. En revanche, leur rôle transactionnel reprenait toute son utilité quand la galée était pleine et que le Sénat autorisait quelques galées marchandes à embarquer les pèlerins en peine de place.

Le recrutement direct était plus simple. En 1483 par exemple, deux galées, celles de Piero Lando et d'Agostino Contarini, assuraient le service de pèlerinage. Les pèlerins en étaient informés place Saint-Marc où deux bannières blanches frappés de la croix de Jérusalem étaient fichées devant les deux grands mâts placés en avant du portail de la basilique. Au pied de chacune on opérait à la criée, les marins de la Landa et de la Contarina faisaient le boniment en investissant leur bâtiment de louanges hyperboliques et en éreintant soigneusement le triste baquet du voisin. Personne ne pouvant s'y retrouver, le mieux était d'aller visiter les navires où l'on se tenait prêt à accueillir les voyageurs. On imagine la circonspection et la méfiance étonnées des pèlerins posant pour la première fois les pieds sur un bateau et qui se souviennent qui des « chroniqueurs de la ligne » comme Barberino leur conseillent de s'assurer d'abord — on se demande comment — que le bateau est solide et rapide et ensuite qu'il y a à bord des poules, des chapons, du bon vin, un moulin à bras (pour le pain), un barbier chirurgien, un chapelain et -très important — vérifier que le patron ne louche pas !

Mais la fièvre pèlerine, la réputation méritée de Venise qui faisait vérifier la solidité des navires en partance par trois experts et l'entregent d'un patron sans strabisme conduisait rapidement à la signature d'un contrat, presque un contrat type tant les contrôles exercés par les services du doge avant et pendant même la traversée étaient rigoureux. Venise était en effet très soucieuse des prestations offertes aux pèlerins sur lesquels elle misait pour affermir sa réputation et faciliter sa pénétration commerciale par la suite. Ceci d'autant plus que certains étaient de très hauts personnages qui préféraient, soit par humilité chrétienne, soit par méfiance des turcs voyager incognito.

Les termes du contrat conforme aux dispositions du Consulato del mar énumère les obligations du patron envers les passagers, les devoirs de ces derniers et prévoit des dispositions en cas de décès. Sans prétendre à l'exhaustivité retenons que le patron est tenu à ses dépens :
- d'assurer la défense de la galée et des voyageurs contre les ennemis de terre et de mer et de les protéger aussi contre les injures et les injustices,
- de fournir 2 fois par jour à boire et à manger correctement,
- d'assigner un lieu pour nourrir la poulaille et permettre au pèlerin cuisine commune,
- faire escale aux lieux accoutumés et ne pas y demeurer plus de deux ou trois jours,
- faire tous les paiements en lieu et place des voyageurs (frais, tribus et taxes en Terre Sainte),
- de donner des conseils pour les achats personnels des pèlerins, de mettre en lieu sûr les objets de valeur,
- d'affecter aux pèlerins une barque pour les conduire à terre et les ramener s'ils veulent se ravitailler au port en eau, vin ou vivres frais,
- en cas de décès, de conserver les biens du défunt et exécuter ses dernières volontés,
- de fournir un guide parlant toutes les langues, mais seulement durant la traversée, pas en Terre Sainte,
- Le pèlerin est tenu de coucher à la place qui lui est assignée et de se plier à la discipline de bord,
- Il doit prévenir le patron s'il veut modifier son séjour ou embarquer sur une autre galée ou nave afin qu'on ne l'attende pas.

Le coût du passage est en principe de 40 ducats, payables par moitié à Venise et ensuite à Jaffa. Mais on peut discuter, faire baisser le prix jusqu'à trente ducats si la place choisie ou désignée est inconfortable ou au contraire négocier un « billet collectif de luxe » comme le fait Peter Fasbender pour lui et ses 17 compagnons : 50 ducats en cabine avec repas fins à la table du patron. Quitte à pèleriner autant le faire confortablement.

Le contrat signé, le pèlerin reçoit un emplacement, de un mètre quatre-vingt sur soixante centimètres, repéré par des épontilles marqué à son nom à la craie. Il y disposera son couchage pendant la nuit et placera ses bagages en regard, au centre de la cale.

Rassurés nos voyageurs vont regarder de plus près leur galère et poser cent questions à son sujet.

La galée pèlerine était un navire de bonne maniabilité, bas sur l'eau à propulsion mixte voile et avirons, ces derniers n'étant utilisés que pour les manœuvres de port, modifier la position du navire et l'orienter dans le vent car après une heure de nage, les galiots étaient exténués.

Elle faisait forte impression avec son beau château arrière, ses 53 mètres de long et ses 11 mètres trente de large, apostis compris, tolets et rames au repos, et vingt et un mètres rames déployées. La largeur du pont était de huit mètres soixante-dix. La hauteur sur cale atteignait deux mètres dix, celle-ci n'étant pas plate. Le tout pour un déplacement en charge de 800 tonneaux.

Elle comportait trois mâts ; un petit, à l'avant, supportait une voile carrée de dimensions réduites, la trinquette. Au centre un grand mât, maestro, surmonté d'une gabie, sorte de hune clayonnée, portait une grande voile latine fixée à une vergue ou antenne composée de trois pièces. Un petit mât à l'arrière, mezzana, était aussi gréé d'une voile latine.

Sur le pont, à bâbord et à tribord, s'alignait en oblique le long du bordé une rangée de 30 bancs, pour trois rameurs chacun. Dans la rangée de tribord, vers l'arrière, trois ou quatre bancs étaient enlevés au profit d'un parc des petits animaux vivants et du grand feu de la cuisine. C'était une embase de brique surmontée d'un âtre en terre, le tout abrité par des panneaux coupe-vent disposés sur trois côtés. Chaque rameur ou galiot, face à l'arrière de la galée, manœuvrait un aviron de 8,7 ou 6 mètres suivant son poste.

Voilà pour la propulsion. Bien entendu, on faisait miroiter aux pèlerins fébriles un temps de voyage court, environ 26 jours, soit la traversée record de la Contarina en 1483 et, on leur dissimulait que la durée moyenne fût sensiblement le double. Le patron et son comité n'ignoraient pas, eux, que selon le vent les parcours journaliers oscillaient entre 35 et 250 milles, soit un facteur 7, avec parfois des vitesses soutenues supérieures à 10 milles, ce qui est considérable.

 

A SUIVRE