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                                                                                                                                                                L'organisation des pèlerinages à Jérusalem par les Vénitiens à la fin du XVe siècle, 1480-1500 (III)                                                                               

Après avoir plié et rangé leur couchage contre le bordé, les pèlerins participaient avec l'équipage à la prière du matin. Grand coup de sifflet ! Silence ! De la plateforme du château un serviteur du patron présentait une Vierge à l'enfant. À genoux on entonnait l'Ave Maria suivi d'autres prières, les trompettes sonnaient allègrement puis chacun vaquait. Pour les pèlerins commençaient la course aux poulaines... il ne faisait pas bon être attardé dans les files... glissons !

A huit heures le chapelain disait la messe, soit dans la grande chambre du château, soit au forum au pied du grand mât.

Venaient ensuite les repas de mi-journée et du soir qui mettaient les cuisiniers et les commis de table à rude épreuve. C'était la foire d'empoigne, tout le monde voulant être placé, et bien placé, dans la grande chambre du château de préférence à l'espale qui s'étendait devant elle.

Les repas étaient simples : par exemple verre de vin de malvoisie en apéritif, salade de laitue à l'huile, plat de viande de mouton, espèce de pudding de farine, fromage de Crête, vin à discrétion mais coupé. Le pain de boulanger était distribué pendant les cinq jours suivant une escale et remplacé par du biscuit ensuite. Aujourd'hui, les diététiciens noteraient une carence de vitamines A, C et D, cause de la faible résistance aux infections et aux épidémies qui frappaient voyageurs et équipage.

Quelques pèlerins, organisés en société, abandonnaient leurs rations aux galiots et faisaient popote à part, se restaurant au forum, emplacement à tout faire ; leurs cuisiniers particuliers préparaient leurs repas à la cuisine de la galée, décidément bien encombrée. L'équipage mangeait comme il pouvait, quant aux galiots ils concoctaient leur fricot sur leur banc, au petit bonheur.

Malgré ce tohu-bohu frénétique les incendies étaient rares. Miracle diront les mystiques, car les pèlerins sont dans la main de Dieu. Plus pragmatique, nous pensons que désordre est plus apparent que réel car ces voyageurs de Dieu sont confiés à des marins d'élite, attentifs au service, attachés au bâtiment que leur confie la République et solidaires en cela de leur patron. Cette fierté d'hommes de mer et de citoyens de Saint-Marc faisait d'ailleurs tout le ressort moral des Vénitiens et la force profonde de la République.

Revenons les pieds sur mer et aux repas nautiques. Une fois que le tout venant s'était rassasié, ou presque, arrivait le tour du patron, de son état-major, des patriciens et des hôtes privilégiés, comme Peter Fasbender, de se restaurer. Le second service était celui des gens d'importance.

Au coucher du soleil, même cérémonie qu'au lever, Salve Régina à l'appui. Puis le camérier du patron du haut de la plateforme donnait un long coup de sifflet et souhaitait bonne nuit à la compagnie de la part de son maître. Les pèlerins descendaient à leurs couchettes, bercés par les litanies plaintives psalmodiées par l'écrivain du haut du château et reprises par l'équipage.

Sur l'ordinaire des jours brochaient quelques évènements non récurrents :
-  réjouissances à l'occasion de la fête de certains saints,
-  concert de trompettes et de chants de l'équipage pendant les périodes de navigation -   -  côtière lors d'un passage devant un sanctuaire renommé,
-  la rencontre d'une galée marchande amie ou d'une galère subtile, navire de guerre ainsi nommé en raison de la finesse de ses formes, était une utilité mais aussi un agrément et un peu une fête : on s'identifiait, se saluait, se renseignait et on s'échangeait des nouvelles politiques et personnelles.

Trop fréquemment cependant, on se réunissait pour un office funèbre suivi d'une immersion accompagnée du cantique Libera me ; morts par accident, maladie, sans compter la nuit les disparitions à la suite de chutes non décelées à temps, le plus souvent pour aller satisfaire un besoin physiologique.

Mais entre les activités programmées ou inopinées et surtout la nuit il fallait durer.

Peu, très peu, observaient ou prenaient des notes. Saluons les ou maudissons les au passage car vous leur devez l'essentiel de cette conversation.

On dormait, on causait, on regardait les côtes et on admirait à loisir les dauphins très nombreux et parfois des rorquals, l'imagination aidant presque aussi grands que le bateau, des cachalots isolés ou en troupeau, et des espadons.

On faisait de la musique, certains s'adonnaient aux exercices physiques tandis que d'autres tâtaient de la chopine en procédant à de savantes comparaisons œnologiques des différentes caves des galiots. Beaucoup jouaient et jouaient de l'argent, aux cartes — jeu nouveau — et surtout aux dés, avec fureur. On se serait comporté exactement comme dans une croisière de nos jours si d'aucuns n'avaient éprouvés l'ardente nécessité de procéder à des épouillages mutuels.

Quant aux nuits, elles étaient tout simplement terrifiantes. Dans la cale enténébrée, l'espace manquait, la promiscuité était horrible, aggravée du cortège des odeurs méphitiques des hommes et de la sentine, accompagnée du grouillement innommable de la vermine, des rats, des puces, des punaises, des poux, mouches, moustiques..., engluée des déversements des déjections mal contrôlées des malades, des maladroits, des négligents ou des malappris. On arrêtera là cette énumération nauséeuse et on vous laissera imaginer les conséquences fâcheuses d'un brusque virement de bord.

Heureusement les escales sont assez nombreuses et donc fréquentes, indispensables détentes qui desserrent l'étau de la promiscuité. Elles sont de deux natures, les escales programmées, seules autorisées, et les escales de circonstance. Les premières sont prévues pour assurer le rafraîchissement en eau, vivres frais et bois ainsi que pour commencer, source de conflit latente avec les pèlerins qui n'oublient pas les stipulations du contrat sur la durée limitée des dites escales. On en profite aussi pour rafraîchir le bâtiment. Le patron y rend compte des incidents de route au gouvernement de la place ou au capitaine de la mer et se plie à leurs contrôles.

L'urgence justifie les escales de circonstance. Il s'agit de trouver un refuge naturel contre des pirates signalés, de s'abriter du mauvais temps, ou de gagner un port pour y procéder à des réparations importantes à la suite d'un coup de chien.

Aux escales, le patron est tenu d'armer la barque pour laisser les pèlerins aller à terre. Ceux-ci assurent à leurs frais leur nourriture en ville soit en papotant soit en allant, à défaut d'auberge, au postibulum, maison d'accueil généralement tenue par un allemand.

Pour signaler l'appareillage, les trompettes parcouraient la ville. Néanmoins on recommandait aux pèlerins de coucher à bord le soir. En effet si on signalait une brise favorable, aussitôt on mettait à la voile, la règle étant que lorsqu'on tenait un bon vent, on le captait jusqu'à épuisement.

 

Quelle était la tonalité des rapports humains à l'intérieur de la galée ?

Les récits laissent entendre que si tout n'était pas rose, la galée n'était tout de même pas la barque de Dante. D'ailleurs le patron y veillait. Il savait se renseigner et agir vite en conséquence pour éviter que des problèmes bénins ne dégénèrent, car on avait la tête très près du bonnet en ce temps, et aussi pour empêcher que sous l'effet de l'isolement, du dépaysement et de l'oisiveté ne s'installe chez les pèlerins une manière de fièvre obsidionale.

Entre les pèlerins surgissait quotidiennement des motifs de friction suscités par les conditions de vie communautaires que nous avons exposées il y a peu. Ils pouvaient être exacerbés par des querelles de nationalités, difficiles à aplanir faute de la pratique courante d'une langue internationale, en l'occurrence le latin, sinon par les clercs. Le patron se réservait le droit de modifier les places attribuées pour éradiquer les foyers de trouble, comme il se réservait le droit d'expulser, à l'escale bien entendu, les trublions irréductibles.
Agrégat informe au début, individualiste mais non individualisé, cette masse de pèlerins allait toutefois être pétrie rudement par les leçons de la mer relayées avec vigueur par celles de l'équipage pour devenir un groupe personnalisé vivant une certaine osmose avec le bâtiment.

Pour les marins l'inactivité maladroite et encombrante de ces pèlerins illuminés et totalement ignorants des nécessités de leur service était chose rude à encaisser au départ, même les plus recuits d'entre eux ne pouvaient s'y résoudre. Et ils leur faisaient payer au prix fort leur ignorance, à ces pèlerins, les bousculant et les morigénant sans ménagement. Pédagogie forte, mais bizutage plus que brimade, et si cela commençait plutôt mal, un modus vivendi s'établissait rapidement car les voyageurs avaient tôt fait de se rendre compte de la difficultés des manoeuvres, de la compétence des matelots et des dangers qu'ils ne cessaient d'affronter entre les treuils qui flanchaient, les espars qui s'affalaient, les cordages qui chauffaient, les vergues qui s'effondraient jusqu'à les blesser gravement et même les tuer. Rapidement acquis par les pèlerins, leurs sentiments d'admiration, de compassion et de dépendance envers ces marins courageux, les conduisaient à sortir de leur état de promeneur passif quand il y avait danger ou urgence : combattre les pirates, ou au moins participer au branle-bas de combat si ceux-ci faisaient demi-tour, écoper en cas de gros temps ou aider l'équipage à alléger la cargaison.

Le drame passé, comme celui fréquent de repêcher un homme tombé à la mer, c'étaient la solidarité et la gratitude qui prévalaient dans le partage des joies et des peines.

Néanmoins, on n'embarquait pas pour Cythère. En effet les pèlerins ont la sensation affirmée que le patron comme les marins et les galiots étaient d'une rapacité effroyable et commerçaient sur leur dos. Ceci revient comme un leitmotiv dans les récits qui nous sont parvenus. De même, on l'a entrevu, les pèlerins étaient suprêmement agacés par les délibérations techniques entre le patron et ses officiers quand surgissait des difficultés de navigation et qu'il s'agissait de prendre une décision qui leur paraissait prodigieusement longue à venir compte tenu de leur impatience à vouloir toucher la Terre Sainte. Lesquelles délibérations et leur résultat étaient strictement consignées par l'écrivain.

On est moins renseigné sur le voyage retour, cependant loin d'être une formalité puisque plus long. Ceci d'autant plus qu'à l'exaltation mystique de l'aller succède un profond abattement physique —il y a beaucoup de malades-, et moral car nos pèlerins sont littéralement ulcérés par ce qu'ils ont vu et subi en Terre Sainte. Il serait exagéré de dire que la galée retour est un navire hôpital, mais les problèmes de santé y sont une préoccupation constante pour le patron.

Pendant ce temps qu'en était-il advenu des pèlerins qui n'avaient pas pu prendre place sur la galée du pèlerinage ? Après avoir trouvé un passage sur les galères marchandes du convoi de Syrie, tous ces pèlerins étaient regroupés à Chypres sur la galée de Beyrouth dont une partie des marchandises était déchargée. Elle était alors déroutée sur Jaffa pour les déposer et se mettait en attente à Acre d'où elle revenait douze jours après pour reprendre les pèlerins et rejoindre le convoi de Beyrouth.

A Jaffa, première déception, on ne débarquait pas tout de suite pour des raisons techniques et surtout administratives.

Jaffa était l'escale la plus laide et la plus sommaire de tout le périple : méchante rade foraine sans abri autre qu'une barre de roches, le rocher d'Andromède, derrière lequel mouillaient les galées. Quelques maisons éparses tenaient lieu d'une ville qui dès l'annonce de l'arrivée d'une galée pèlerine se remplissait d'une population nomade interlope.

On ne pouvait débarquer sans l'autorisation du représentant local du soudan d'Egypte qui accordait un sauf conduit.

Les pèlerins devaient être accompagnés en permanence du patron de la galée et d'un drogman officiel, à la fois guide de caravane, chef d'escorte, percepteur de toutes taxes et conseiller pour les innombrables opérations de rassemblement des montures, ânes et chameaux, pour les pèlerins et leur matériel.

Le patron envoyait donc immédiatement à l'émir de Rama, à 20 kilomètres à l'intérieur des terre, l'écrivain du bord muni de lettres préparées à l'avance sollicitant l'autorisation de débarquer. Si nécessaire, l'écrivain allait à Jérusalem renouveler cette requête auprès du gouverneur et avertir le Père, gardien du mont Sion.

Le gouverneur de Jérusalem détachait alors l'un des deux drogmans officiels qui se présentait escorté de mamelouks pour reconnaître l'importance du convoi.

Naturellement il était reçu à bord en grand apparat : trompettes, tapis, grand pavois, tenues de cérémonie, cadeaux, rien n'était négligé.

Mais tout ceci était un théâtre, indispensable certes, avant la négociation où tout n'était que question d'argent. Bien qu'on se connaisse et en dépit de l'expérience des précédents, l'accord ne se faisait pas toujours rapidement et pouvait traîner quinze jours comme en 1494 car les Sarrasins, négociateurs de haut rang ou douaniers subalternes, étaient d'humeur changeante et le plus souvent pointilleux, soupçonneux, sourcilleux et vétilleux.

Le jour venu, un repas de fête était servi, puis les pèlerins débarquaient par l'escalier de la coupée, salués au passage par une haie d'officiers subalternes et de maîtres, sébile en main... patience et bourse garnie étaient les viatiques du pèlerin. Alors commençait un périple horrible de 13 à 14 jours qu'il n'est pas dans notre propos de conter. Les pèlerins exténués, souvent malades, à bout d'enthousiasme, revenaient outrés des avanies et des mauvais procédés dont ils avaient été constamment l'objet et de l'ignominie avérée des populations musulmanes plus particulièrement entre Jérusalem et Jaffa sur le chemin du retour.

Revenus à Jaffa ils avaient hâte d'embarquer, mais, toujours au moment de régler les comptes du voyage, les sarrasins exerçaient des chantages prenant en otage les pèlerins. Dans l'exaspération il n'était pas rare qu'il y ait mort d'homme malgré la vigilance du patron à qui ces conflits portaient un grand préjudice.

Celui-ci avait encore à régler le sort des malades demeurés à l'hôpital de Sion et à préparer leurs modalités de prise en charge pour un hypothétique retour. À prévoir la route vers Venise et à établir le contrat de voyage des irréductibles qui restaient pour le pèlerinage en Sinaï, neuf à dix pour cent du lot en général.

Beaucoup plus difficile, le voyage de Jaffa à Alexandrie durait deux mois. Tout allait bien, si l'on peut dire, jusqu'au Caire où les pèlerins gardaient le même drogman que précédemment. Les choses se gâtaient au Caire où au lieu de les aider, le drogman cairote ne négligeait rien pour empêcher ou au moins retarder leur arrivée à Alexandrie dans la concession vénitienne.

Mais là ne s'achevaient pas leurs peines car il leur fallait trouver un passage sur des galées marchandes dont les patrons, en position de force, ne demandaient pas moins de cinquante ducats et souvent beaucoup plus pour assurer le service.

Calée marchande ou galée pèlerine le retour était long car il fallait négocier avec les vents contraires, longs voyages particulièrement difficiles en Dalmatie et il fallait composer en automne avec des conditions météorologiques moins favorables.

Enfin on arrivait.

Nos voyageurs avaient eu le loisir de reprendre plus ou moins leur aplomb et temps de ravaler, sans oublier ni pardonner, leurs rancœurs et leurs indignations. Traditionnellement ils débarquaient à Parenzo où avec les marins ils se rendaient en procession au sanctuaire de Saint-Nicolas faire action de grâce et prononcer des vœux. Toute proche, Venise était en liesse, les cloches sonnaient à la volée leur retour.
Ils étaient redevenus pèlerins, pour la vie.


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