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GRAVELINES ou GRAVELINGE (I)

Par J. Verleyen

Neptunus 171

Le berceau dans lequel va naitre GRAVELINES Tout au long de huit siècles, des Romains à Charlemagne, le berceau dans lequel va naitre Gravelines va se constituer par l’apport de divers éléments. Il y a un élément naturel, c'est la mer qui parle plus haut que l'homme. Elle vient, elle se retire, à nouveau. Il y a des éléments humains, ce sont les Marins, les Romains et les Gallo-Romains, les Frisons et les Saxons, les Francs qui remplacent les Romains et enfin les missionnaires chrétiens, venus du Sud eu venus du Nord, qui viennent évangéliser les uns et les autres.


C'était au temps de la première transgression marine..

Les pédologues enseignent que la mer n'avait pas attendu l'arrivée de Jules César pour empiéter sur la côte. On estime qu'au cours du Il ème siècle avant J.C., la mer rompit le solide cordon de dunes qui protégeait alors notre littoral sur toute sa longueur. Ce cordon de dunes était millénaire. Il en reste un fragment solide qui a échappé à toutes les transgressions marines. Ce sont les importantes dunes actuelles de Ghyvelde-Adinkerke et La Panne. Au nord, ce cordon de dunes s'étendait de plus en plus loin au large, par rapport à notre côte actuelle, pour rejoindre les dunes anciennes des îles zélandaises et de la Hollande du Sud. Toute cette partie du cordon dunal a disparu ultérieurement laissant la mer gagner du terrain. Derrière ce cordon de dunes très anciennes, s'étendais la plaine de l'actuelle Flandre maritime (Blootland en France) avec la différence que cette plaine s'élargissait vers le Nard. C'était une plaine tourbeuse, très ancienne également. Au cours du Il ème siècle avant J.C., des ruptures se produisirent dans le cordon dunal, I'une très importante, à Klemskerke (Le Coq) et l'autre à Wulpen, au nord de Furnes. Klemskerke est encore de nos jours un des points les plus faibles et les plus menacés de notre côte et des travaux de consolidation s'y avèrent nécessaires. Le résultat de cette montée du niveau de la mer et des ruptures du cordon dunal fut que la plaine tourbeuse se transforma en un immense marécage dans lequel la mer arrêta la croissance de la tourbe. Bien entendu, l'eau dominait encore plus dans les estuaires de l'Aa et de l'Yser (qui, en ces temps, se jetait dans la mer à Coxyde).

Ainsi se vérifie ce que nous avons appris dans les manuels d'histoire, à savoir qu á l'arrivée des Romains, notre cote s'étendait plus au large qu'actuellement, qu'elle était marécageuse et entrecoupée de nombreuses criques.

Le pays situé en arrière de la plaine maritime (Houtland en France) était, par contre, recouvert d'immenses et épaisses forêts qui furent réduites de plus en plus par les défrichements du Moyen-Âge. Ainsi se vérifie ce qu'a écrit César, à savoir que pour parvenir à la côte et pour traquer les Morins et les Ménapiens jusque dans leurs repaires, il dut d'abord franchir d'inextricables forêts, pleines d'embûches tendues par nos ancêtres, et ensuite franchir des marais peu commodes à traverser. A proximité de l'Aa, les forêts de Clairmareis et d'Eperiecques (1.200 hectares qui abritent un immense «bunker» de lancement des V.1 et V.2) et les bois de Watten sont encore des vestiges de ('immense forêt citée par César.

La baisse du niveau de la mer, qui se fit sentir au Ier siècle après J.C., entraina un relatif assèchement de la plaine tourbeuse qui demeura cependant un site assez peu hospitalier, présentant, de ci de là, des buttes de tourbe laquelle, aux endroits qui avaient échappé à l'inondation, s'était tellement développée avait poussé en hauteur. C'est ainsi que les Grandes Moëres franco-belges furent initialement une hauteur qui ne fut plus recouverte par les transgressions marines suivantes. Ce n’est que par l'assèchement de la tourbe et son exploitation ultérieure que les Moëres devinrent une immense excavation remplie d'eau que Wenceslas COBERGHER assécha une première fois de 1620 à 1627. Dans cette plaine tourbeuse, il subsista des marais d'eau douce. Il y a avait aussi quelques petits arbres, des aulnes et des noisetiers, dont on a retrouvé des pollens dans la tourbe. (source : «Histoire du Paysage rural en Flandre» par le Professeur A. VERHULST)

                
Croquis extrait de I'ouvrage "Histoire du paysage rural en Flandre" par le Proffesseur Dr A. Verhuist et reproduit avec son aimable autorisation. On y volt les dunes anciennes de La Panne et les dunes nouvelles du Coq ; la butte des Grandes Moëres (G.M.) ; le "Schipgatkreek" dans laquelle naitra Fumes ; les chenaux d'Oudenburg (0), Bruges (B), Sincfal (S).


Les Morins.

César trouva notre côte occupée par les Morins et les Ménapiens. La région de l'estuaire de l'Aa se situe indiscutablement en Marinie dans laquelle il y avait deux villes, Thérouanne, capitale des Morins, et Gesoriac (Boulogne). Le territoire des Morins s'étendait au sud jusqu'à la Canche, à ('embouchure de laquelle se trouvait Quentovic (Etaples). Au sud de la Canche, était le territoire des Ambiens. Au nord les Ménapiens étaient proches puisqu’il semble qu'ils occupaient les hauteurs de Saint Omer et de Watten. Leur capitale était Cassel et, plus tard, Tournai. En arrière du territoire des Morins et de celui des Ménapiens, s'étendait le territoire des Atrébates dont la capitale était Arras. L'estuaire de l'Aa se situait dons au nord du territoire des Morins.

César ne cite pas de chefs parmi les Morins alors qu'il en cite pour d'autres ethnies. Il les range dans la «Confédération des Belges» qu'il trouva sur son chemin terrestre en 57. En 56, Mors qu'il est parvenu sur le rivage d'où l'on aperçoit les côtes de file de Bretagne, César se voit barrer la route sur mer par une flottille multinationale gauloise, sorte de STANAFORCHAN avant la lettre et que l’on a appelé la «Thalassacratie Gauloise». Morins, Ménapiens, Venètes, etc., en font partie.

Les Morins sont des cultivateurs mais surtout des marins et des commerçants. Comme les Ménapiens, ils traversent régulièrement la mer et ont établi depuis longtemps des comptoirs dans He de Bretagne. César décrit les lourdes barques en chêne des Ménapiens et des Morins, construites pour l'échouage, voilées de cuir et munies d'ancres et de chaines en fer forgé, chose très remarquable pour l'époque. Quand les Morins seront soumis aux Romains, ils s'occuperont d'élevage d'oies, de préparation de poisson fumé et de tissage de lin pour faire des voiles pour la flotte romaine. (source : Dr H. DERVAUX, Soc. Antiquaires Morinie).

Il serait intéressant de savoir comment étaient ces bateaux des Morins et des Ménapiens. Messieurs J. VAN BEYLEN et A. DEVOS, de l'Académie de Marine de Belgique et, respectivement, conservateur et conservateur adjoint du Nationaal Scheepvaart Museum à Anvers, très érudits en matière d'anciennes constructions navales, affirment qu'il n’est pas possible de donner une reproduction ou une reconstitution de ces bateaux. Certains et no­tamment C. VANDER MEER(*) ont été frappés par la ressemblance présentée par nos anciennes «Schuiten» de Helst et de Blankenberge avec les bateaux décrits par César. De là S se demander si une tradition de construction navale se serait maintenue sur notre côte depuis tant de siècles est une question qui vient à ('esprit. Messieurs VAN BEY­LEN et DE VOS ne le pensent pas. Cette hypothèse à laquelle sont arrivés les historiens et pédologues est aussi réduite à néant par les constatations actuelles à savoir que la côte a été complètement abandonnée par l'homme après le départ des Romains.


Les Romains

Que venait faire César dans nos régions ? Il semble que, poussé par l'ambition de se mettre en évidence à Rome, il a conçu le projet de percer le mystère d'une des extrémités du monde connu d'alors.

Cette extrémité du monde connu, c'est l’ile de Bretagne avec laquelle il existe déjà, par ['intermédiaire des Morins notamment, un commerce suivi. Rome importe ainsi de l'étain de Bretagne. César veut mettre la main sur ce commerce au profit de Rome et est pour cela qu'il pousse ses légions vers les rivages de la mer qui font face à la Bretagne. Nous l'avons vu aux prises en 57, avec la Confédération des Belges sur terre. En 56, nous l'avons vu aux prises sur mer, avec la Thalasso­cratie Gauloise. Pratiquement sans marine, César eut bien de la peine à venir à bout de cette flottille et dut remettre son invasion à l'année suivante.
Il profite de la fin de l'été 56 pour entreprendre une expédition contra les Morins et les Ménapiens, jusque dans leurs repères. C'est alors qu'il parle des forêts et des marais à traverser. Une première invasion de l’ile eut lieu en 55 mais la grande invasion n’eut lieu qu'en 54. Pour ce faire, César fit construire des centaines d'embarcations. Il se procura notamment du bois dans les forêts de Clairmerels et d'Arques (près de la future ville de Saint Omer) ce qui permet de supposer que la navigation sur l'Aa était déjà peut-être possible. Il dut mettre beaucoup de monde á contribution pour tous ces travaux mais ne parvint pas à se procurer des guides qui connaissaient l'ile de Bretagne. Ni promesses ni tortures ne purent les convaincre. S'agissait-t-il de la défense d'un secret commercial ou de la crainte d'un châtiment inspirée par des croyances religieuses ? Nul ne le sait.

A l'occasion du rassemblement de la grande flotte d'invasion, en 54, César parle du port important, le «Portus Klus» qui était flanqué de deux petits ports voisins. On a beaucoup discuté sur l'identification de ce site. Tous les sites et points cités par César sont du reste souvent difficiles à transposer sur des cartes actuelles malgré les apparentes précisions des «Commentaires». L'accord semble se faire actuellement sur Boulogne tandis que les deux ports voisins pourraient être Wissant ou Wimereux et Ambleteuse, ports aujourd’hui disparus. On a cité également Mardyk qui fut indiscutablement un port romain sur la partie de la côte qui devait être occupée par les Ménapiens.

Boulogne restera un point solidement occupé. Tous les historiens insistent sur ce point et c'est à retenir.

Les Romains sont demeurés connus comme constructeurs de routes mesurées et jalonnées par des points d'étapes. Elles sont reprises sur des »itinéraires», largement postérieurs à César, et souvent difficiles à retransposer sur le terrain actuel. Boulogne et Mardyk sont citées comme terminus d'une voie romaine. Looberghe, actuellement située sur le canal de la Colme entre Watten et Bergnes (Sint Winoksbergen) est également citée comme terminus et semble bien avoir été le poste romain le plus avance dans l'estuaire de l'Aa, alors encore largement recouvert par les eaux.

Rien avant la fin de da période romaine, da région côtière allait être envahie de deux façons différentes, à nouveau par la mer et, aussi, par des gens portés par la mer. Ces gens, ce sont des Frisons et les Saxons.
Ne quittons pas cette période purement romaine, sans citer un témoignage de Pline qui a visité et décrit nos régions en 75 (ap. J.C., bien entendu) et qui est demeuré cher aux Tongrois. Ce qui a surtout frappé ce méditerranéen, venu se perdre sur notre cote du bout du monde, c'est de phénomène de la marée. »L'Océan, écrit-il, se répandant à grands flots sur les terres, deux fois par jour, fait douter éternellement si cette contrée est terre ou mer». Pline écrit en 75 à un moment où la première transgression marine doit avoir pris fin et ou la cote est toujours protégée par le grand cordon des dunes. {source : Bulletin de la Société des Antiquaires de Morinie).


La mer revient...

Il s'agit cette fois de la seconde transgression dunkerquinne que l'on situe approximativement du IVème au VIllème siècles. Cette fois le grand cordon des dunes sera détruit à l'exception du massif toujours existant de Ghyvelde-Adinkerke et La Panne. La mer atteignit presque Bruges, Oudenburg et Dixmude. Cette limite extrême atteinte par la mer sera même abandonnée par l'homme à la fin du IVème siècle, après Ie départ des Romains.

                 

En Flandre française actuelle, des points plus élevés comme Sint Winoksbergen 21m.) et Watten (72.) demeurèrent au sec. La ligne extrême atteinte par les eaux est demeurée visible par la division du pays en deux régions naturelles, le «Blootland», pays jadis recouvert par la mer, et le «Houtland», le «Pays des Arbres». Le «Houtland» est limité, d'ouest en est, par les localités de Watten (72m.), Merckeghem, Drincham, Steene (qui était située sur la voie de Cassel à Mardyk), Bergues (21m.), Warhem et Killem (17m.) près de la frontière actuelle. On peut y joindre, à juste titre, Looberghe dont nous avons parlé comme terminus d'une voie romaine. La côte se présente comme une véritable succession de pointes qui s'avancent dans la mer. Une fois de plus, les estuaires de l'Aa et de l'Yser sont largement étendus et Gravelins se trouve donc, on ne peut plus, dans la zone inondée. Le massif des dunes anciennes (GhyveldeAdinkerke, La Panne), l'immense butte des Grandes Moeres de même que des dunes nouvelles qui se sont créées près du Coq, après la première transgression marine, émergent. D'autres points émergent à marée basse. Cette mer, venue très lentement, était généralement peu profonde sauf en certains points que l'on a appelés des chenaux qui subsisteront après le retrait de la mer. (voir croquis). En somme, disent les auteurs actuels, historiens et pédologues, c'était surtout la marée qui, n'ayant plus devant elle l'obstacle des dunes ou ayant contourné ce qui en restait, pénétrait loin à l'intérieur des terres (10 à 12 kilomètres aux points extrêmes). Ceci confirme ce que dit un auteur de l'époque, Saint Paulin, évêque de Nola, qui rapporte, à la fin du IVème siècle, que, deux fois par jour, les flots de la mer couvraient les terres basses de la Flandre à une si grande distance à l'intérieur du pays, ce qui donnait aux lieux élevés l'apparence sortant du sein de l'Océan. La comparaison entre cette citation et cella de Pline illustre bien la différence entre les deux transgressions marines. La plaine maritime n'est plus, cette fois, principalement un marécage mais est presque totalement recouverte par les eaux de la mer tout au moins à marée haute. Ceci explique aussi la disparition totale des arbres et le dépôt de sédiments marins par-dessus la tourbe sauf là où elle émerge (sources : Prof. A. VERHULST, opus cité, et Société des Antiquaires de Morinie).


Arrivée et installation des Frisons et des Saxons

Ces hardis pirates germains naviguant le long des côtes, sur leurs barques légères, abordèrent très tôt dans la contrée en commettant ravages et massacres. Ils furent d'abord contenus par les Romains qui vont même organiser une défense côtière contre eux (voir annexe). Mais, dès la mort d'Aurélien (275), ils parviennent à s'installer à Valse. Mieux dans leur élément sur l'eau que sur terre, ils ne se soucient nullement de l'envahissement de la mer. Au contraire, ils en profitent pour s'installer plus loin à l'intérieur du pays. Certains auteurs pensent que les localités dont le nom se termine par «am» ou «ham», comme Millam, Drincham et Pitgam, ont été fondées par les Saxons. Il est vrai qu'en Angleterre, pays dans lequel l'influence saxonne ne peut être niée, on retrouve beaucoup de localités comme Birmingham, Nottingham ou Brixham, port de refuge de nos pécheurs flamands durant la dernière guerre. D'autres auteurs pensent que le suffixe «am» signifiait une pointe de terre s'avançant dans l'eau. Nous avons vu que la côte, au point culminant de la seconde transgression dunkerquienne, se présentait sous forme de pointes qui s'avançaient dans l'eau. Il semble donc bien que l'estuaire de l'Aa constitue la pointe extrême de l'avance des Frisons et des Saxons vers le Sud. Le gros s'était établi en Zélande et dans 'la partie de la Hollande actuelle sise au nord du , Rhin. Nous y reviendrons. (Source : Antiquaires de la Morinie).

 

Les Francs relèvent les Romains dans la lutte contre Frisons et Saxons.
Les Frisons et Saxons vont rester sur les positions occupées, bien à l'abri dans des territoires difficiles d'accès parce sont protégés par les eaux. Le sol ferme, par contre, va voir défiler les grandes invasions à partir de ± 400. Dans le lot des envahisseurs, Vandales, Goths, etc., les Francs vont bien vite dominer la situation et fonder le Royaume de Tournai. En 496, Clovis se convertit au Dieu de Clotilde son épouse et, du coup, le royaume franc devient officiellement chrétien. le royaume franc est divisé par l’héritage en Austrasie et Neustrie qui se livrent une guerre sans merci, surtout au temps des reines Brunehaut et Frédégonde. La Neustrie comprenait la rive sud de l'Escaut et notre côte. Neustrie et Austrasie tiennent pourtant tête aux Frisons et, en 650, Dagobert I de Neustrie (l'ami de Saint Eloi dont il est question dans la chanson) parvient même à s'emparer de Wiltaburg, ancienne forteresse romaine, qui deviendra Utrecht, mais ne peut la garder. Les Francs sont essentiellement des paysans qui s'adonnent à la culture et à l'élevage dans les grands domaines repris aux Gallo-Romains ou fondés par eux et qui s'appellent «sela» (d'où vient, disent les étymologistes, le suffixe «zede» de nombreuses localités flamandes actuelles). (sources : divers ouvrages sur la vie de Saint Willibrord).


Les Frisons et les Saxons après l'arrivée des Francs.

Les Frisons et les Saxons sont demeurés des gens de mer. En 400 ans, ils se sont assagis. Ce ne sont plus des sauvages pirates du temps d'Aurélien. Ils sont devenus pécheurs et transporteurs par mer et par eaux intérieures. C'est ainsi que Oorestad point de jonction de la navigation fluviale et maritime, était devenu un port très important, situé à la jonction du Rhin et du Lek. Ce lieu fut ravage par les Normands en 834, 837 en 857 et totalement détruit. Le site lui-même disparut complètement à la suite, d'une inondation survenue en 860. Des fouilles pratiquées entre les deux guerres et, tout dernièrement, par le Professeur W. VAN ES, ont permis de constater l'importance énorme de cet ancien port est rappelé par la localité actuelle de Wijk-bijDuurstede (prov. Utrecht). A la navigation maritime ou fluviale, ils adjoignent le commerce tant à l'importation qu'à l'exportation. Ils remontent le Rhin et la Meuse. On les trouve à Paris et à Londres car ils ont de nombreux conci­toyens en Angleterre. Ils vendent de tout, même des esclaves. Ils connaissent encore l'esclavage car ils sont restés farouchement païens. A côté de diverses divinités germaniques farouches, ils adorent même une déesse de la mer, Nehalennia, protectrice des marins. Des vestiges de temples de Nehalennia ont été retrouvés en Zélande et nos voisins et amis du ,nord, plus heureux que nous en matière de découvertes sous-marines, remontent actuellement à la surface des souvenirs de cette déesse qui proviennent des villages engloutis de l'Oosterschelde.


Les missionnaires chrétiens venus du Sud et venus du Nord

Le royaume franc, même divisé, étant chrétien, il fallait des missionnaires pour l'évangéliser. Quelques missionnaires étaient déjà venus dans la région au temps des Romains. Ils furent massacres ce qui leur valut l'auréole des martyrs mais il ne subsista rien de leur apostolat. Des missionnaires vont venir du Sud pour évangéliser les Francs romanisés au contact des Gallo-Romains. Il faudra, par contre, faire venir des missionnaires du Nord pour évangéliser les Frisons et les Saxons. Les missionnaires du Sud vont fonder l'évêché de Thérouanne, l'Abbaye de Saint Bertin et celle de Bergues Saint Winok. Le groupe du Nord est constitué par Saint Willibrord et ses disciples. Nous sommes dans les années 600 et, par conséquent, dans le siècle des saints».

 

L'évêché de Thérouanne
Aux environs de l'an 590, Saint Colomban, moine bénédictin irlandais, était venu sur le continent et avait fondé notamment l'Abbaye de Luxeuil, en Franche-Comté. Cette grande abbaye devint une pépinière de missionnaires. En 638, Omer, moine de l'Abbaye de Luxeuil et originaire de la région de Coutances (dans l'actuel Département de la Manche, en Normandie), fut désigné pour devenir le 1er évêque de Thérouanne.

L'évêché de Thérouanne, longtemps appelé évêché des Morins, étendait son diocèse jusqu'à l'embouchure de l'Yser. Furnes et Nieuport en firent partie. L'évêché fut supprimé par la Bulle du Pape Paul IV Super Universas» du 12 mai 1559, dans de cadre de la réorganisation des diocèses entreprise par Charles Quint et poursuivie par Philippe Il. Cette réorganisation devait, d'une part, adapter l'organisation ecclésiastique à l'évolution des régions et, d'autre part, essayer d'endiguer les progrès de la Réforme. Le diocèse de Thérouanne sera alors divisé entre le nouvel évêché de Saint Omer (archevêché de Cambrai) et le nouvel évêché d'Ypres (archevêché de Malines). Du reste, Thérouanne n'existait plus à l'époque de cette réforme pour la bonne raison que Charles Quint, en guerre contre le Roi de France, avait fait démolir purement et simplement la ville en 1553. La future ville de Gravelines va donc naître dans le diocèse de Thérouanne. Notons aussi, que pendant cette longue période qui précède la réforme de 1559, fout le reste de la Flandre jusqu'à la mer, l'ouest de l'Escaut et du Braakman, relève au spiritual de l'évêché de Tournai.


L'Abbaye de Sithiu ou de Saint Pierre ou de Saint Bertin

Saint Omer, devenu le 1er évêque de Thérouanne, fit venir de Luxeuil trois de ses compagnons pour l’aider dans son nouveau diocèse. C'est ainsi que Saint ,Bertin, Saint Mommelin et Saint Ebertram vinrent s'installer en un lieu qui prit plus tard le nom de Saint Mommelin, localité qui existe toujours. Son altitude est de 20 m. L'endroit était donc bien au sec. Ils séjournèrent là 10 ans. En 648, un seigneur du Roi de Neustrie, Adroald, fit don d'une terre dénommée « Domaine de Sithiu», sise à l’emplacement de la future villa de Saint Omer, à condition d'y construire une abbaye dédiée à Saint Pierre. Il fut fait selon les désirs du donateur. Saint Mommelin devint abbé de cette abbaye jusqu'au jour de 661 où il fut appelé à succéder à Saint Eloi en qualité d'évêque de Tournai. Saint Eloi venait de mourir après avoir dirigé ce diocèse depuis 641, soit pendant 20 ans. Saint Bertin succéda à Saint Mommelin comme abbé de Saint Pierre et à sa mort, en 709, l'Abbaye de Saint Pierre prit le nom de Saint Bertin. Ce fut une des plus puissantes abbayes de la région durant des siècles, elle a laissé des chroniques très intéressantes pour l'étude de l'histoire, elle va jouer un rôle important dans la création de Gravelines et donnera naissance è la Vale de Saint Omer. (sources : Société des Antiquaires de la Morinie).


Saint Winok et Sint Winoksbergen

Il s'agit ici, si l'on veut, d'un homme de I'Ouest qui s'est joint à ceux du Sud. Saint Winok, un Breton, vint à I ‘Abbaye de Sithiu en 665. Vingt ans plus tard, en 685, il fut chargé par Saint Bertin d'aller fonder une nouvelle abbaye à Wormhout, dans le domaine reçu du seigneur neustrien Hérémare, pas tellement loin de la frontière actuelle. Ce lieu était situé un peu en arrière du Groenberg sur lequel fut bâtie Sint Winoksbergen. lI mourut en 717. Le Groenberg était alors encore baigné par la mer. Cette ville de Bergues Saint Winok est demeurée très flamande. (source : Saint Winoc, Abbé de Wormhout, Patron de Bergues», par I'Abbé Ch. DE CROOCQ Annales du Comité Flamand de France 1944).


Saint Willibrord

Saint Willibrord est, de temps immémoriaux, le patron de Gravelines. Comme nous le verrons, dès que ce lieu sera connu, sur le plan historique, on y trouve une église dédiée à ce saint patron et il en est toujours ainsi.

C'est le moment de rappeler, une première fois, ce que nous avons dit, dans I ‘introduction, au sujet de I ‘histoire, de la tradition et de légende.

Saint Willibrord est un moine bénédictin anglosaxon, originaire du North Humberland. Il est né en 657 ou 658 et entra tout jeune comme oblat (enfant offert au monastère par ses parents) au cloître de Ripon ou il devint le disciple de Saint Wilfried, futur évêque d'York. Il fit aussi une partie de ses longues études en Irlande (l'île des saints I ‘époque) sous la direction de Saint Egbert. Il mourut à Echternach dans la nuit du 6 au 7 novembre 739, alors qu'il entrait, dit la chronique, dans sa 82ème année. Il avait débarqué avec ses compagnons à Katwijk, à l'embouchure du Rhin, en no­vembre ou décembre 690. kl avait alors 33 ans comme il le note lui-même dans son calendrier.

Pépin Il, Maire de Paleis de Clovis Il, roi (fainéant) d'Austrasie, venait de remporter une double victoire. Il avait réduit la Neustrie à I ‘impuissance à la bataille de Tertry en 687 et, en 689, il s'était emparé de Dorestad et de Wiltaburg. Le roi des Frisons Radboud avait été rejeté au nord du Rhin, il avait dû conclure la paix et avait même donné sa fille en mariage au fils de Pépin Il. Celui-ci est donc maitre de la situation en Occident et se préoccupe de faire évangéliser les Frisons et Saxons païens qui occupent les territoires qu'il contrôle. Pour cela, il faut des missionnaires qui comprennent la langue des Frisons et Saxons. Des missionnaires venus du Sud, comme Saint Eloi et Saint Amand, n'ont pas eu de succès pour cette raison linguistique. Des moines anglo-saxons sont donc tout indiqués.

Il est établi historiquement que Saint Willibrord a fondé le diocèse d'Utrecht et qu'il a évangélisé la Toxandrie, cette région qui recouvre actuellement la Campine anversoise et limbourgeoise, le Noord Brabant et le Limbourg hollandais actuel. De nombreuses paroisses lui sont dédiées de même que des fontaines ou des puits ayant servi, dit-on, à baptiser les païens. Le diocèse voisin était celui de Maastricht dont le titulaire était Saint Lambert. Les deux saints se sont bien connus. Willibrord était spécialisé dans I ‘évangélisation des Frisons et Saxons.

Cette circonstance de la fondation de l‘archevêché d'Utrecht lui a valu d'être reconnu comme fondateur et protecteur de L’Église Catholique Hollandaise lorsque le culte catholique fut rétabli en Hollande en 1853.

Saint Willibrord est aussi le fondateur de l'Abbaye d'Echternach en 698. Il s'agissait d'un lieu de refuge situé hors du diocèse normal du saint mais bien dans le vieil évêché romain de Trèves. Un lieu de refuge était nécessaire car Utrecht était trop menacé par sa situation frontière. On le vit bien en 714 et 715, lorsque coup sur coup, le fils légitime de Pépin Il fut assassiné par des Frisons, Pépin Il mourut et Radboud, avec I ‘aide des Neustriens assoiffés de revanche, envahit la Toxandrie. C'est le fils naturel de Pépin Il, Charles Martel, qui sauvera la situation et c'est lui qui sera le grand père de Charlemagne.

L'Abbaye d'Eohternach existe toujours, après tant de siècles, et c'est cette circonstance qui valut à Saint Willibrord le titre de patron et protecteur du Luxembourg lorsque ce pays accéda à l'indépendance en 1839. C'est aussi l‘origine de la fameuse procession dansante d'Echternach. C'est sans nul doute pour atteindre le Grand-Duché de Luxembourg dans le plus profond de son âme que l'ennemi, en se retirant fit sauter la vénérable basilique d'Echternach dans la nuit de Noël de 1944.

Le diocèse d'Utrecht et I'Abbaye Echternach sont solidement établis au point de vue historique. Il s'y rattache bien entendu beaucoup de tradition et même de la légende.

Une tradition solide attribue à Saint Willibrord une activité en Zélande. Ce pays était peuplé de Frisons et on y a retrouvé des traces de leur culte comme il a été dit plus haut. Le Professeur A. VERHULST signale aussi que les Frisons occupaient le pays au Nord du Sincfal, golfe qui subsistera après la seconde transgression dunkerquienne. Le mot Sincfal est même un terme frison et il est cité dans les lois frisonnes. Il mentionne que l’on a réuni quelques éléments de preuves historiques au sujet de l'activité de Saint Willibrord dans I'île de Walcheren (C. DEKKER-Zuid Bevelend 1971).

Une tradition solide également affirme que le saint a visité les colonies saxonnes et frisonnes établies sur la rive du sud de I'Escaut et sur notre côte. La tradition affirme qu'il a visité Hulst, Breskens, Klemskerke, Middelkerke, Wulpen (située sur une crique, comme nous l'avons vu) et, plus loin, l'estuaire de I'Aa. Cette tradition est appuyée par la dédicace depuis des temps immémoriaux des paroisses de ces localités à Saint Willibrord, par la présence constatée de Frisons et Saxons dans ses régions et par I'intérêt tout particulier que leur portait le saint. Existe-t-il des preuves ?
Le vénérable Béda, moine bénédictin anglo-saxon, qui a écrit la vie du saint de son vivant (puisqu'il est mort en 734, donc peu avant lui), n'en parle pas. Le moine bénédictin anglo-saxon Aicuin, bien connu comme précepteur du grand Charlemagne, écrivit la vie du saint en se basant sur le témoignage de gens qui l'avaient encore connu. Il parle de la Zélande et de la côte de Flandre pour dire y avait moyen de passer de l'un à l’autre, à l'autre, à gué, lorsque la marée était basse. Le Hont n'était à cette époque qu'un bras d'eau peu profond et peu large. C'est Thiofrid, abbé d'Echternach, mort en 1110, qui 400 ans plus tard, écrivit une nouvelle vie du saint et y incorpora la tradition.

Il parle de Gravelines dont le nom était déjà bien connu à son époque et qui possédait déjà une paroisse Saint Willibrord. Mais, il y a ajouté la légende. C'est à Gravelines que Saint Willibrord et ses compagnons auraient touché terre en venant d'Angleterre. Cela, on serait encore tenté de le croire puisque Gravelines est le lieu de la côte ou le saint est connu et qui est le plus près de l'Angleterre. Mais, I'abbé Thiofrid va trop loin en ajoutant que la traversée ne s'était pas faite sur un bateau mais sur un rocher mis par Dieu á la disposition du saint faute de navire disponible et que ce rocher était toujours visible à Gravelines. On pourrait admettre que le navire ait touché terre à Graveliines pour remonter ensuite la côte jusqu'à Katwijk. Mais, les auteurs admettent unanimement que la traversée au départ du North Humberland directement jusqu'à Katwijk est établie par les textes anciens. Il s'agit donc d’une solide tradition mais. comme le confirme le Professeur A. VERHULST, il n'existe pas de preuves historiques. Les anciens sceaux de Gravelines, qui illustrent ce texte, représentent Saint Willibrord juché sur une barque. Il a été souvent reproduit de la sorte. Il a gardé la réputation d'un infatigable voyageur, pied, en barque et même Gravelinese qui lui a valu une statue équestre à Utrecht.

 

Et pour finir, la mer se retire...

C'est encore le Professeur A.VERHULST qui nous dit que les historiens et les pédologues sont actuellement d'accord pour considérer que la Ilème Transgression dunkerquienne avait pris fin en l'an 800. Il en subsista cependant des traces importantes.

L'existence d'un rocher á Gravelines n’est pas impensable. Les géologues enseignent en effet qu'à la fin de l'époque glaciaire, aux temps préhistoriques, des rochers furent arrachés du lieu où ils formèrent d'énormes glaçons emportés la dérive. Au moment où le glaçon, qui fondait de plus en plus, ne parvenait plus à porter son rocher, celui-ci est resté dans un site où il n'a rien à faire. Pendant des siècles, les bonnes gens qui ignoraient les secrets de la géologie, attribuèrent la présence de ces rochers isolés et mystérieux à une cause surnaturelle.

ANNEXES à la première partie

 

Pour la facilité du lecteur, il m'a semblé bon de traiter sous forrne d'annexes de deux sujets com­muns à plusieurs des points que je me suis efforcé de traiter séparément.


Le «Litus Saxonicum»

Ce sujet est commun au Bas-Empire romain, à la progression de la mer, à I'invasion des Frisons et des Saxons et à la riposte des Romains. Ce « Litus Saxonicum» a fait I'objet d'études et de fouilles en Belgique et des témoins en sont visibles chez nous. Cette étude intéresse à la fois les chercheurs hollandais, belges, français et surtout anglais. Les Anglais attachent beaucoup d'importance à ce qu' ils appellent the Saxon shore» à cause de l'importance de l'élément saxon dans la formation de la population de la Grande-Bretagne.

En 1963, 1964 et 1968, des fouilles ont été prati­quées par le Service National des Fouilles dirigé par le Di-. ROOSENS. Le Professeur Dr. J. MERTENS a non seulement aimablement autorisé la reproduction de son croquis du site d'Oudenburg mais H a encore précisé, à notre intention, que

- le Litus Saxonicum» comprenait Aardenburg, Oudenburg (seul site de ce genre repéré en Belgique), Mardyk (que l'on sait avoir existé mais au sujet duquel les fouilles n'ont rien révélé) et enfin Boulogne qui fut très important et a été très étudié.

- Ouant à Aardenburg, écrit il, il semble bien d'après les fouilles récentes et toujours en cours que ce site ait eu son heure de gloire au IlIième sièle, ce fut alors un fortin romain, il était probablement trop exposé cependant et son importance militaire fut transférée à Oudenburg au IVème siècle qui devint ainsi le poste-clé le plus septentrional de la ligne défensibe côtière appelée par les Romains le « Litus Saxonicum».

 

Nous retrouvons donc Boulogne comme point très occupé. D'autre part, le fait que Boulogne est situé bien au sud de l'estuaire de l'Aa prouve bien que cette région était comprise dans la zone des incursions des Frisons et Saxons. Le croquis fait bien apparaitre la caractéristique de notre côte au point culminant de la seconde transgression marine savoir une des langues de terre s'avançant dans la mer.
Le Service National des Fouilles communique en outre ce qui suit. Le "Castellum", qui plus tard a donné son nom à la localité, est de forme carrée avec une tour ronde à chaque coin. Les dimensions sont de 163 m. sur 146 m. Il fut d'abord érigé en bois à la fin du IlIème siècle et reconstruit très solidement en pierre au cours du IVème siècle. Le site est actuellement à huit kilomètres de la côte en arrière d'Ostende. L'altitude actuelle au-dessus du niveau de la mer est de sept mètres.
Certains points de la langue de terre étaient donc situés à une altitude encore moins élevée et, pourtant, ('ensemble du site ne fut jamais recouvert par les eaux. (à comparer utilement avec l'altitude actuelle du site de Gravelines : 3m.).
Les objets et monnaies découverts lors des fouilles datent de la seconde moitié du IVème siècle et font apparaître l'existence d'une assez importante garnison. Historiquement, nous savons que la défense côtière fut renforcée après les grandes invasions de 352 et 355 par les empereurs Julien et Valentinien. La garnison devait appartenir aux "Milites Nerviorum» faisant partie des gardes-frontières de l'armée régulière romaine. Ces troupes comprenaient de nombreux Germains et Gaulois.
Le professeur A. VERHULST fait encore remarquer que la côte nord du "Castellum» a été arrosé par les flots et que les pierres du mur y étaient reliées et fortifiées à cet effet par des croixs de fer et de plomb. Il insiste aussi sur le fait qu'Aardenburg (alors Rodenburg) fut complètement submergé par la seconde transgression marine ce qui explique son abandon.

Signalons pour terminer à nos hommes et femmes de la Force Navale dont beaucoup sont cantonnés à Bruges, Ostende ou Zeebrugge et aussi à tous les lecteurs que la chose intéresse, que les objets trouvés lors des fouilles (sauf les monnaies) sont déposées en prêt depuis 1972 au Gruuthuse Museum à Bruges. Il n'y a pas moins de 253 pièces (bijoux, boucles de ceinture, fibules, couteaux, poterie, verrerie etc.). Le Professeur J. MERTENS invite aussi les curieux à venir voir le site d'Oudenburg qui est parfaitement visible et qui n’est nullement menacé par les travaux d'extension du port d'Ostende.


Le «Bateau de Bruges»
Il s'agit là également d'un témoin, visible chez nous, qui illustre ce qui a été dit de la grande invasion marine, des Frisons et des Saxons et de Saint Willibrord. En août 1899, lors des travaux de creusement du canal maritime de Bruges à Zeebrugge et, plus précisément, lors du creusement d'un des bassins du port intérieur de Bruges, très près de la ville, il fut découvert un bateau enfoui quatre mètres sous le sol. Il fut malheureusement détruit, pratiquement sous les yeux des archéologues accourus pour l'examiner, sur l'ordre de quelqu'un qui probablement n'aimait pas les choses du passé. Les deux archéologues donnent des renseignements différents quant au bateau qu'ils n'ont vu que pendant peu de temps alors qu’il était encore partiellement enfoui et déjà partiellement mutilé par ('excavateur. L'émotion ressentie par ces chercheurs devant une découverte aussi rare y est certainement pour beaucoup. On devine à quel point fut portée cette émotion en constatant, une heure plus tard, que l'on avait profité du temps consacré à la mise au point du dégagement et de la conservation de l'épave pour la détruire.

                

L'un des témoins dit que le bateau était enfoui à 5,50 m. (env.) sous le sol, qu'il ,pouvait avoir 7 m. de long (plus la partie avant enlevée par l'excavateur tors de la découverte) et un creux d'1,20 m. L'autre témoin situe l'épave entre 3,50 à 4 m. sous le sol. Il lui attribue une longueur de 15 m. et une largeur de 4 à 5 m. On retrouva sur les lieux le mat brisé d'une longueur de 5 à 6 m. d'après le premier témoin, de 7 à 8 m. d'après le second. Le gouvernail, sorte de grande pagaie de 4 m. de long, fut retrouvé sur place. La pièce de bois munie d'un trou dans lequel était planté le mat fut remarquée avant la destruction. Des chevilles de bois portant à leur extrémité des traces de métal furent trouvées sur place.

À cette époque, 1899, on croyait encore que la deuxième transgression marine à laquelle appartenait le chenal Zeebrugge-Bruges, ne remontait qu’au Xlème ou Xllème siècle (ceci illustre le caractère récent de la pédologie). Ce n’est qu'ultérieure­ment que les travaux des pédologues et des historiens ont situé ta seconde transgression marine entre le IVème et le Vlllème siècle. C'est alors que le «bateau de Bruges» que l'on croyait d'abord remonter à une période se situant de 1050 à 1250, fut comparé avec un bateau saxon dont l'empreinte avait été trouvée en explorant un tumulus à Snape dans le Suffolk, en 1862. Ce bateau enfoui dans la tombe d'un chef n'avait laissé que son empreinte dans le sol et des séries de rivets, partie en bois et partie en métal, semblables à ceux trouvés à Bruges.

À l'aide des éléments trouvés à Bruges, des découvertes faites à Snape et de la comparaison avec un autre bateau saxon connu sous le nom de «bateau de Nydam», des chercheurs ont essayé de reconstituer un plan du «bateau de Bruges ». M.M. E. JONCKHEERE et W.X. VERSTEEG ont établi chacun un plan. On en est arrivé à la conclusion que la coque, en chêne, était assemblée à clins grâce à des rivets. Le bateau de Snape n'a pas de quille Le «bateau de Bruges» a un fond plat. On a dit de lui qu'il était le plus ancien «fond-plat» puis au fond arrondi (comme les drakkars des Vikings intermédiaire entre le bateau à quille et le «fond-plat" Il est pointu à ('avant et à l'arrière comme une baleinière. Avec ses trois rameurs à chaque bord, le «bateau de Bruges» semble avoir été un bateau marchand. C'est à bord d'un bateau de ce genre que Saint Willibrord a dû voyager. Il existe notamment au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale Albert 1er, de vieux dessins qui représentent le saint sur une barque de ce genre. Les bateaux de Snape et de Nydam devaient être des embarcations de guerre des Saxons, plus lon­gues et plus effilées. Le bateau de Nydam est conçu pour quinze rameurs à chaque bord.

Les renseignements ci-dessus sont fournis par une étude de Monsieur J. NAGELMACKERS de l'Acadé­mie de Marine de Belgique. Un mécène du National Scheepvaart Museum, Monsieur C.M. PLEYTE, qui résidait à Knokke et qui était passionné de tout ce qui concerne les anciens accès de Bruges à la mer, fit exécuter une grande maquette du «bateau de Bruges » d'après les essais de reconstitution de Monsieur W.K. VERSTEEG.

A sa mort, en 1953, il légua la maquette à la ville de Bruges de même qu'un grand tableau qu'il avait fait exécuter, en 1936/37, par le Commandant Louis ROYON. Ce tableau représente l'entrée du Zwin au XVème siècle d'après des plans de bateaux, gra­vures et cartes de l’époque.

La maquette du «bateau de Bruges» est exposée dans la «Scheepvaartzaal» de I'Hôtel de Ville de Bruges (à côté de la salie gothique au ter étage). Les quelques fragments de l'épave sauvés au Gruuthuse Museum à Bruges et transférés ensuite au Nationaal Scheepvaart Museum à Anvers. De grands travaux d'excavation vont maintenant être exécutés pour agrandir le port intérieur de Zee­brugge, donc dans le site du chenal Bruges-Zee­brugge de la seconde transgression marine. Il est permis d'espérer que d'autres trouvailles seront faites et qu'elles ne subiront pas le sort de la découverte de 1899. Les précautions juridiques sont prises dans les contrats passés avec les entreprises et nous disposons des chercheurs néces­saires. Mais, sait-on jamais ?

Une réserve s'impose cependant au sujet du «bateau de Bruges». L'origine saxonne qui lui est attribuée depuis des années pourrait devenir une «opinion dépassée». Un spécialiste anglais, Peter MARSDEN, a examiné récemment aux rayons C14 les fragments conservés à Anvers. Il conclut fer­mement à une origine datant du Ilème siècle ap. J.C. Il s'agirait donc d'un bateau romain ! Il est un fait que de nombreuses traces d'établissements gallo-romains et préromains furent retrouvées sur les lieux de la découverte du bateau. Dont acte.

 

(à suivre)