HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

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GRAVELINES ou GRAVELINGE (Il)

 

Par J. Verleyen

Neptunus 172

LA FONDATION DE GRAVELINES SE PREPARE


La situation de la côte après le retrait de la mer.


C'est encore le Professeur A. VERHULST qui décrit cette situation dans son «Histoire du paysage rural en Flandre» en s'efforçant toujours de mettre l’accent sur les points d'accord entre historiens et pédologues. D'une façon générale, la mer s'est retirée et la marée ne pénètre plus au loin dans l’intérieur des terres. La mer s'est retirée lentement comme elle était venue. De plus en plus, des points sont demeurés au sec. Entre ces points, l’eau continue à former une multitude de bras. Ces bras d'eau seront modifiés par la nature et/ou le travail de l’homme et donneront naissance, à leur tour, à des canaux dont beaucoup subsistent encore. Notons également qu'un nouveau cordon dunal se forrne, là où il avait été détruit. Ce nouveau cordon dunal aura pour effet de relever légèrement le niveau de la côte par rapport au niveau du pays situé immédiatement en arrière. C'est ainsi que les petits cours d'eau naturels vont avoir tendance à se diriger non pas vers la côte mais vers l’intérieur du pays. Il a été dit que certains grands chenaux (reproduits sur le croquis) vont subsister après le retrait de la mer. Ils vont vivre maintenant une existence propre. Le golfe du Sincfal, aux limites mal connues, s'étendra temporairement par débordement lors de la transgression dunkerquienne IlI-A et s'agrandira énormément, lors de la transgression dunkerquienne pour devenir le Zwin. L'important chenal de Bruges-Zeebrugge, au fond duquel on a retrouvé le «bateau de Bruges» et au fond duquel Bruges sera fondée, va subsister pendant tout le IXème siècle et ne s'ensablera que progressivement. L'estuaire de l’Yser comportera longtemps de nombreuses criques. Il s'étendra à nouveau lors de la transgression dunkerquienne La «Schipgatkreek», au milieu de laquelle Furnes naîtra sur une île vers la fin du IXème siècle, restera longtemps sous eau et en communication avec la mer. Précisément, on parle beaucoup, à l’heure actuelle, des «Schipgatduinen» entre Coxyde et Oostduinkerke. Le Professeur A. VERHULST pense que la longue survie du chenal de Bruges et de la «Schipgatkreek» serait due au fait que des cours d'eau naturels y aboutissaient. Pour ce qui est de la partie actuellement française de la côte flamande, nous ne disposons pas de travaux de pédologie comme pour la partie belge. Mais, nous savons, grâce à de nombreux textes, qu'un golfe de la «Gersta» subsista longtemps entre Dunkerque et Bergues. Cette dernière ville est encore signalée, en 1107, comme «juxta mare». Enfin, nous aboutissons à l’estuaire très compliqué également de l’Aa. La «Chronique de Watten» nous dit qu'au Xlème siècle, l’Aa se divisait encore, pour arriver à la mer, en de nombreux pas. Précisément, au Xlème siècle, ce site a subi les assauts de la transgression dunkerquienne.

              

Voilà donc un aperçu succinct de la situation que présentait la côte après le retrait de la mer et au moment où elle est encore pratiquement abandonnée par l’homme. De nouvelles incursions de gens venus de la mer vont remettre tout en cause. Ne quittons pas ce point sans mentionner que la tradition locale assure qu'une chapelle fut dédiée à Saint Willibrord, dans les années 800 (limites donc asset larges), peu après le retrait de la mer. Il n'y a là rien qui puisse être en contradiction avec ce que nous venons de dire. Il est admis que la mer s'est retirée au début du IXème siècle. La région se trouve dans la sphère d'activité de l’Abbaye de Saint Bertin, abbaye bénédictine. Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce que, très vite après le retrait de la mer, une chapelle fut dédiée à Saint Willibrord, saint bénédictin également, à l’endroit où la tradition rapporte qu'il est venu évangéliser les Frisons et les Saxons. Des descendants de ces gans vivaient peut-être encore dans l’estuaire de l’Aa et ils avaient profité du retrait de la mer pour s'installer, plus près d'elle, sur une terre émergée. Nous avons vu que l’altitude actuelle de Gravelines est de trois mètres au-dessus du niveau de la mer et nous l’avons comparée avec celle du site d'Oudenburg (7 m.) qui ne fut jamais submergé. C'est peu, dira-t-on, mais certains auteurs (comme le Professeur H. VERBIST du Collège de Melle) en profitent pour parler de la «butte de Gravelines». Nous verrons plus loin que des éléments positifs rejoignent la tradition quant à la situation d'une église Saint Willibrord en bordure de la salne de «Gravenenga» et quant à l’existence d'un port de pêche. Ainsi, nous relevons maintenant une connexion entre l’Abbaye de Saint Berlin et l’estuaire de l’Aa, connexion que nous n'avons pas relevée du vivant du saint, un siècle ou un siècle et demi plus tôt.

 

Au temps du grand Charlemagne - Apparition des Normands
Charles Martel a ouvert la voie et, en l’an 800, Charlemagne, Empereur d'Occident, réunit sous son sceptre un vaste empire qui, en ce qui nous concerne, s'étend depuis bien au-delà du Rhin jusqu'à la mer. La solidité de cet empire ne lui survit pas. A l’intérieur, les petits-fils du grand empereur se disputent par les armes le partage de l'empire qui est consacré par le Traité de Verdun en 843. C'est encore l’application de la vieille loi salique des Francs qui prévoyait le partage du royaume entre les fils comme ce fut le cas, antérieurement, pour le partage en Neustrie et Austrasie. Le territoire situé entre l’Escaut et la mer est attribué à Charles le Chauve. Ainsi va naître le Royaume de France qui s'étendra longtemps sur la région qui va devenir la Flandre.

À l’extérieur, tout le territoire côtier est l’objet d'attaques de plus en plus puissantes venant à nouveau de la mer et ce à partir de 820. Cette fois, ce sont les Normands, portés par leurs rapides et élégants Drakkars, qui non seulement attaquent les côtes (où il n'y a encore pratiquement rien) mais remontent les cours d'eau pour piller et massacrer. L'année dernière, en 1977, à ('occasion du 150ème anniversaire du Canal de Gand à Terneuzen, on ne s'est pas fait faute de rappeler que Charlemagne vint, en 811, à Boulogne (lieu demeuré occupé, nous l'avons dit), pour inspecter une flotte qu'il avait fait constituer pour la sécurité des côtes et que ce monarque poursuivit son voyage par Gandavus (Gand) pour inspecter un chantier de constructions navales où l'on construisait les bateaux destinés à cette flotte. Ce fait est cité par ('auteur anonyme des «Annales Francorum» écrites au IXème siècle. Les Annales de Saint Bertin, citées par la Revue du Nord, signalent le pillage de Quentovic (Etaples, à L’embouchure de la Canche) en 842 et la destruction de ce port en 844 (fait confirmé par H. PIRENNE). Les mêmes annales de Saint Bertin signalent l’attaque de l’Abbaye en 845.

Elle fut du reste, assure-t-on, attaquée trois fois au cours du siècle de même que Thérouanne. Nous avons déjà mentionné les attaques et la destruction de Dorestad en 834, 837 et 857, fait confirmé également par H. PIRENNE. Les attaques contre l’Abbaye de Saint Bertin (Saint Omer, actuellement) peuvent faire croire que les Normands ont remonté le cours de l'Aa depuis son embouchure. Certains auteurs précisent prudemment que rien ne le prouve. L'embouchure de l’Aa était encore bien incertaine et, d'autre part, les Normands portaient parfois leurs bateaux d'une rivière à une autre, ce qui peut avoir permis d'attaquer par des affluents de l’Aa.

                

G.H. DUMONT signale, dans sa toute récente «Histoire de la Belgique», que les Normands ou Vikings étaient des princes locaux dépossédés par les rois scandinaves et obligés d'aller chercher fortune ailleurs à la tête de leurs partisans. Chez nous, nous avons eu affaire aux Danois et principalement à RORIK (appelé parfois RORIK le Danois) qui fut puissant dans la région de Dorestad ou Duurstede, dont il a été question plus haut. Les Normands ou Vikings connaissaient nos régions pour les avoir visitées antérieurement en tant que commerçants.


La fondation du Comité de Flandre par Baudouin 1er Bras de Fer

Le site de la future ville de Gravelines est donc situé dans le diocèse de Thérouanne et dans le Royaume de France, mais dans quelle province ? Précisément, la province va naitre et, du coup, un homme va devoir assumer la responsabilité de la défense de notre côte. Il en est temps.

C'est le moment de rappeler, une seconde fois, ce qui a été dit dans l'introduction au sujet de l’Histoire, de la tradition et de la légende.

En 862, un certain Baudouin enleva Judith, fille de Charles le Chauve. Cette jeune femme était veuve d'un des petits roitelets de la future Angleterre, Ethelwolf ou Aethelwulf, roi de Wessex, mort en 858. Tout ceci est connu par les Annales de Saint Bertin et toujours admis par les historiens. Judith, première comtesse de Flandre, est donc une arrière-petite-fille légitime de Charlemagne. Par contre, les historiens considèrent actuellement comme tradition non établie et même comme légende tout ce qui a été écrit, pendant des siècles, au sujet de Baudouin.

On a voulu lui donner comme ancêtre Liederic d'Haerlebeke, proche de Charlemagne et homme de confiance de cet empereur. H. PIRENNE, lui-même, a déjà rejeté cette tradition. Ce Lideric, dit-il, a existé et on sait qu'il est mort en 836 mais rien ne permet d'établir qu'il est l'ancêtre de Baudouin ter, sur les origines duquel on ne connait rien. Telle est ['attitude stricte des historiens actuelle qui préfèrent déclarer que l'on ne connait rien d'un personnage plutôt que de reprendre à leur compte, même partiellement, des volumes de traditions sans preuves.

Il est un fait que ce n’est qu'en 863, un an après l'enlèvement, que Charles le Chauve s'inclina devant le fait accompli et accorda à son beau-fils le titre de comte et de marquis de Flandre. Il est admis également qu'au cours de ces longues tractations, dans lesquelles intervinrent l'Archevêque de Reims, Hinckmar, et le Pape Nicolas 1er, la menace d'une alliance possible entre Baudouin et les Normands pesa lourdement dans la balance. On cite comme chef des «Noormannen», en relations avec Baudouin, le fameux Roric, établi dans la région de Duurstede (Dorestad).

               

 

Quel est le territoire qui fut confié à Baudouin 1er ? Charles le Chauve a confié à son beau-fils le gouvernement de tout le territoire compris entre l’Es­caut, la mer et, d'après certains, l'Aa, d'après d'autres, la Canche (ancienne limite des Morins), d'après d'autres encore, la Somme. Il est un fait c'est que les Comtes de Flandre s'efforceront de reculer leur frontière méridionale jusqu'à ces cours d'eau (fort voisins du reste). Ils étendront temporairement, parfois assez longtemps, leur influence sur les régions de Boulogne, de Guines, de Ponthieu et sur l'Artois. C'est pour cette raison que le grand linguiste brugeois, Karel de FLOU (1853/1931) a donné à l’œuvre de sa vie le titre de : «Woordenboek der toponymie van westelijk Vlaanderen, Vlaamsch Artezië, het land van den hoek, de graafschappen Guines en Boulogne en een gedeelte van het graafschap Ponthieu» .

Mais, l'Aa formera la frontière méridionale la plus stable et la plus indéniable. Cette frontière méridionale naturelle sera prolongée, vers 1050, par un fossé de défense creusé par le Comte Baudouin V de Lille et qui unissait presque l'Aa à la Lys. Nous reparlerons de ce «Nieuwegracht». D'autre part, le mont de Watten (72 m.), au Nord de l'Aa, est considéré comme le dernier des «Monts de Flandre» tandis que les hauteurs au Sud de l'Aa sont déjà les collines de l'Artois. Tout ceci nous permet de dire que, dès le début et pour pratiquement huit siècles, le territoire de la future ville de Gravelines fera partie du Comité de Flandre et, par conséquent, de nos provinces. Il sera précisé, au moment voulu, comment Gravelines a gardé et garde toujours, d'une certaine façon, une tête de pont sur la rive Sud de l'Aa, à proximité de la mer.

Quant aux activités du premier comte de Flandre, les historiens actuels s'accordent à dire qu'on n'en connait pas beaucoup plus que sur ses origines. Les Annales de Saint Bertin nous assurent que Baudouin, à peine au pouvoir, repoussa vigoureusement une attaque des Normands en 864. De là lui vient le surnom de «Bras de Fer» dont le nom seul faisait pâlir de frayeur les Normands. Il est un fait, c'est qu'ils semblent s'être tenus plus tranquilles jusqu'à la mort de Baudouin 1er en 879. La principale activité qui lui fut longtemps attribuée avec certitude est la construction du «Burg» et de l’Église Saint Donat à Bruges. Cette ville semble avoir été fondée antérieurement au comté par des navigateurs scandinaves qui venaient encore paisiblement commercer dans nos régions et qui installèrent un lieu de débarquement non fortifié au fond du grand chenal de Bruges. De la vient le nom scandinave de «Bryggia». Devant la difficulté de trouver des preuves de l’activité de Baudouin 1er, on en vient actuellement à se demander, dit la Professeur A. VERHULST, si c'est bien lui qui a bâti le Burg de Bruges et l'Église Saint Donat et s'il ne faut pas mettre ces œuvres à l'actif de son fils Baudouin Il qui fut un fameux bâtisseur ainsi que le chapitre suivant permet de se rendre compte.

                  
Quoi qu'il en soit, le mariage forcé de Baudouin et de Judith est à la base de la création d'une entité politique, plus tard, administrative et, plus tard encore, économique qui allait devenir de plus en plus puissante et allait avoir son mot à dire pendant des siècles en Europe occidentale. Pour la facilité du lecteur et aussi pour éviter bien des «opinions dépassées», il ne sera mentionné, dans l'histoire compliquée du Comité de Flandre, que ce qui concerne directement la fondation de Gravelines, la côte et la mer. La première activité qui nous intéresse est en effet la construction d'une ligne de défense côtière contre le péril normand.


Les «burchten» de la côte flamande et zélandaise

Le péril normand va entrainer la construction d'une ligne de défense côtière bien plus serrée que le «Litus Saxonicum». L'établissement de ces fortifications cotières va constituer le premier pas de la réoccupation humaine de cette côte presque déserte. Le Professeur Dr. H. VAN WERVEKE, de l’Université de l'État à Gand, s'est consacré à l'étude de cette ligne en se basant beaucoup sur les «Miracula Sancti Bertini». Il confirme tout d'abord que le grand péril normand s'est fait sentir de 879 à 882.iLes Normands avaient attendu la mort de Baudouin 1er, en 883. Il a toujours été dit, en effet, que pour les Norbien, peu de lieux en Flandre accessibles par eau, ont échappé à leur visite. Le Professeur H. VAN WERVEKE estime que la majorité des «burchten» fut construite entre 880 et 890. Saint Omer est signalée comme fortifiée en 891 et résiste à une attaque. L'Abbaye d'Arras (Atrecht) est fortifiée de 885 à 890. Sur la côte même, une série de «burchten» nouveaux sont construits depuis l'estuaire de l'Aa jusqu'à la Zélande. Il s'agit de Broekburg (Bourbourg), Furnes (sur une 'He au milieu de la «Schipgatkreek» et Oostburg auxquels s'ajoutent Middelburg, Souburg et Burg en Zélande. De même, Sint Wilnoksbergen (toujours située au fond du Golfe de la Gersta) est entourée de remparts. Toutes ces fortifications nouvelles (qui ont été étudiées, notamment, à l'aide de photos aériennes) présentent la caractéristique d'être circulaires. Elles ont un diamètre de 200 à 250 m. et sont constituées par un rempart de terre défendu par un fossé large de plusieurs dizaines de mètres. Elles se situent aux limites de l'ancienne zone inondée. Deux anciennes fortifications romaines sont intégrées dans la ligne. Oudenburg, qui reçoit son nom à cette occasion, est signalée comme étant demeurée intacte en 891, malgré un abandon de plusieurs siècles. Aardenburg (ou Rodenburg), qui avait été submergée par la transgression marine, peut être remise en état. Enfin, Bruges vient clore la série. La ville était-elle fortifiée (par Baudouin 1er) avant 879 ? De toute façon, elle est signalée comme étant fortifiée en 892. Tout ce travail est donc bien œuvre de Baudouin Il qui règne de 879 à 918.

                
Le Professeur H. VAN WERVEKE signale encore qu'ultérieurement, lorsque le danger normand n'était plus qu'un mauvais souvenir, le château d'Oudenburg fit l'objet de prélèvements de matériaux au profit de Bruges. Ces prélèvements furent opérés par Arnulf 1er qui régna de 918 à 965 et par Baudouin V de Lille, grand bâtisseur (il reconstruisit le Burg et l’Église Saint Donat à Bruges) qui régna de 1035 à 1067. Des prélèvements furent aussi opérés sur place par les moines bénédictins qui édifiaient l’Abbaye de Saint Pierre à Oudenburg (entre 1081 et 1087, d'après le Service National des Fouilles). Les fouilles pratiquées à Aardenburg révèlent également des prélèvements de matériaux. On n'en connait ni la date ni la destination mais, sans Boute, s'agit-il également de Bruges.

Tous les points cités ci-dessus ne sont, à l'origine, que des postes de défense mais ils vont donner naissance à des localités du même nom.


Le peuplement humain de la côte

Au Xème siècle, nous dit le Professeur A. VERHULST, le peuplement humain de la côte est en marche et Il atteindra un niveau déjà assez sensible en l'an mille. Le danger normand a disparu et des terres nouvelles, que la mer a abandonnées, tendent les bras à l'homme. Ces terres se sont asséchées rapidement et se sont bientôt recouvertes d'une végétation saline propre à l'élevage des moutons. Ce sont les abbayes qui sont principalement à la base de l'extension vers l'Ouest des exploitations rurales. Les terres abandonnées par la mer appartenaient de droit au Comte et celui-ci en fit don aux abbayes. Le progrès vers l'Ouest se fit en occupant des schorres asséchés voisins de la terre ferme. Sur la côte de Flandre, Il n'a pratiquement pas été fait usage de buttes artificielles auxquelles il fallut recourir dans l'île de Walcheren et en Frise. Ces buttes artificielles (ou terpen) servaient de points de relais entre l'ancienne terre ferme et des schorres qui ne les jouxtaient pas directement mais en étaient séparés par un espace encore sous eau ou susceptible de l'être, ou, tout au moins, trop humide. De telles buttes se rencontrent déjà dans la région de Bruges et, encore plus, en Flandre zélandaise occidentale.

              

L'une ou l'autre existe près de Furnes. Bert BIJNENS signale que devant Merckeghém, située jadis sur la côte de l’estuaire très élargi de l’Aa, au point culminant de la transgression marine, il existe deux tertres hauts de 5 à 6 m. et d'une circonférence d'env. 400 m. Ils sont situés dans une zone qui ne fut asséchée, pour la première fois, qu'en 1850. Seraient-ce des «terpen» ?

Il est permis déjà de concentrer les regards sur l’estuaire de l'Aa. Au Xème siècle, deux localités y apparaissent. Il s'agit de Oye sur le bras principal occidental (appelé «bras de la Hem») et de Bourbourg sur le bras principal oriental (appelé «bras de l'Enna»). Il faudra attendre le siècle suivant pour entendre parler de deux autres localités et d'un lieu naturel auprès duquel elles sont situées (Saint Folquin et Saint Willibrord en «Gravenenga»). En 944, les reliques de Saint WandriIle furent transférées solennellement de Boulogne à Bruges. L'étape de Oye à Sint Winoksbergen, étape qui traversait donc le delta de l’Aa, n’est pas mentionnée comme ayant donné lieu à des difficultés. Mais, ajoute prudemment le Professeur A. VERHULST, il faut tenir compte du fait que ce récit (souvent cité par les historiens comme référence au point de vue temps et lieu) n'a été écrit que vers la fin du Xlème siècle et peut-être même au début du Xllème siècle ce qui en atténue la précision. Notons aussi que l’homme, à cette époque, ne construit encore que de petites digues individuelles qui ne protègent qu'une exploitation et cèdent facilement à la pre­mière tempête. Notons aussi que la végétation des schorres, d'abord uniquement propre à l'élevage des moutons, se transforme, en un siècle, et devient propre à l’élevage des bovidés. Mais, pour ce qui concerne Gravelines, les moutons suffiront.

Au siècle suivant, le Xlème, la mer va faire à nouveau parler d'elle, le nom qui va devenir celui de Gravelines apparait et tout cela se passe sous le règne d'un grand Comte de Flandre dont il est indispensable de dire quelques mots pour comprendre la suite.


La transgression dunkerquienne IlI-A

Il a été annoncé dans l'introduction que la transgression dunkerquienne Ill-A se manifeste pendant la première moitié du Xlème siècle, qu'elle se résorbe vers 1060-1070 et que des dates sont connues avec plus de précisions à cause de la connaissance d'évènements historiques qui se rattachent à ces inondations. A propos des chenaux qui subsistèrent après la seconde transgression marine, il a été dit que la Transgression Dunkerquienne Ill-A concerne le Sincfal, l’estuaire de l’Yser et celui de l’Aa, auquel il y a lieu de joindre le chenal ou golfe de la Gersta.

Les évènements historiques qui permettent de localiser le transgression Ill-A dans le temps se rapportent à la région de Bruges et au Sincfal. Un récit intitulé «Encomium Emmae reginae» nous apprend que la reine Emma d'Angleterre avait dû fuir son royaume et qu'elle vint se réfugier à Bruges, chez le Comte de Flandre Baudouin V de Lille. En 1037, dit le récit, une petite flotte transportant la reine et sa suite arriva à Bruges non loin du <‹castellum» (donc, du Burg). Il est donc permis de croire qu'une navigation était possible jusqu'à proximité de Bruges, tout au moins à marée haute. Le retrait de cette inondation, qui a laissé des traces sous forme de petits fossés d'écoulement (Grenspaalader - Zuid-watergang - Scheidingsader et, localement, le Noord-watergang) est attesté par l’apparition des villages ce Lissewege et de Uitkerke, en 1060-1070, et confirmé par l'apparition de Westkapelle en 1110. À noter que, pour la première fois, une grande digue, aujourd'hui disparue, existait dans la région. Il s'agit de la Blankenbergse Dijk qui a laissé deux souvenirs, le village de Sint Pieter op den Dijk (fusionné avec Bruges en 1911) et le hameau de Sint Jan op den Dijk. C'est après ce retrait de la mer que les Brugeois songèrent, pour la première fois, à garder le contact avec cette mer qui s'éloignait d'eux. Ils creusèrent le canal d'Eienbroek, qui existe toujours, par Koolkerke et Oostkerke pour atteindre le Sincfal à Schapenbrug (Westkapelle). Ce canal fut ultérieurement appelé d'un nom qui prête à confusion, l'Oude Zwin, alors qu'il n'a rien à voir avec celui-ci.

Dans l'estuaire de l'Yser, l'apparition de Dixmude, citée en 1089, est également un point de repère. Dans l'estuaire de l'Aa, le retrait de la mer doit avoir été plus rapide.


Gravenenga ou Graveninga - Saint Folquin -Saint Willibrord

Le nom qui va devenir celui de Gravelines a été écrit de toutes les façons possibles. Comme si les choses n'étaient pas déjà suffisamment compliquées par ces orthographes multiplee, il existe des noms similaires qui recouvrent des lieux assez voisins de Flandre ou de Zélande. Il n'est donc pas sans intérêt de citer brièvement de quoi il s'agit.

Il existe un «Grevingenepolder», lui-même protégé par une «Greveningedijk» à la frontière hollando-beige actuelle. Il s'agit d'un polder du Zwin, endigué sur un tard, dans lequel la ville de Sint Annater-Muiden a été fondée en 1242.

Le «Grevelingen» est un bras de mer qui séparait les îles de Goeree-Overflakkee (Zuid-Holland) et les lies de Schouwen-Duiveland (Zélande). Dans le cadre du Deltaplan, ce bras de mer a été endigué et est devenu le «Grevelingenmeer de 16.000 ha. Le nom de Gravenenga ou Graveninga apparait pour la première fois en 1040 à propos de la «aecclesia sancti Folquini in Gravenenga». Cette église relevait de L’abbaye de Saint Bertin. Saint Folquin, très honoré dans la région, fut le XVème évêque de Thérouanne (817-855) et Il vécut sous la menace des invasions des Normands. Le petit village de Saint Folquin (en flamand, Sint Volkswins, déjà cité à propos du «land van den hoek») existe toujours et est situé sur la rive gauche de l'Aa, presque en face de la jonction de ce fleuve canalisé avec le canal de Bourbourg. Il possède une petite église ancienne et pittoresque et constitue un but de promenade pour les GraveIinois.

La paroisse de Saint WilIlbrord est citée pour la première fois dans une bulle du Pape Urbain Il (le pape de la première Croisade) de 1095. C'est le moment de rappeler I'abbé d'Echternach, Thiofrid, mort en 1110, qui a parlé, en son vivant, de Gravelines et du passage de Saint Willibrord avec son rocher flottant. La date de 1095 (première citation connue) est à mettre en rapport également avec la tradition locale qui fait remonter la construction de la première chapelle aux années 800. Les deux églises de Saint Folquin et de Saint Willibrord sont citées comme proches de Gravenenga ou Graveninga, alors cependant qu'elles sont séparées l'une de l'autre par des kilomètres de distance.

Ceci prouve, et le Professeur A. VERHULST insiste sur ce point, que le nom de Graveninga qui sera donné à la future ville est à cette époque, non pas le nom d'un point bien déterminé, mais le nom d'une région dont nous ignorons l'étendue exacte et qui recouvrait un territoire plus vaste que celui de la ville qui va naitre. Du reste, au cours des quelques premières années, la nouvelle ville sera quaIlfiée de «Novus Portus en Graveninga» ou de «Novus Burgus en Graveninga». Cette région, dit-il, est un schorre apparu après le rapide retrait de la mer qui termine la Transgression Dunkerquienne Ill-A dans I'estuaire de l’Aa. Ces «schorren» ou salines sont des terrains qui ne sont recouverts par la mer qu'aux marées d'équinoxe.

L'orthographe du nom de notre future ville a changé tant de fois et de façon si insidieuse, une lettre par ci ou une lettre par-là, qu'il vaut mieux ne pas donner une liste mais renvoyer à des ouvrages spécialisés. À la différence de nos enseignants et de nos fonctionnaires actuels, nos ancêtres ne se formalisaient pas pour ces changements d'orthographe. Le Professeur VERHULST note avec humour que Philippe d'Alsace lui-même, le fondateur comme on le verra, a signé, à peu de jours d'intervalle, des chartes dans lesquelles l'orthographe du nom de la ville a varié.

Les éthymologistes sont tout à fait divisés quant à la signification du nom. Tous sont d'accord pour dire que «inga» ou «enga» est un suffixe germani­que. Il s'agit sans doute d'un suffixe frison puisqu'il se retrouve dans des noms comme Etinga, Sortinga, etc. Ce suffixe signifie «lieu de...» ou «demeure de...». il se retrouve dans quantité de noms de localités flamandes ou hollandaises qui se terminent en «ingen» (Huizingen ou Wageningen p.ex.). Il se retrouve aussi dans les noms de localités de langue allemande du Luxembourg et de nos cantons de I'Est et se traduit alors en français par «ange» (Bullange/Bullingen - Martelange/MarteIlngen, etc.). Mais que veulent dire les syllabes «Graven» ? Les uns disent que cela veut dire «comtes». C'était un territoire des comtes car il n'appartenait à personne. Il y a du vrai là-dedans. D'autres disent que cela veut dire «fossés». Il y avait à cet endroit beaucoup de fossés. Il y a du vrai là-dedans également. Le Larousse étymologique opine même pour un nom propre, celui d'un propriétaire germanique inconnu qui possédait cette terre. Ce recours à un nom propre est toujours la dernière ressource des éthymologistes. Le Professeur A. VERHULST pense, pour sa part, que ce nom est plutôt dérivé de grava, grevis ou greva c'est à dire plage de sable. Notons surtout une chose, c'est que le problème d'éthymologie se produit déjà avant que le nom ne soit donné à la ville. Nous serons forcés d'y revenir.

 

Baudouin V de Lille et sa succession

Ce grand comte de Flandre  régnait au temps de la Transgression Dunkerquienne Ill-A et au temps où le nom qui va devenir celui de Gravelines apparaît. Ce fut un grand bâtisseur comme il l’a été dit. Il a attaché son nom au développement de la ville de Lille, il a fait creuser le «Nieuwe gracht» qui est aujourd'hui un canal de 1350 tonnes. Cet ouvrage, dit la chronique, a neuf lieues de longueur et fut creusé en trois jours et trois nuits. C'était un fossé de défense destiné à éviter que la Flandre ne soit tournée par le Sud et il unissait presque Aire sur la Lys à Saint Omer sur l’Aa. Il fut creusé vers 1050, dit-on généralement. J.B. VlFQUAIN, déjà cité, donne la date plus précise de 1056. Par son mariage avec Adèle de France, il devint le beau-fils du Roi de France Robert le Pieux, le beau-frère du Roi de France Henri 1er et, à la mort de celui-ci, il devint le Régent du Royaume de France durant la minorité de Philippe 1er. La charge de Régent du Royaume pouvait revenir au Comte de Flandre qui était, dès la création du Comté, un des «Pairs du Royaume». Il voulut bien marier ses enfants également et profiter de l’occasion pour nouer des liens d'alliance avec les familles régnantes dans les gays voisins. Il joue un rôle également dans l’histoire de l’Angleterre en fournissant à son beau-fils Guillaume de Normandie une aide importante en hommes et en navires pour l’aider à remporter la victoire de Hastings sur Harald Il, le 24 avril 1066. C'est sans doute à cause de cette puissante contribution navale à l’invasion de l’Angleterre que C. VANDER MEER, déjà cité, en fait, en quelque sorte, le premier prince naval connu de nos provinces. Un petit tableau permet de remplacer beaucoup de texte et démontre que Baudouin V de Lille, en voulant bien faire, a créé quatre branches pouvant être appelées à la succession du trône comtal de Flandre et que chaque branche y accédera mais, deux fois, au prix d'une guerre civile.

Puisque nous nous adressons tout d'abord à des militaires, ne quittons pas l’évocation du règne de Baudouin V de Lille sans dire un mot de sa bonne épouse Adèle de France, fille du Roi Robert le Pieux. En 1057, elle fonda à Messines un orphelinat pour filles de bonne famille, où elle ira du reste finir ses jours après la mort de son époux. Cette institution a traversé les siècles. Réformée en 1776 par l'impératrice Marie-Thérèse, qui en fit un orphe­linat pour filles de militaires de nos provinces morts en service, par la loi du 16 vendémiaire de l’an V de la République, par le Roi Guillaume 1er des Pays-Bas, qui lui donna en 1818 le titre d'institution royale et, enfin, par notre premier Roi Léopold 1er, elle existe toujours sous le nom d'Institution Royale de Messines. Durant la guerre 14/18, Messines était sur la ligne de front et le vénérable monastère fut détruit. L'institution qui s'était repliée à Saint Germain en Laye, s'installa à son retour à Lede près d'Alost. Depuis quelques années, elle vient d'abandonner la gestion d'un orphelinat pour filles pour œuvrer comme fondation, sous la tutelle du Ministre de la Défense Nationale, en faveur des veuves et orphelins des deux sexes de militaires belges morts en service. Ceux et celles de notre Force Navale.

y ont leur part. L'institution a toujours pour emblème les armes de la bonne Comtesse de Flandre, Adèle de France et sa devise «L'Espérance me soutient». Après cet intermède souriant et émouvant, revenons à des réalités plus tragiques. Baudouin VI de Mons, à la fois Comte de Hainaut et de Flandre, succède à son père Baudouin V de Lille. Il meurt le 17 juillet 1070, laissant le comté aux mains de sa femme Richilde de Hainaut et de son fils Arnulf IlI, âgé de 15 ans. Son frère Robert le Frison s'empare du comté grâce à la victoire de Cassel, le 22 février 1071.

Au demeurant, Robert 1er le Frison fut un bon comte de Flandre. Dans le domaine côtier qui nous occupe, on lui doit la fondation de la première église Saint Pierre à Ostende en 1071. Cette église devait être engloutie, lors d'un des Sint Elisabethvloeden, le 22 novembre 1334. On lui doit aussi la fondation, en 1072, de l’Abbaye de Watten qui fut confiée aux Chanoines Réguliers de Saint Augustin. Voilà donc cet important point de 72 m. de haut, Maillon entre Saint Omer et la future Gravelines, occupé pour des siècles.
Toujours dans le domaine maritime et pour en finir avec Robert 1er le Frison, signalons, qu'en 1959, le Comité National de Propagande Maritime a fait éditer une admirable planche en couleurs, œuvre du Baron G. FREDERlC, un de nos peintres de la mer actuels bien connu. Cette fois, c'est Robert 1er le Frison qui est cité comme premier grand naviga­teur de chez nous. Le fait qu'il est venu par mer pour envahir la Flandre y est peut-être pour quelque chose mais surtout son alliance avec son beau-fils Canut, Roi de Danemark. La flotte de celui-ci opéra, en 1075, un débarquement dans l’estuaire de l’Humber et vint ensuite relâcher en Flandre. À la suite du mariage précité et du traité d'alliance, la flotte danoise se trouvait en permanence dans nos eaux. En 1085, une grande armada danoise, renforcée de 600 voiles flamandes, se rassembla sur notre côte pour envahir l’Angleterre. Mais, le 10 juillet 1086 le Roi Canut de Danemark fut assassiné, ce qui lui valut l‘auréole de saint. Son épouse, Adèle de Flandre vint se réfugier à Bruges avec un petit garçon de deux ans, Charles, qui allait monter sur le trône comtal, les relations avec le Danemark cessèrent et la flotte danoise disparut de nos eaux.


Robert Il de Jérusalem

Robert Il, fils de Robert ter le Frison, est le premier comte de Flandre sous le gouvernement duquel il va être question de Gravelines et grâce auquel des dates importantes peuvent être relevées avec précision au sujet de la future ville. Ces données ont été coordonnées par le Professeur VERHULST.

Robert Il mérite donc quelques précisions historiques. Il fut l’époux de Clémence de Bourgogne dont un frère devait devenir pape sous le nom de Calixte Il. Malheureusement pour notre comte, ce n'est qu'après sa mort que ce beau frère accéda au trône de Saint Pierre et il n’eut pas l’honneur de pouvoir se présenter, de son vivant, comme le beau-frère du Pape. Clémence de Bourgogne joue également un rôde dans le domaine côtier qui nous occupe.

L'activité qui valut à Robert Il I ‘immortalité fut sa participation à la Première Croisade dans laquelle il assura le commandement du contingent flamand qu'il avait réuni. A la tête de ses hommes, il quitte la Flandre en septembre 1096 et, en fin octobre, il rendait visite au Pape Urbain Il qui se trouvait réfugié à Lucques. Rome était alors aux mains de I'anti-pape Guibert qui se faisait appeler Clément IlI. Aussi, nos hommes traversèrent-ils Rome sans s'attarder, atteignirent la Calabre en fin décembre, passèrent en Grèce et arrivèrent en Asie Mineure au printemps de 1097. La flotte vint les y rejoindre. Robert Il avait en effet sagement prévu un soutien logistique naval. Cette flotte, sous le commandement de Guynemer de Boulogne, apparente du Sincfai et rejoignit les troupes terrestres à Mersin, non loin de Tarse sur la côte de Cilicie. Elle suivit dès lors de progression des Croisés le long de la côte, assurant la navette avec les îles de Rhodes et de Chypre pour amener des vivres frais. S'il le fallait, les charpentiers de marine étaient pris à terre pour construire les machines de siège nécessaires pour s'emparer des villes fortifiées. Ce travail s'avéra très difficile par le fait que l’on ne trouvait pas aisément du bois convenable sur place. On peut dont vraiment donner à cette flotte la qualification de soutien logistique, terme qui parait bien actuel pour une activité aussi ancienne. Robert Il mérite donc bien d'être cité comme prince naval au même titre de Baudouin V de Lille ou son père. Il a été suffisamment insisté sur les progrès introduits dans nos régions en matière de navigation et de construction navale grâce aux Croisades. L'usage du compas devait en résulter.

Pour sa part, Robert Il se distingua au siège d'Antioche et au cours d'une expédition lointaine en Syrie, en fin décembre 1097, expédition si dangereuse qu'il fit le voeu de construire, s'il en revenait, le monastère de Saint André les Bruges. Après avoir participé à deux autres sièges, il était à Jérusalem, le jour de la prise de la ville, le 15 juillet 1099. Il participa à la fondation du «Royaume de Jérusalem» qui allait devenir, une trentaine d'années plus tard, une véritable affaire de famille à laquelle la Maison de Flandre allait être si étroitement associée. Il quitte Jérusalem, dont il avait associé le nom au sien, la même année 1099 pour revenir en Flandre au printemps de 100. Sur le chemin du retour, il passa par Rome pour faire rapport au Pape et il en profita pour prendre des dispositions au sujet de la «Fondation de Saint Julien des Flamands». Cette fondation, qui est une des plus anciennes fondations étrangères étabIies à Rome, existe toujours sous le nom de «Saint Julien des Belges», nom qu'elle prit à l’époque espagnole. Le Gouvernement belge vient de consacrer d'importants crédits á la restauration de cette fondation et le Ministre des Affaires Etrangères en a rappelé à cette occasion, le passé déjà long. On a dit de la sorte qu'à l’époque des Pays-Bas espagnols, les pélerins flamands pouvaient y loger trois nuits, les sujets des Pays-Bas autres que les Flamands pouvaient y loger deux nuits et les autres pélerins une nuit. Le Comité de Flandre fut l’un des premiers états à possèder à Rome une telle fondation. À peine revenu au pays, Robert Il de Jérusalem se signale par des mesures qui concernent les estuaires de I'Aa et de I'Yser.

              

Robert Il sentit la nécessité de se ménager l’appui du Roi Angleterre avec lequel les relations étaient mauvaises depuis Robert 1er le Frison. Il conclut avec Henri 1er d'Angleterre un traité signé à Douvres en 1101, donc très peu de temps après son retour de Terre Sainte. C'était un traité d'assistance mutuelle, comme nous dirions maintenant, par lequel Robert s'engageait à tenir à la disposition d'Henri 1er mille cavaliers que des navires anglais pourraient venir embarquer. Deux lieux d'embarquement en Flandre sont prévus. Il s'agit de Wissant, vieux petit port remontant aux Romains et situé près de Boulogne, port qui sera détruit plus tard par les Anglais, et de «Graveninges». Il y avait donc là, en 1101, un lieu d'embarquement possible. La même année 1101, Clémence de Bourgogne, épouse de Robert Il, fonda l’abbaye pour femmes de Notre Dame de Bourbourg. Cette abbaye était réservée aux filles de la noblesse et Godilde, sœur de Clémence et donc belle-sœur de Robert Il, en fut la première abbesse.

En 1107, Robert il accorda à la dite abbaye de Notre Dame de Bourbourg une rente annuelle de 10.000 harengs à prélever sur le tonlieu comtal de «Grevenigge». Donc, il existait en ce lieu un port de pêche et un tonlieu comtal ce qui fait supposer l’existence d'un château pour l’abriter. Le fait que ce lieu soit utilisé pour L’échouage des barques de pêche ne doit pas surprendre puisqu'une population de pêcheurs vit dans L’estuaire de l’Aa depuis les Morins et depuis les Frisons et les Saxons rappelés par le culte à Saint Willibrord. Ces gens se sont adaptés aux fantaisies successives de la mer et «Grevenigge» est sans doute l’endroit le plus propice actuellement.

Le Professeur A. VERHULST ne s'est basé que sur des documents certains (Traite de Douvres et rente à L’Abbaye de Bourbourg) pour établir qu'au début du Xllème siècle, ce lieu que l’on appelle «Graveninges» ou «Grevenigge» peut être utilisé comme rade d'embarquement ou pour l’échouage des barques de pêche. Il y avait aussi une construction abritant un bureau de recettes comtales. Prudemment, comme tous les historiens actuels, le Professeur VERHULST ajoute que rien ne permet cependant de démontrer qu'il existait déjà à cet endroit un port.
Le 30 janvier 1109, Robert Il et Clémence perdirent un fils nommé Guillaume. Il fut enterré à Saint Bertin. À cette occasion, ils firent don à cette abbaye d'une saline située «in parochia Sancti Willibrodi apud Broburg supra mare». Cette saline, dont nous ignorons l’étendue, deviendra le territoire sur lequel sera bâtie Gravelines. Pour le moment, elle doit servir aux moines de pâture et d'élevage de moutons. On ne possède pas un originel de l’acte de donation, sans doute perdu. Mais, la description du bien est reprise dans plusieurs actes postérieurs qui s'y rapportent. Celle qui est donnée ci-dessus est empruntée à une bulle du Pape Honorius Il du 26 avril 1125 et il existe d'autres documents, nous le verrons. La date de la donation doit se situer entre celle de la mort du jeune Guillaume, le 30 janvier 1109, et la date de la mort de Robert Il. Le comte mourut au début octobre 1111 de la suite des blessures encourues dans une opération militaire menée par le Roi de France, Louis VI le Gros, contre le comte de Blois qui s'était révoltes. Robert Il mourut ainsi victime de son devoir de vassal du Roi de France. Ce n'est pas le seul comte de Flandre qui trouva la mort dans ces conditions. L’année de sa mort, Robert Il et son épouse firent encore don à l’Abbaye de Bourbourg d'une terre «récemment desséchée» sise à Sandeshove. Ce lieu est déjà mentionné en 1083 et 1093. Il est situé dans L’embouchure de L’Yser dont le port était encore alors Lombardzijde. Des travaux d'endiguement par l’Abbaye de Bourbourg dans l’estuaire de l’Yser sont déjà cités en 1107. L’acte de donation est conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. Cette terre conquise sur la mer devait servir également à L’élevage des moutons. Chose curieuse, la terre de Graveninge sera reprise aux moines de Saint Bertin pour servir d'assiette à la future ville de Gravelines tandis que la terre de Sandeshove sera reprise aux moniales de Notre Dame de Bourbourg pour servir à édifier Nieuport. Il existe donc une totale similitude entre ces deux villes qui seront créées par le même prince, Philippe d'Alsace, à l’embouchure de deux fleuves côtiers voisins. Baudouin VIl succéda à son père et mourut en 1119 des suites de blessures encourues, encore une fois, au service du Roi de France. On lui attribue les premiers travaux de canalisation de L’Aa. Il mourut sans enfants et ce fut Charles, de la branche dano-flamande si L’on veut, qui succéda. il fut assassiné en mars 1127 dans L’église Saint Donat à Bruges, par une bande de factieux. L’Église lui a accordé le titre de bienheureux et il est patron auxiliaire du diocèse de Bruges. Charles le Bon étant mort également sans postérité et les prétendants étant nombreux, le Roi de France, Louis VI le Gros choisit pour lui succéder un membre de la branche normande, Guillaume Cliton. Celui-ci ne régna que quelques mois en 1127/1128, se trouvant rapidement face à une guerre civile menée par un prétendent évincé, de la branche d'Alsace, Thierry qui finira par L’emporter. Ceci est pour le chapitre suivant.

Guillaume Cilton eut cependant le temps de prendre deux mesures qui nous intéressent. Dans une charte relative à Saint Omer qui jouera un si grand rôle vis à vis de Gravelines, le lieu de Nieurlet, sur l’Aa, est cité comme point d'embarquement. Dans une charte beaucoup plus importante encore pour nous, les bourgeois de Saint Omer sont exemptés du tonlieu «ad porturn Dichesmude et Graveningis». Ce lieu, cité sous Robert Il de Jérusalem, existe donc toujours.

 

(à suivre)