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GRAVELINES ou GRAVELINGE (IV)

Par J. Verleyen

Neptunus 174

Prospérité, menaces et destruction.

Durant les deux siècles qui vont suivre la fondation et les premiers développements de Gravelines, c'est-à-dire de 1163/1183 à 1383, la nouvelle ville va connaître un grand essor comme port de pêche et comme port de commerce. Ce résultat sera obtenu malgré un chenal d'accès à la mer qui s'avère défavorable, ce qui sera souvent souligné dans la suite. Il est tortueux ce qui ralentit le flux et le reflux et sera cause d'ensablement. Il est, de surcroit, mal orienté vers le Nord-Est c'est-à-dire à l'encontre des vents et marées qui dominent sur cette partie de la côte.

Un seul événement politique est à signaler au début de cette période. A la mort de Philippe d'Alsace, la partie du Comté de Flandre formant la dot d'Isabelle devient le Comté d'Artois, attribué à une branche cadette de la famille royale descendant de Louis VII. La ville de Saint Orner et ses dépendances demeurent cependant aux mains de Mathilde, veuve de Philippe, jusqu'en 1212. En effet, au moment de se remarier (en 1184) et alors qu'il est déjà déçu par l'attitude du Roi de France, Philippe II Auguste, Philippe d'Alsace a, en quelque sorte, repris une partie de la dot promise à Isabelle. Il a constitué la ville de Saint Orner en dot à sa nouvelle épouse Mathilde de Portugal. Ce fait aurait pu être signalé à propos des événements de 1184. Il peut aussi bien l'être actuellement. En 1212 donc, la ville de Saint Orner passe au Comté d'Artois et se trouve, par le fait même, dans un comté distinct de celui de son avant-port, Gravelines. Cette situation (qui se retrouvera, du reste, ultérieurement) ne semble pas avoir eu de conséquences au début de cette période. Comme nous le verrons, les bourgeois de Saint Orner conserveront, leurs privilèges à Gravelines.

L'Aa canalisée formait, de Saint Mommelin jusqu'aux abords de Gravelines, la ligne de démarcation de Flandre et Artois, ligne qui se continue en s'incurvant, à l'ouest de la rivière, jusqu'à la mer. Cette limite a été conservée entre les départements du Nord et du Pas-de-Calais. C'est ainsi, comme nous l'avons signalé, que Gravelines a conservé une tête de pont sur la rive gauche de l'Aa, à son embouchure. Ce lieu, qui prit ultérieurement le nom de Grand Fort Philippe, est devenu une commune distincte, le 1er janvier 1885, mais est toujours uni à Gravelines dans les liens d'une communauté portuaire. Le Neuf-fossé de Baudouin V de Lille servait également de limite entre la Flandre et l’Artois.


GRAVELINES, premier centre important de la pêche au hareng...

C'est ce que n'hésite pas à dire Monsieur Roger DEGRYSE, Membre de l'Académie de Marine de Belgique, qui s'est spécialisé dans les recherches relatives aux origines et au développement de la pêcherie, flamande. Depuis l'avant-guerre, il a publié des études de plus en plus poussées dans diverses revues (et, notamment, dans notre regrettée consœur « MARINE » de la Ligue Maritime Belge), dans les « Communications de l'Académie de Marine de Belgique » et dans les « Bijdragen voor de Geschiedenis der Nederlanden ». Cet érudit et réputé chercheur dans un domaine aussi spécialisé n'a pas hésité une seconde de nous venir en aide en supervisant les grandes lignes de l'exposé général sur la pêche et en pointant tout particulièrement les détails qui concernent Gravelines. Qu'il en soit vivement remercié ici de même que Monsieur Gaston DESNERCK, Conservateur du « Nationaal Visserijmuseum » d'Oostduinkerke (actuellement, commune de Coxyde) et auteur d'un important ouvrage (en 2 tomes) « Vlaamse Visserij en Vissersvaartuigen », ouvrage qui évoque, en texte et en images, tout le passé de la pêcherie flamande. Enfin, remercions également deux hommes de métier, découverts à l'occasion d'une enquête sur la participation des unités de pêche belges aux évacuations de Dunkerque et autres lieux en 1940, enquête dont la publication est assurée par NEPTUNUS. Ces modestes, dans le travail comme dans la guerre, nous donneront quelques explications pratiques sur les moeurs du hareng et la manière ancienne de le pêcher. Ce sont deux Heystois, Théofiel DE GROOTE, ancien patron et armateur du H.42 « Pharaïlde » et Jozef VLIETINCK, ancien patron et armateur du H.16 « Emma-Leon ».

En matière de pêche, Gravelines a bénéficié d'une situation privilégiée sur une partie elle-même avantageuse de la côte qui s'étend de Nieuport à Boulogne et qui borde approximativement cette partie de la mer appelée le « Pas-de-Calais ». Cette côte se peupla sensiblement vers l'an 1000 (Roger DEGRYSE rejoint donc sur ce point l'opinion du Pro­fesseur Dr. A. VERHULST). En ces temps lointains, ces régions étaient pauvres en ressources alimentaires végétales et animales. De surcroît, par suite de l'absence de transports, elles devaient se suffire à elles-mêmes. Aussi, le poisson n'était-il pas à dédaigner. On peut donc dire que chaque point d'occupation humaine sur cette côte fut également une station de pêche. Au début, il n'était même pas nécessaire de s'aventurer sur mer pour se procurer du poisson.

La côte, loin d'être rectiligne, était entrecoupée de nombreux chenaux, grands et petits, dans lesquels la marée pénétrait, parfois loin à l'intérieur. Les eaux étaient alors très poissonneuses. La présence sur cette côte de baleines, présence signalée par des récits anciens, en fournit une preuve. Les baleines fréquentent en effet des eaux très poissonneuses. Si la marée pénétrait dans les chenaux, les poissons y pénétraient aussi. Il suffisait donc, au point culminant de la marée haute, de barrer le chenal d'accès par des claies primitives qui retenaient le poisson prisonnier. L'eau s'écoulait avec le reflux et il n'y avait qu'à ramasser le poisson.

Cette forme de pêche sur la plage (la « strandvisserij ») s'est maintenue jusqu'à une époque rappro­chée sur la partie actuellement belge de cette côte, la « Westkust ». Jusqu'au début du siècle, on tendait encore des filets sur des piquets plantés sur la plage de la Panne. La présence de « bâches » (flaques d'eau qui subsistent à marée basse), qui se retrouvent du reste sur la plage de Petit Fort Philippe à Gravelines, facilitait cette opération. La pêche à l'aide de filets poussés ou tirés dans l'eau par des hommes (ou des femmes) s'est maintenue également longtemps sur cette partie de la côte. La pêche à l'aide d'un filet tiré dans l'eau par un mulet ou un cheval est encore pratiquée, à titre folklorique, par les « paardevissers » d'Oostduinkerke. En ces temps lointains, le pêcheur ne travaillait pas full-time. Il était également petit agriculteur. Encore une fois, cette dualité s'est maintenue longtemps sur notre « Westkust ». Tout ce qui précède est magnifiquement illustré et même reconstitué grandeur nature au « Nationaal Visserijmuseum » d'Oostduinkerke qui mérite vraiment une visite.

Au Xllème siècle, et très tôt, les nécessités alimentaires des communautés urbaines naissantes et des grande abbayes vont contribuer au développement de certaines stations de pêche et l'on va s'aventurer en mer avec des barques. En d'autres termes, on va passer de la pêche sur la plage à la pêche côtière (de la « strandvisserij » à la « kustvisserij »). L'auteur insiste aussi sur le grand nombre de jours « maigres » et particulièrement dans les abbayes.

Gravelines est la première station de pêche à être citée à propos d'un tonlieu sur le hareng. Roger DEGRYSE avait découvert un texte de 1127 relatif à un tonlieu sur le hareng à Gravelines. Nous avons vu que le Professeur Dr. A. VERHULST a pu remonter plus loin encore. Il nous a cité, en effet, l'octroi, accordé en 1107 par Robert II de Jérusalem, d'une rente annuelle de 10.000 harengs à l'Abbaye de Notre Dame de Bourbourg, rente à prélever sur le tonlieu comtal de « Grevenigge ». Jusqu'à présent donc, Graveline peut être considérée comme le plus ancien centre connu pour la pêche au hareng d'une certaine importance. Il sera suivi par Calais. L'auteur attribue cette situation au fait que Gravelines et Calais étaient situées à proximité des bancs de Dyck, Sandettie et Ruytingen. C'est sur ces « hoofden » que la pêche flamande au hareng a débuté.


La pêche au temps de Philippe d'Alsace...

L'abondance des renseignements connus sur la pêche, au temps du fondateur de notre ville, justifie amplement de lui consacrer une rubrique spéciale. Elle nous montrera que la pêche avait déjà pris, à cette époque, un grand développement et nous fera mieux connaître le rôle des abbayes. Le fait que Philippe d'Alsace fonde quatre de ses six ports flamands (Gravelines, Mardyck, Dunkerque et Nieuport) sur cette partie de la côte comprise entre l'estuaire de l'Aa et celui de l'Yser, illustre son importance au point de vue de la pêche. Tous ces havres sont en effet des ports de pêche. On peut y associer Calais qui reçoit le titre de ville à la même époque. Les deux autres ports fondés par Philippe d'Alsace (Biervliet et Damme) ne sont du reste pas étrangers à la pêche non plus quoique situés sur une autre partie de la côte de Flandre.

A cette époque, les abbayes vont faire parler d'elles tant à propos de la perception de la dîme du hareng qu'à propos de la pêche qu'elles pratiquent elles-mêmes. Nous avons vu que la dîme existait déjà au profit d'une autorité religieuse, tant à Gravelines qu'à Nieuport, un certain nombre d'années avant la fondation officielle de ces villes. Le Professeur A. VERHULST nous a signalé un conflit survenu en ce domaine, en 1180, entre les pêcheurs de Gravelines et l'Abbaye de Saint Bertin, conflit aplani par Philippe d'Alsace. À cette occasion, nous avons fait allusion à un conflit sembable survenu à Nieuport en 1183. Roger DEGRYSE, pour sa part, a recueilli, à ce sujet, différents textes. Il cite un écrit du Pape Alexandre III en 1179, reconnaissant à l'Abbaye de Saint Bertin le droit de prélever la dîme sur les paroisses dont elle avait la charge spirituelle parmi lesquelles les lieux de pêche de Calais, Peternesse, St.-Folquin, Gravelines et Loon. Il cite, à ce sujet, un incident survenu à Calais, en 1179, lorsque deux moines de Saint Bertin, venus prélever la dîme, furent obligés de se réfugier dans l'église. Il cite qu'en 1183, l'Abbaye de Notre Dame de Kapelle à Marck (près de Calais) reçut le privilège de la dîme pour les paroisses de Oye et de Marck, l'Abbaye de Sint Winoksbergen le reçut pour les paroisses de Mardyck, Dunkerque, Stine, Tetegem, Zuydcote et Ghyvelde et l'Abbaye de Saint Nicolas de Furnes le reçut pour les paroisses d'Oostduinkerke et de Nieuport.

Les différents actes relatifs à la perception de la dîme du hareng donnent quelques renseignements sur les bateaux, les équipages et les filets utilisés pour la pêche au hareng dans les eaux du Pas-de-Calais. Au début, la pêche ne semble avoir été pratiquée que durant les mois d'octobre et de novembre, lorsque le hareng s'approche de la côte. C'est ce hareng qui fut pêché en abondance durant la dernière guerre par nos pêcheurs contraints de rentrer dans les ports occupés et qui contribua grandement à améliorer le ravitaillement.

On utilisait alors pour la pêche des bateaux ouverts munis d'un certain nombre de bancs de nage et propulsés par des rameurs dont le nombre oscillait entre moins de 7 et plus de 13. Le hareng était pris à l'aide d'une série de filets assemblés suspendus à un câble muni de flotteurs. Ce système de filets dérivants (drijfnetten) suspendus droit dans l'eau formait le « vleet ». Les filets semblent avoir été confectionnés, au début, en lin. Ce n'est que bien ultérieurement qu'apparurent des filets en chanvre. Chaque membre de l'équipage devait fournir un certain nombre de filets. Les hommes d'équipage devenaient ainsi les associés (vennoten) du patron (stuurman ou stierman). Le partage des gains entre les associés et le patron se faisait en fin de saison. C'est alors aussi que la dîme était payée à l'autorité religieuse.

Le profane (dont j'étais) peut se demander, non sans raisons, comment il est possible de capturer du poisson à l'aide d'une muraille de filets suspendus droit dans l'eau. On est tenté de croire, à première vue, que le poisson va rebrousser chemin ou contourner cet obstacle. Theofiel DE GROOTE m'a expliqué que l'ensemble des filets assemblés était bien suspendu droit dans l'eau grâce à des plombs qui lestent la partie inférieure. La profondeur de l'immersion du filet peut être réglée par rapport au câble muni de flotteurs qui le soutient. Il faut tendre le filet en travers du trajet présumé du banc de harengs. S'il en est bien ainsi, les harengs viennent emprisonner leur tête dans une maille du filet et ne parviennent plus (sauf quelques-uns) à se dégager. Le filet était mis à l'eau la nuit et ramené au petit jour. Le filet n'est donc pas tiré par le bateau. On le laisse dériver. De là vient son nom de « drijfnetten » et le mot anglais de « drifter » utilisé pour désigner le bateau. On peut même abandonner le filet si l'on a pris soin de le marquer par des bouées qui portent les marques du propriétaire. Le hareng se déplace en bancs d'une certaine épaisseur et obéit à des lois qui ne sont pas si bien connues qu'on ne le croit. Notamment, il ne nage pas toujours à la même profondeur. Le banc monte et descend. De là vient la difficulté de régler la profondeur d'immersion du filet. L'intuition due à l'expérience et la chance jouent un grand rôle dans le succès de la pêche. Le banc de hareng peut en effet passer, totalement ou partiellement, soit au-dessus soit en-dessous du filet. En ramenant le filet à bord, il faut arracher les harengs des mailles ou les faire tomber dans le bateau (Gaston DESNERCK utilise l'expression « jagen of plukken » c.-à-d. chasser ou cueillir). Encore une fois, l'expérience et les conditions de la mer jouent un grand rôle dans l'opération de ramener le filet à bord. On perd plus ou moins de poissons.

Une preuve de ce que les pêcheurs, à cette époque, ne s'aventuraient pas loin en mer est fournie, estime Roger DEGRYSE, par le fait que les abbayes se livraient elles-mêmes à la pêche avec leurs propres pêcheurs (recrutés parfois parmi les frères laïcs) et avec leurs propres bateaux. En 1177, Philippe d'Alsace accorda à l'Abbaye de Notre Dame de Kapelle près de Marck une rente annuelle de 3 livres prélevée sur le tonlieu comtal de Gravelines pour assurer les frais d'entretien de son bateau de pêche. Ce bateau était lui-même un cadeau du comte. L'Abbaye de Sint Winoksbergen reçut, en 1183, l'exemption totale d'impôts comtaux sur son bateau de pêche dans tous les ports de la Flandre. L'Abbaye des Dunes à Coxyde et sa filiale de ter Doest à Lissewege possédaient même plusieurs bateaux. Ceux-ci étaient utilisés pour le transport vers l'Angleterre et aussi, fort probablement, pour la pêche. Grâce à l'intervention de Philippe d'Alsace, ces deux abbayes reçurent, en 1187, du Roi d'Angleterre Henri II d'importants privilèges pour leur petite flotte (notamment celui de pouvoir faire réparer leurs bateaux dans les ports anglais). Aux environs de 1190, les mêmes moines des Dunes et de ter Doest reçurent de Philippe d'Alsace 15 mesures de dunes et de schorres sises à Gravelines pour leur permettre de sécher et de réparer leurs filets. Ceci est considéré comme une preuve du développement, en longueur, des filets. Il faut disposer d'une certaine étendue à terre pour les sécher avant les réparations. Les auteurs insistent sur le fait que les besoins en poisson de ces deux abbayes étaient d'autant plus grands que les Cisterciens ne mangeaient jamais de viande.

En résumé, nous dit Roger DEGRYSE, la pêche, au temps de Philippe d'Alsace, était purement côtière et saisonnière. Le poisson était ramené frais. Ceci ne veut pas dire que l'on n'essayait pas, déjà, de conserver plus longtemps le hareng. On le salait (la tête étant coupée) ou on le fumait.

La charte donnée, en 1163, par Philippe d'Alsace à Nieuport contient beaucoup de renseignements relatifs à la pêche. Elle nous apprend que l'on importait des filets de pêche d'Angleterre ; que les espèces de poissons amenés au port étaient le hareng, le saumon, le maquereau, le cabillaud (qui abonda en Mer du Nord jusqu'au siècle dernier), l'églefin (le « schelvis » que nos pêcheurs appellent le « poisson de Saint Pierre » car il porte à la nuque les marques du pouce et de l'index de leur saint patron) (5) et... la baleine (mentionnée comme poisson) ; que les différents types de bateaux utilisés étaient la scute, la clinque, la buza, l'ever et le kogge. Le Professeur A. VERHULST nous a dit que la charte originale de Gravelines n'a pas été retrouvée. Il est à croire que, si elle a existé, elle renfermait des renseignements analogues à celle de Nieuport de la même époque. Observons que de tous les poissons cités, seul le hareng se prêtait à une capture (en quantité relative) au filet. Les autres poissons devaient être pêchés avec des lignes. Quant à la baleine, c'était une autre histoire. Le « porc de mer » est aussi souvent cité dans de vieux textes. C'était le nom du marsouin. La pêche locale au hareng se terminait, à Nieuport, à la Saint Martin (11 novembre).
Cette pêche au hareng, d'une certaine importance, pratiquée très près de la côte et avec des barques à rames peut, à juste titre, laisser sceptiques certains lecteurs. Le témoignage de Jozef VLIETINCK, cité plus haut, est de nature à les détromper. Le témoignage de cet ancien patron et armateur, témoignage recueilli par hasard, nous apprend que, sous l'occupation, deux anciens canots de sauve­tage qui provenaient d'un navire coulé, furent uti­lisés pour la pêche au hareng au départ de Zee­brugge. Tout est donc possible si le hareng fait preuve de bonne volonté.


De la pêche côtière à la pêche de haute mer...

Poussés par la nécessité de faire face à une de­mande de plus en plus grande qui émanait des communautés urbaines en plein développement, les pêcheurs flamands ne vont plus se contenter de la petite pêche côtière au poisson frais. Ils vont aller à la rencontre des bancs de harengs et le pêcher de plus en plus tôt, septembre, août, juillet, juin et même mai... Pour cela, ils devront s'éloigner vers le Nord, le long des côtes de l'Angleterre et même d'Ecosse. Un cycle complet de pêche va se créer et occuper toute la saison. Le hareng jeune sera pêché dans la partie la plus septentrionale de la Mer du Nord durant les mois de mai, juin et juillet. Cette pêche sera suivie par celle du « hareng plein », pratiquée dans la partie méridionale de la Mer du Nord en août et septembre. La pêche du hareng tardif, dans les eaux du Pas-de-Calais et sur la côte de Flandre, clôturera la saison.

Il est donc émouvant de constater que, dès le début de la pêche de haute mer, nos pêcheurs flamands vont se trouver dans la même situation que celle de nos contemporains. Ils vont entrer en contact avec l'Angleterre, pays qui est à la fois gros consommateur et gros acheteur de poisson. Ils vont, très vite, vendre leur première pêche dans ce pays. De là provient que des archives anglaises comme celles de Great Yarmouth ou de Scarborough constituent, encore maintenant, une source historique pour les chercheurs sur la pêcherie flamande. En outre, nos pêcheurs devront faire escale en Angleterre pour acheter des provisions, faire réparer leurs bateaux, sécher et réparer les filets, saler ou fumer du poisson. Ils seront en contact et en conflit avec les pêcheurs anglais et avec les autorités anglaises. Ces contacts et conflits ont laissé des archives qui constituent d'autres précieuses sources historiques. Aujourd'hui encore, l'autorité anglaise tient en mains le gagne-pain de nos pêcheurs. Une extension des eaux territoriales avec interdiction d'y pêcher signifierait la ruine d'une bonne partie de notre flotte de pêche. Ce n'est pas pour rien, nous y reviendrons, qu'un roi d'Angleterre, voulant un jour remercier des Flamands de leur hospitalité, leur donna un privilège de pêcher dans les eaux anglaises.

Il est malaisé de préciser quand est née la pêche de haute mer. Roger DEGRYSE estime qu'elle était déjà née en 1247. Cette année est prise comme point de repère par les chercheurs parce qu'une lettre du magistrat de Nieuport de 1247 parle en effet de la pêche dans le « Nortover ». Elle précise que le poisson pêché avant la fête de Saint Michel (29 septembre) n'est pas soumis à l'impôt (dîme). La même lettre parle encore du type de bateau utilisé pour la pêche lointaine. Ce n'est plus la « buza » mais un « magna navis » qui emporte lui-même, à son bord, un « slabbert ». Cette chaloupe à rames est mise à l'eau pour reconnaître la présence d'un banc de hareng valant la peine de mouiller le filet. L'éloignement des lieux de pêche avait donc inévitablement entraîné l'adoption de bateaux plus grands que les barques à rames. Un fait important est pris également en considération par les chercheurs. C'est aux environs de 1250 que le gouvernail d'étambot commence à faire son apparition. On le qualifie, au début, d'aviron (roer) suspendu à l'arrière pour le distinguer de l'aviron suspendu à tribord (qui en a conservé le nom de « stuurboord »).

Dès que la pêche de haute mer va faire son apparition, une distinction va s'opérer entre pêche cô­tière et pêche hauturière. Les pêcheurs de haute mer vont devenir des spécialistes. Les auteurs insistent bien sur le fait que les deux pêches vont coexister au départ du même port d'attache mais vont vivre d'une vie propre. La pêche côtière au poisson frais va subsister et c'est elle qui se maintiendra de la façon la plus stable. La pêche de haute mer, par contre, va subir des hauts et des bas au gré des circonstances politiques et économiques. Cette situation se retrouve pour tous les ports de Flandre. Gravelines demeurera toujours un grand port de pêche au poisson frais à cause de la proximité de la grande ville de Saint Omer dont elle constitue l'avant-port.


Au temps de Jeanne de Constantinople...

Cette importante évolution de la pêcherie flamande se produit donc au temps de cette comtesse, déjà citée à propos d'une charte relative à la contribution navale des pays des Quatre Métiers. Elle régna de 1205 à 1244 et une bonne partie du début de son règne fut troublée par le conflit violent qui opposa son époux Ferrand de Portugal au Roi de France Philippe II Auguste. Le Roi avait imposé cet époux à la Comtesse croyant ainsi faire de la Flandre une province bien soumise et ce fut le contraire qui se produisit. Ferrand de Portugal vit l'intérêt flamand avant tout et ce fut le conflit. Le chroniqueur du Roi, Guillaume le Breton, qui accompagna son souverain dans sa campagne en Flandre, nous a décrit cela dans sa « Philippide ». Roger DEGRYSE se fonde sur le texte de Guillaume le Breton pour affirmer que Gravelines demeura, durant tout le XIllème siècle, le centre le plus important de la pêche au hareng dans les eaux du Pas-de-Calais. Ce correspondant de guerre de l'époque loue dans ses vers la grandeur et la puissance de Damme et de... Gravelines. Il ne souffle mot de Dunkerque, de Nieuport ni de Calais toute proche.

Que Guillaume le Breton ait parlé de Damme s'explique facilement. C'est en effet en 1213 que se déroule la bataille navale de Damme qu'il ne faut pas confondre avec celle de l'Ecluse de 1340. Ce bon siècle d'écart est du reste souvent cité pour permettre de se rendre compte du recul du Zwin, recul d'au moins cinq kilomètres. En 1213, la flotte flamande et la flotte anglaise du Roi Jean sans Terre, allié de Ferrand de Portugal, infligèrent de lourdes pertes à la flotte française entrée dans le Zwin pour essayer de capturer les nefs flamandes que Ferrand refusait de mettre à la disposition du Roi pour une expédition contre l'Angleterre. Philippe II Auguste avait, en effet, en avril 1213, rassemblé près de Boulogne plus de mille nefs marchandes en vue d'envahir l'Angleterre. Cette flotte était commandée par un pirate, Eustache le Moine, Bénédiction défroqué.

L'année suivante, en 1214, Ferrand de Portugal, moins heureux sur terre que sur mer, fut battu et fait prisonnier à Bouvines.

C'est à propos de cette bataille de Bouvines que le nom de Gravelines est cité. Cette ville est bien décrite comme opulente par Guillaume le Breton. Gravelines avait pris parti pour le comte Ferrand contre le Roi et aurait envoyé un contingent d'hommes d'armes pour combattre à Bouvines dans les rangs des milices flamandes. D'après le chroniqueur Guillaume Guiart, cité par H. PIERS , Gravelines aurait été prise, trois années auparavant (donc en 1211), par le fils de Philippe Auguste, le futur Louis VIII, et « anéantie ». Jules FINOT, archiviste départemental du Nord et inspecteur des Archives Communales et Hospitalières de ce département, après avoir cité ce qui précède dans son « Inventaire sommaire des archives communales de Gravelines antérieures à 1790 » (travail terminé en 1899 et publié en 1900), estime cependant que cette destruction de 1211 doit avoir été exagérée par le chroniqueur. Il dit en effet, comme Roger DEGRYSE, que le XIllème siècle parait avoir été une époque de grande prospérité pour Gravelines et son port et que si un incident assez grave s'est produit en 1211, les suites en ont été rapidement effacées. L'auteur cite plusieurs textes relatifs à la pêche (dîme au hareng au profit de Saint Bertin et au profit de deux autres églises désignées par la châtelaine de Gravelines, Béatrix de Guines) et à la marine marchande (trafic entre le continent et l'Angleterre). Enfin, il cite des extraits de l'ouvrage de l'auteur belge WAUTERS « Table des diplômes belges ». Le 18 décembre 1226, la ville et la commune de Gravelines (tota communitas) s'engagèrent avec la plupart des autres villes de Flandre, à rester fidèles au Roi de France si le comte « Fernand » et la comtesse Jeanne venaient à manquer à leurs promesses envers lui. En août 1229, Louis VIII, roi de France, permit au comte de Flandre de rétablir les portes de ses villes et l'autorisa à entourer d'une enceinte sa maison forte de Gravelines. L'auteur en déduit qu'il y avait eu des destructions à Gravelines en 1211. Ferrand de Portugal ayant été fait prisonnier à Bouvines, le 27 juillet 1214, Jeanne de Constantinople dut signer, en octobre de la même année 1214, le traité de Paris imposant, notamment, le démantèlement de certaines fortifications et interdiction d'en élever de nouvelles. Ce furent à nouveau quelques années pénibles pour la Flandre. Jeanne dut gouverner seule, son époux demeurant prisonnier et le pays étant agité par les menées du « faux Baudouin ». Sur la fin du règne de Louis VIII et sous la régence de Blanche de Castille durant la minorité de son fils, le futur Saint Louis IX, les relations entre la Flandre et la Couronne s'améliorèrent. Ferrand de Portugal fut, pour finir, libéré le 6 janvier 1227. Mais, avant cette libération, le Roi de France avait encore pris des précautions, par le traité de Melun d'avril 1226. Il n'est donc pas étonnant de voir imposer, en décembre de la même année 1226 et peu avant la libération du comte, un serment de fidélité aux villes flamandes. Ferrand de Portugal, assagi par sa longue déten­tion et miné par la maladie dont il devait mourir, se montra dès lors un vassal docile. Il rendit de grands services à la Régente Blanche de Castille et en fut récompensé.


Au temps de Marguerite de Constantinople...

Des incidents survenus vers la fin du règne de cette comtesse (1244-1278), nous révèlent que des pêcheurs de Gravelines fréquentaient l'important port de pêche de Yarmouth. Ils nous révèlent aussi que d'autres flottilles de pêche flamandes sont venues rejoindre celles qui ont pour port d'attache un des havres créés par Philippe d'Alsace.

Le port de Yarmouth, près de Norwich dans le comté de Norfolk, existait déjà au temps de Guillaume le Conquérant. Il fut élevé au rang de ville, en 1209, par le Roi Jean sans Terre et il était, durant la saison de pêche au hareng, le lieu de rassemblement des pêcheurs anglais et étrangers, principalement les Flamands, les Zélandais et les Hollandais. Chaque année, de septembre à novembre, il s'y tenait au grand marché qui attirait une foule de commerçants, anglais et étrangers. Ceux-ci, après avoir traité leurs affaires, embarquaient du hareng salé comme fret de retour. La ville elle-même était née sur un banc de sable situé dans l'embouchure du fleuve Yare et la population locale était constituée d'un ramassis de chercheurs de fortune et d'aventuriers qui intervenaient comme intermédiaires entre les pêcheurs étrangers et les commerçants. Il en résultait de nombreux conflits. À la fin de son règne, en 1272, le roi Henri III conféra à la ville le titre de « Great Yarmouth ».

                

C'est précisément entre le roi Henri III et la comtesse de Flandre Marguerite de Constantinople qu'éclata, en 1270, un conflit pour des raisons purement personnelles. De conflit entre souverains, le conflit dégénéra en conflit entre pêcheurs. C'est ainsi qu'à Yarmouth et dans d'autres ports, des pêcheurs flamands furent attaqués et perdirent leur bateau et tout ce qui se trouvait à bord. Des plaintes relatives à de tels méfaits commis en 1273 et 1274 émanent de pêcheurs de Gravelines, Dunkerque, Damme et Hughevliet. Ce dernier port dont il sera beaucoup question était situé sur l'Escaut, non loin de Biervliet, au nord d'IJsendijke. Il disparut, en 1404, submergé par une des grandes inondations de cette époque. Marguerite de Constantinople et le nouveau roi d'Angleterre Edouard 1er s'efforceront en vain de conclure une paix en 1274. Les conflits entre pêcheurs flamands et anglais continuent de plus belle et, pour finir, l'accès de l'Angleterre est interdit aux Flamands en 1276. Ceci nous amène au comte de Flandre suivant.


Au temps de Guy de Dampierre...

Le règne tourmenté de ce comte de Flandre (1278-1305) nous fournit de précieux renseignements tant sur la pêche à Gravelines, à cette époque, que sur les répercussions, en cette ville, des graves événements de 1302.

L'édit de 1279, par lequel Guy de Dampierre interdisait à une même personne d'acheter, saler ou exporter en un même jour plus de 25.000 harengs (2,5 last ou env. 2.500 Kg.) au port de Gravelines, est souvent cité pour montrer l'importance formidable de ce port de pêche à l'époque. Roger DEGRYSE s'est penché tout particulièrement sur cette décision, ses causes et ses suites. Le tout mis ensemble nous apprend, en effet, énormément de choses. En succédant à sa mère, en 1278, Guy de Dampierre doit faire face à une situation particulièrement difficile en Flandre au point de vue du ravitaillement en poisson. Par suite des difficultés évoquées, le ravitaillement en poisson provenant des côtes anglaises est compromis. Les acheteurs se ruent donc sur les centres d'apport de poisson frais. Le fait que c'est à Gravelines que le comte doit intervenir démontre l'importance de ce port comme centre d'apport de poisson frais et comme centre de salaison du hareng. Or, à Gravelines, les bourgeois de Saint Orner, grosse ville toute proche, sont les plus gros acheteurs et ils bénéficient toujours des privilèges d'exemption de tonlieu que leur accorde Philippe d'Alsace en 1164. Mais, Guy de Dampierre entend faire appliquer sa mesure à tout le monde, y compris les bourgeois de Saint Orner. Sa thèse est que les Audomarois ne peuvent plus invoquer les privilèges leur accordés, jadis, par le Comte de Flandre puisqu'ils ne sont plus sujets de Flandre depuis 1212 mais bien d'Artois. Les Audomarois ne l'entendent pas de cette oreille. Pour eux, le privilège a été accordé à perpétuité et ils portent l'affaire devant le Parlement de Paris, la haute cour de Justice du Royaume. Cette haute juridiction leur donne gain de cause et Guy de Dampierre qui est loin d'être persona grata auprès du Roi Philippe III le Hardi, doit s'incliner. En 1282, il doit confirmer les privilèges de Saint Orner à Gravelines.

Et pourtant, Guy de Dampierre a choisi le parti du Roi de France contre le Roi d'Angleterre. C'est pour cela que lorsque Edouard 1er d'Angleterre, voulant mettre fin aux exactions de ses pêcheurs contre les pêcheurs étrangers, ordonne, en 1295, à son bailli de Great Yarmouth de veiller à ce que ceux-ci puissent participer en paix à la campagne harenguière, cette recommandation ne s'étend qu'aux Frisons, Hollandais et Zélandais et non pas aux Flamands.

Précisément, nous disposons d'un renseignement précis relatif à Gravelines à cette époque. Il s'agit du compte du tonlieu comtal pour Gravelines de 1296. Cette pièce nous apprend que ce tonlieu sur le hareng était affermé et qu'il rapporta, cette année, la somme de 57 livres et 10 « schellingen ». Si l'on admet que le tonlieu comtal sur le hareng était le même à Gravelines qu'à Nieuport et dans les autres ports de Flandre, soit 1 denier par 1.000 harengs, on arrive à la constation que 1.380.000 Kg. (env.) de hareng sont nécessaires pour couvrir cette somme. A cela s'ajoute la quantité non limitée de hareng que les Audomarois pouvaient acheter à Gravelines sans payer le moindre droit ! On pourrait douter de ce chiffre d'autant plus que nous ne possédons les comptes que pour une année. Mais, les comptes de Calais pour les années 1268 à 1347, soit pour une longue période, nous sont parvenus. Ces comptes très détaillés ont été étudiés minutieusement par Roger DEGRYSE. Le résultat, même résumé, de cette étude est trop long à reproduire ici. Il établit cependant que Calais était un centre d'apport de hareng et autres poissons très important et que le chiffre cité pour la seule année connue de Gravelines peut être considéré comme normal. Bornons-nous à un détail. Les chiffres et renseignements très précis pour Calais permettent une évaluation du nombre de bateaux qui participaient à la campagne au hareng au départ de ce port. Ces chiffres concernent la première partie du XlVème siècle qui précède la prise de la ville par les Anglais en 1347. Le nombre moyen par année est de 30 à 90 unités locales et de 200 à 300 unités étrangères dont la plupart étaient des unités françaises de ports situés au-delà de Boulogne. Les unités flamandes étaient de Gravelines, Dunkerque, Nieuport, Lombardsijde, Ostende, Blankenberge, Sluis et Bruges. Des unités anversoises sont même signalées.

En 1297, Guy de Dampierre, qui subit humiliations sur humiliations de la part du Roi de France, qui est maintenant Philippe IV le Bel, décide de changer de camp et il se rallie au Roi d'Angleterre. Du coup, celui-ci (qui est toujours Edouard ter) ordonne aux siens de laisser les Flamands en paix sur mer. Cela ne servira pas à grand-chose tant est grande la piraterie qui règne sur la mer et la flotte de pêche flamande continue à payer un lourd tribut.

Edouard ter d'Angleterre, allié de Guy de Dampierre, est venu en Flandre mais s'est retiré, et, en 1300, Philippe IV le Bel occupe le pays ce qui provoque la réaction populaire de 1302 à Bruges d'abord et à Courtrai ensuite. Mais, l'inoubliable succès des « Éperons d'or » est suivi de défaites. Une curieuse petite escadre flamande (formée, peut-être, de bateaux de pêche) se fait détruire devant Zierikzee (en Zélande) par une flotte combinée française et hollandaise tandis que les forces terrestres sont écrasées à Mons-en-Pévèle (près de Lille). Ces deux défaites sont subies en 1304.

La victoire des « Éperons d'or » devait être la cause d'un « raid de représailles » (pour employer une expression actuelle) contre Gravelines.

H. PIERS nous fait à ce sujet le récit suivant : « Oudart de Maubuisson, capitaine de Calais, jaloux de venger la défaite des Français à Courtrai, part de Calais la veille de l'Assomption, à la tête de deux cent hommes d'armes à cheval et de cinq cent fantassins pour recommencer les hostilités. Toute la troupe se dirige vers Gravelines, Oudart passe la rivière d'Aa avec ses gens d'armes, tandis que les sergents de pied restent pour garder le passage. Oudart s'avance en bon ordre, bannières déployées, vers la ville ; les gens du port, qui les aperçoivent, quittent la place sans crainte et sans hésitation, et courent aux champs pour combattre ceux qui arrivent ; ce n'est pas merveille que cette prompte résolution, car ils sont deux mille hommes de pied et cent vingt gens d'armes environ qui les encouragent et les guident. Malgré ce nombre, les Français, l'écu au cou, la lance basse, se précipitent au milieu du gros des Flamands, à très merveilleuses criées ; les lances ayant été rompues, les épées sont tirées, et les Français qui les ont ordinairement courtes et assez légères s'en servent avec dextérité, et maint ennemi tombe sous leurs terribles coups. Oudart et les siens se conduisent si vaillamment que les Flamands, défaits et mis en pleine déroute, fuient de tous côtés. Les Français qui, en cette circonstance, veulent les châtier de leur inhumanité à Courtrai, usent de représailles, en tuent plus de quatre cent et entrent dans la ville ; ils mettent le feu aux lits de paille ; la flamme se répand, vole aux hautes couvertures qu'elle consume et des tourbillons de fumée inondent le port. Les piétons qu'Oudart a laissé derrière lui s'en aperçoivent aussitôt, et tandis que les gens d'armes sont dans la ville, ils s'acheminent de ce côté, s'emparent de tout ce qu'ils rencontrent et reviennent à Calais avec leur capitaine ».

En nous transmettant ce texte, notre ami Maurice TORRIS ajoute que, comme l'on sait, le terrible Oudart fit également un raid sur Nieuport mais que l'on ne fait pas mention de Dunkerque. Sans doute, Oudart, avec sa petite troupe, n'osa-t-il pas s'y frotter, la ville devant posséder une importante garnison. Camille WYBO, dans son « Nieuport ancien et moderne », déjà cité, fait également mention du raid sur Nieuport qui constitue le second siège subi par cette ville. Il cite comme commandant du détachement un certain Robert d'Aath.

Retenons donc que Gravelines, Dunkerque et Nieu­port étaient demeurées aux mains de fidèles de Guy de Dampierre et de la cause populaire flamande ; que Gravelines possédait une garnison de 120 hommes ; que 2.000 Gravelinois ont pris part à la défense de la ville (ce qui donne une idée du chiffre de la population) et, surtout, qu'il était facile à des cavaliers de franchir à gué le fleuve Aa devant la ville. Cette question reviendra sur le tapis.
Au temps de Robert III de Béthune...
Robert de Béthune (1305-1322), fils aîné et héritier de Guy de Dampierre, succède à son père dans de bien mauvaises conditions. Il va payer durement les défaites de 1304. En 1305, au traité d'Athis-surOrge (actuellement département de Seine-et-Oise), il doit mettre en gage entre les mains du Roi de France les châtellenies de Lille, Douai et Béthune. Par le traité de Pontoise, en 1312, il doit les abandonner définitivement (pour l'instant). Nous avons pris connaissance, par ailleurs, des pertes en vies humaines et des dégâts subis par Gravelines en 1302. Tout ceci n'empêche pas les pêcheurs gravelinois de poursuivre leur activité, même dans le domaine de la pêche lointaine. Un hasard des recherches a permis de les retrouver à Scarborough. Il y a quelques années, Monsieur O. MUS, Bibliothécaire de la ville d'Ypres a procédé au « Public Record Ofifce » à Londres (qui est le pendant anglais de nos Archives Générales du Royaume) à de minutieuses recherches sur les comptes des receveurs royaux du « petty custom » sur les importations faites au port de Scarborough. Ces receveurs étaient M.M. R. de Barton et G. de Bedeford. Les comptes examinés sont ceux des années 1305, 1306, 1307, 1308 et 1309. Les apports de hareng ont été retenus de même que les apports de sel. L'Angleterre devait, en effet, impor­ter su sel et ce sel était parfois amené par des bateaux de pêche en guise de fret pour le voyage aller vers les lieux de pêche. Disons tout de suite qu'aucun bateau de Gravelines n'est mentionné pour un apport de sel. Les bateaux mentionnés proviennent des ports et stations dont les noms suivent : du Honte à l'Aa (bateaux flamands) : Hugevliet, Waterduine, Koksijde (près de Sluis), Muide, Heist, « Wayn » (que l'on suppose être Wenduine, car les noms sont mentionnés en anglais), Blankenberge, Tarrendijke (près de Blankenberge), Ostende, Mariakerke (près d'Ostende), Lombardsijde, Nieuport, Nieuwe Yde (près de Nieuport), Zuidkote, Dunkerque, Mardijk, Loon en Gravelines ; au sud de l'Aa : 'Oye, « Wale » (près de Marck ?), Calais, Hildernesse (près de Calais), Sangatte, Dijkland (près de Sangatte), et Wissant. Plus au sud, suivent Audresselles, Ambleteuse, Boulogne, Hekelsberg (près de Boulogne), Waben, Etaples, Dieppe, Berck-sur-mer, Etretat, La Polette et Caen. Le chercheur s'est efforcé d'analyser ces données, il le fait avec minutie et, modestement, il qualifie son travail de « partiel ». Il en résulte que les deux gros clients de Scarborough, durant ces années, sont Nieuport (avec Nieuwe Yde) et Blankenberge. Les clients importants sont Ostende, Lombardsijde, Dunkerque et Calais. Gravelines se classe parmi les clients secondaires, les occasionnels, venus peu nombreux et avec de petits quantités. Leur passage n'est noté qu'en 1305, 1307 et 1308. C'est modeste, dira-t-on, mais ce simple coup de sonde permet, tout de même, de détecter que des Gravelinois n'hésitaient pas à braver cette insécurité totale de la mer pour se rendre (isolément, presque certainement) en un port si lointain pour eux. Saluons-les !


Au temps de Louis de Nevers ou de Crécy...

Petit fils de Robert III de Béthune et beau fils du Roi de France Philippe V, Louis de Nevers monta sur le trône comtal à 18 ans. Dès le début de son règne, il se trouva confronté avec les difficultés soulevées par le paiement des lourdes amendes imposées à la Flandre par le Roi de France, auquel il était, du reste, tout dévoué. Ces levées d'impôts provoquèrent la révolte de toute la Flandre maritime sous la conduite de Nicolas Zannekin. L'insurrection dura de 1323 à 1328. Cette année-là, Philippe VI de Valois, qui venait de monter sur le trône de France, décida d'en finir et les « Kerels » furent écrasés à Cassel par l'armée royale, perdant beaucoup de monde. Une dure répression suivit l'échec de l'insurrection. C'est ainsi que Nieuport se vit imposer une amende de 4.000 livres. La question se pose donc de savoir si Gravelines fut mêlée à cette affaire. Pour Maurice TORRIS, la réponse n'est pas douteuse. Il est communément admis que Gravelines se joignit au mouvement. Tout le « Welstkwartier » avait en effet totalement adhéré à la révolte.

Cette même année 1328 et la montée sur le trône de France de Philippe VI de Valois marquent, en somme, le début de la fameuse « Guerre de Cent Ans ». Edouard III d'Angleterre revendique, en effet, le trône de France car Philippe IV le Bel était son grand-père maternel. Il commence à rechercher des alliés sur le continent en agitant le spectre d'une interruption éventuelle des fournitures de laines anglaises sans lesquelles l'importante industrie drapière flamande est condamnée au chômage. Louis de Nevers refuse d'abord de prendre en moindre parti pour le Roi d'Angleterre. Celui-ci met
sa menace à exécution en 1336, les laines anglaises n'arrivent plus en Flandre et la misère s'installe dans l'industrie drapière.
C'est alors qu'apparaît sur la scène Jacques Van Artevelde qui rallie toute la Flandre et fait reconnaître la neutralité de celle-ci dans le conflit entre les deux rois. Les laines anglaises reviennent. Van Artevelde veut aller plus loin et faire de la Flandre l'alliée de l'Angleterre. Le comte se réfugie à Paris tandis qu'Edouard III et son épouse, Philippine de Hainaut (dont nous allons reparler) font leur Joyeuse Entrée à Gand (le 26 janvier 1340). Edouard III, Roi de France et d'Angleterre, promet à la Flandre (en cas de succès, bien entendu) de lui restituer l'Artois, le Tournaisis et les Châtellenies de Lille, Douai et Béthune. La présence anglaise sur notre territoire et dans nos eaux amène la grande bataille navale de l'Ecluse, le 24 juin 1340. Philippe VI de Valois possède une flotte puissante, héritée de Philippe IV le Bel. Ce ne sont plus des nefs marchandes nolisées, comme au temps de Philippe Il Auguste, mais des galères, c.à.d. des navires de guerre spécialement construits pour des opérations navales. Il existe une escadre basée à La Rochelle et une escadre de Méditerranée, fournie par la province maritime du Languedoc. Philippe VI de Valois a réuni les deux escadres pour faire face au Roi d'Angleterre. Les galères de Méditerranée ont donc franchi le détroit de Gibraltar sous les ordres du Sénéchal de Beaucaire. Cette vaste flotte fut surprise au mouillage dans le Zwin par la flotte anglaise tandis qu'elle était prise à revers par des cogges flamands qui avaient contourné l'île de Cadzant. Ce fut le désastre. La même année, Jacques Van Artevelde assiège vainement Tournai. En 1345, le tribun gantois est assassiné dans sa ville mais, en 1346, Edouard III débarque d'importantes troupes en Normandie. Des unités de milices flamandes coopèrent avec lui. L'armée royale française tente d'arrêter l'invasion mais se fait battre durement à Crécy (en Ponthieu), le 26 août 1346. Pour la première fois en Occident, les Anglais ont fait usage, sur terre, de l'artillerie. Ils avaient été les premiers, également, à faire usage de l'artillerie sur mer, deux ans auparavant, lors d'un engagement naval devant Arnemuiden (Zélande) en septembre 1338, engagement qui tourna cependant à leur désavantage. Louis de Nevers, comte de Flandre en exil, fut tué dans les rangs de l'armée royale à Crécy. C'est ce qui lui vaut d'être connu dans l'Histoire sous le double nom de « Nevers ou de Crécy ». Edouard III a maintenant les mains libres, il va en profiter pour atteindre un objectif important et ce succès va être lourd de conséquences pour Gravelines.

                 

Les Anglais à Calais et... pour deux siècles ! ! !

Calais est assiégée par terre et par mer. La résistance fut opiniâtre. Les galères françaises de Grimaldi (un nom bien méditerranéen) se lancent en vain contre la flotte de blocus anglaise. Le 26 août 1347, Eustache de Saint Pierre et cinq autres « Bourgeois de Calais » venaient en chemise et « la hart au col » présenter les clefs de la ville au Roi Edouard III. Ils se livraient à sa discrétion pour essayer de sauver leur ville du pillage et du massacre. C'est la Reine Philippine de Hainaut qui intercéda auprès de son royal époux et obtint leur grâce et celle de la ville.
Eustache étant de Saint Pierre c'est-à-dire du hameau de pêcheurs de Peternesse dont il était bourgmestre, Roger DEGRYSE se demande s'il ne s'agit pas d'un homme de la pêche. Il en est peut-être de même pour certains de ses compagnons. La prise de Calais, nous dit encore cet auteur, marqua un tournant décisif dans l'histoire de Gravelines. Désormais, et pendant trois siècles, ce port va devenir principalement un avant-poste frontière. Cette insécurité n'est pas favorable pour la pêche. On trouve cependant encore des traces ultérieures au point de vue pêche lointaine.

Jean DAMS, quant à lui, insiste sur le fait que Calais fut une ville anglaise durant deux siècles et qu'elle est demeurée une ville moins attractive pour les Gravelinois que ne l'est Dunkerque, alors que les deux villes sont situées à égale distance.

Il existe encore, à l'heure actuelle, chez les Gravelinois, le sobriquet de « bâtards d'Anglais » à l'égard des Calaisiens. De la période anglaise, Calais a cependant conservé un souvenir plus agréable, son église Notre-Dame, seul édifice de style gothique Tudor en France. Le Roi d'Angleterre va s'efforcer de faire de Calais le principal port du continent pour le trafic transmanche. Chose curieuse, Calais est encore actuellement le principal port pour le trafic des passagers entre l'Angleterre et le continent. C'est pour assurer ce monopole de Calais, que le Roi d'Angleterre fera détruire Wissant et procédera, un peu plus tard, à d'autres destructions dont nous allons parler. Les Anglais aménagèrent le cours de la rivière d'Oye pour assurer le trafic de petites barques entre Calais et Saint Omer via l'Écluse. Ce lieu ainsi dénommé était situé au confluent de la rivière d'Oye et de l'Aa et consistait en une écluse fortifiée. Ainsi déjà, et Justin De Pas (déjà cité), insiste sur ce point, nous constatons une desserte de Saint Orner au détriment du port de Gravelines.

Le traité de Bretigny, en 1360, qui met fin à la première partie de la Guerre de Cent Ans, va consacrer l'existence de cette tête de pont anglaise sur le continent. Les Anglais vont dresser des palissades, des « pales des Anglais » à la limite de leur zone. La petite tête de pont de la Flandre, sur la rive gauche de l'Aa, dont nous avons parlé, va devenir un véritable no-mans land entre l'Aa et ces « pales des Anglais ». Nous y reviendrons, non sans avoir répondu à une question qui vient à l'esprit. Ces « pales des Anglais » ne suivaient-elles pas l'actuelle limite entre les départements du Nord et du Pas-de-Calais à laquelle il a déjà été fait allusion ? Maurice TORRIS est affirmatif sur ce point. Les limites de la zone d'occupation anglaise, dit-il, n'épousaient pas exactement celles du Nord et du Pas-de-Calais actuels. Au-delà de la petite tête de pont du Nord actuel au sud de l'Aa, la Flandre conservait même une petite zone qui fait partie actuellement du Pas-de-Calais. Les Anglais n'ont pas détruit Calais mais, peu à peu, ils en expulseront une partie de la population et la remplaceront par des nationaux. Calais va perdre ainsi son caractère partiellement flamand qu'elle possédait. La ville ne sera reprise aux Anglais que le 8 janvier 1558.

 

Au temps de Louis II de Male...

Ce prince, qui régna de 1346 à 1384, monte sur le trône comtal dans de bien mauvaises conditions. Il vient de perdre son père à la bataille de Crécy, bataille dans laquelle il fut blessé lui-même, et la Flandre est en état de révolte. Et pourtant, par une succession de manœuvres habiles, il va parvenir à rétablir la situation de la Flandre, situation toujours délicate entre la France et l'Angleterre. Au bout d'une vingtaine d'années, il y est parvenu et il va poser un acte qui sera lourd de conséquences pour nous et pour l'Europe Occidentale, peut-on dire. En 1369, il donne sa fille unique, Marguerite, en mariage à Philippe, frère du Roi de France Charles V. Philippe a reçu de son frère le Duché de Bourgogne, Ce mariage va ouvrir la voie à une ère nouvelle pour nous, celle des Ducs de Bourgogne. Cette ère nouvelle est totalement imprévue et imprévisible à l'époque (nous y reviendrons). En réalité, ce que recherche le Roi de France, c'est encore une fois de refaire de la Flandre une province soumise, comme au temps du mariage de Jeanne de Constantinople et de Ferrand de Portugal. Mais, le rusé Louis de Male en profite pour obtenir, en compensation de ce mariage, la rétrocession des Châtellenies de Lille, Douai et Béthune (devenues entretemps, par suite d'une réorganisation interne, Lille, Douai et Orchies) qui forment la région connue sous le nom de Flandre Gallicante. En 1382, il hérite de sa mère, Marguerite de France (veuve de Louis de Nevers ou de Crécy et fille du Roi Philippe V) le Comté d'Artois. Dès ce moment, Louis de Male qui, sans le savoir, ouvre la voie aux Ducs de Bourgogne, se trouve déjà en possession de trois des futures XVII provinces.

Entre ces deux ré-acquisitions territoriales, se produit un événement extérieur dont les conséquences seront lourdes et qui va, notamment, être évoqué à propos de Gravelines. Le 8 avril 1378, un nouveau Pape est élu à Rome sous le nom d'Urbain VI et, le 20 septembre de la même année, un autre Pape est élu en Avignon sous le nom de Clément VII. C'est le début du Grand Schisme d'Occident qui provoque la querelle des Urbanistes et des Clémentistes. Le Roi de France reconnaît le Pape d'Avignon, le Roi d'Angleterre (peut-être par esprit de contradiction) reconnaît le Pape de Rome. Le Comte de Flandre, bien que vassal du Roi de France, reconnaît le Pape de Rome.
On serait tenté de croire que cet événement grave marque le début d'une nouvelle ère de troubles en Flandre, troubles qui vont assombrir totalement la fin du règne de Louis de Male et, au cours desquels, seront détruites plusieurs cités côtières flamandes dont Gravelines.

Tout commença par une histoire de canal. Louis de Male bénéficiait de la sympathie des Brugeois mais non de celle des Gantois, gens du textile toujours frondeurs et toujours tournés vers l'Angleterre. Encore maintenant, les Brugeois sont très fiers de dire que la première pierre de leur Hôtel de ville sur le Burg a été posée en 1376 par Louis de Male. Cet édifice n'a subi, au cours des siècles, que des modifications de détail. En 1976, ce six centième anniversaire a été commémoré à Bruges par une exposition.

En 1379, Louis de Male (qui avait besoin d'argent, dit-on) avait autorisé les Brugeois à creuser un canal de Deynze (sur la Lys) à Bruges. Il s'agissait d'essayer de redonner vigueur au port de Bruges totalement déclinant par suite du recul du Zwin, recul signalé à propos des batailles navales de Damme (1213) et de l'Écluse (1340). Bruges ne disposant pas d'un cours d'eau naturel d'une certaine importance, il était très intéressant d'y amener les eaux d'un fleuve ou d'une rivière dont le courant aurait pu créer un salutaire effet de chasse dans la voie d'accès au Zwin. Il s'agissait donc d'un dé­tournement de la Lys. C'est pourquoi, le projet est demeuré connu sous le nom de « Lys méridionale » ou de « Lys occidentale ». Les travaux furent entamés au départ de Bruges et atteignirent Sintoris-ten-Distel à trois lieues et demie de la Lys. C'est à ce moment que les Gantois, conduits par Jan Yoens, doyen de la Corporation des Bateliers de Gand, vinrent massacrer les travailleurs sur le chantier de Sint Joris. Les travaux furent abandonnés. Ils devaient être repris brièvement en 1613, durant la Trève de 12 ans. Les Archiducs Albert et Isabelle entreprirent, en effet, la création d'un canal de Bruges à Gand pour pallier les effets de l'occupation par les Provinces Unies de l'actuelle Flandre Zélandaise. Le travail ne fut repris et achevé qu'en 1664, encore sous le règne du Roi d'Espagne Philippe IV, qui avait, entretemps, perdu Gravelines. Il en est demeuré que l'actuel canal de Gand à Bruges, après avoir quitté cette ville en direction S.E. jusqu'à Sint-Joris-ten-Distel, oblique vers l'E. en direction de Gand.

L'attaque du chantier du canal fut le signal d'une révolte générale contre le comte, révolte qui va durer cinq ans. Le comte parvint cependant à rétablir la situation à Bruges mais non à Gand où apparaît Philippe Van Artevelde, fils du tribun assassiné. Le 3 mai 1382, les insurgés profitèrent traîtreusement de la Procession du Saint Sang. Cette procession, que nous avons signalée à propos de Thierry d'Alsace, existait donc déjà. Le Le traité de Bretigny, en 1360, qui met fin à la première partie de la Guerre de Cent Ans, va consacrer l'existence de cette tête de pont anglaise sur le continent. Les Anglais vont dresser des palissades, des « pales des Anglais » à la limite de leur zone. La petite tête de pont de la Flandre, sur la rive gauche de l'Aa, dont nous avons parlé, va devenir un véritable no-mans land entre l'Aa et ces « pales des Anglais ». Nous y reviendrons, non sans avoir répondu à une question qui vient à l'esprit. Ces « pales des Anglais » ne suivaient-elles pas l'actuelle limite entre les départements du Nord et du Pas-de-Calais à laquelle il a déjà été fait allusion ? Maurice TORRIS est affirmatif sur ce point. Les limites de la zône d'occupation anglaise, dit-il, n'épousaient pas exactement celles du Nord et du Pas-de-Calais actuels. Au delà de la petite tête de pont du Nord actuel au sud de l'Aa, la Flandre conservait même une petite zone qui fait partie actuellement du Pas-de-Calais. Les Anglais n'ont pas détruit Calais mais, peu à peu, ils en expulseront une partie de la population et la remplaceront par des nationaux. Calais va perdre ainsi son caractère partiellement flamand qu'elle possédait. La ville ne sera reprise aux Anglais que le 8 janvier 1558.


Au temps de Louis II de Male...

Ce prince, qui régna de 1346 à 1384, monte sur le trône comtal dans de bien mauvaises conditions. Il vient de perdre son père à la bataille de Crécy, bataille dans laquelle il fut blessé lui-même, et la Flandre est en état de révolte. Et pourtant, par une succession de manoeuvres habiles, il va parvenir à rétablir la situation de la Flandre, situation toujours délicate entre la France et l'Angleterre. Au bout d'une vingtaine d'années, il y est parvenu et il va poser un acte qui sera lourd de conséquences pour nous et pour l'Europe Occidentale, peut-on dire. En 1369, il donne sa fille unique, Marguerite, en mariage à Philippe, frère du Roi de France Charles V. Philippe a reçu de son frère le Duché de Bourgogne, Ce mariage va ouvrir la voie à une ère nouvelle pour nous, celle des Ducs de Bourgogne. Cette ère nouvelle est totalement imprévue et imprévisible à l'époque (nous y reviendrons). En réalité, ce que recherche le Roi de France, c'est encore une fois de refaire de la Flandre une province soumise, comme au temps du mariage de Jeanne de Constantinople et de Ferrand de Portugal. Mais, le rusé Louis de Male en profite pour obtenir, en compensation de ce mariage, la rétrocession des Châtellenies de Lille, Douai et Béthune (devenues entretemps, par suite d'une réorganisation interne, Lille, Douai et Orchies) qui forment la région connue sous le nom de Flandre Gallicante. En 1382, il hérite de sa mère, Marguerite de France (veuve de Louis de Nevers ou de Crécy et fille du Roi Philippe V) le Comté d'Artois. Dès ce moment, Louis de Male qui, sans le savoir, ouvre la voie aux Ducs de Bourgogne, se trouve déjà en possession de trois des futures XVII provinces.

Entre ces deux réacquisitions territoriales, se produit un événement extérieur dont les conséquences seront lourdes et qui va, notamment, être évoqué à propos de Gravelines. Le 8 avril 1378, un nouveau Pape est élu à Rome sous le nom d'Urbain VI et, le 20 septembre de la même année,  un autre Pape est élu en Avignon sous le nom de Clément VII. C'est le début du Grand Schisme d'Occident qui provoque la querelle des Urbanistes et des Clémentistes. Le Roi de France reconnaît le Pape d'Avignon, le Roi d'Angleterre (peut-être par esprit de contradiction) reconnaît le Pape de Rome. Le Comte de Flandre, bien que vassal du Roi de France, reconnaît le Pape de Rome.
On serait tenté de croire que cet événement grave marque le début d'une nouvelle ère de troubles en Flandre, troubles qui vont assombrir totalement la fin du règne de Louis de Male et, au cours desquels, seront détruites plusieurs cités côtières flamandes dont Gravelines.
Tout commença par une histoire de canal. Louis de Male bénéficiait de la sympathie des Brugeois mais non de celle des Gantois, gens du textile toujours frondeurs et toujours tournés vers l'Angleterre. Encore maintenant, les Brugeois sont très fiers de dire que la première pierre de leur Hôtel de ville sur le Burg a été posée en 1376 par Louis de Male. Cet édifice n'a subi, au cours des siècles, que des modifications de détail. En 1976, ce six centième anniversaire a été commémoré à Bruges par une exposition.

En 1379, Louis de Male (qui avait besoin d'argent, dit-on) avait autorisé les Brugeois à creuser un canal de Deynze (sur la Lys) à Bruges. Il s'agissait d'essayer de redonner vigueur au port de Bruges totalement déclinant par suite du recul du Zwin, recul signalé à propos des batailles navales de Damme (1213) et de l'Écluse (1340). Bruges ne disposant pas d'un cours d'eau naturel d'une certaine importance, il était très intéressant d'y amener les eaux d'un fleuve ou d'une rivière dont le courant aurait pu créer un salutaire effet de chasse dans la voie d'accès au Zwin. Il s'agissait donc d'un dé­tournement de la Lys. C'est pourquoi, le projet est demeuré connu sous le nom de « Lys méridionale » ou de « Lys occidentale ». Les travaux furent entamés au départ de Bruges et atteignirent Sintoris-ten-Distel à trois lieues et demie de la Lys. C'est à ce moment que les Gantois, conduits par Jan Yoens, doyen de la Corporation des Bateliers de Gand, vinrent massacrer les travailleurs sur le chantier de Sint Joris. Les travaux furent abandonnés. Ils devaient être repris brièvement en 1613, durant la Trève de 12 ans. Les Archiducs Albert et Isabelle entreprirent, en effet, la création d'un canal de Bruges à Gand pour pallier les effets de l'occupation par les Provinces Unies de l'actuelle Flandre Zélandaise. Le travail ne fut repris et achevé qu'en 1664, encore sous le règne du Roi d'Espagne Philippe IV, qui avait, entretemps, perdu Gravelines. Il en est demeuré que l'actuel canal de Gand à Bruges, après avoir quitté cette ville en direction S.E. jusqu'à Sint-Joris-ten-Distel, oblique vers l'E. en direction de Gand.

L'attaque du chantier du canal fut le signal d'une révolte générale contre le comte, révolte qui va durer cinq ans. Le comte parvint cependant à rétablir la situation à Bruges mais non à Gand où apparaît Philippe Van Artevelde, fils du tribun assassiné. Le 3 mai 1382, les insurgés profitèrent traîtreusement de la Procession du Saint Sang. Cette procession, que nous avons signalée à propos de Thierry d'Alsace, existait donc déjà. Le comte et ses partisans brugeois furent sévèrement battus devant Bruges, au Beverhoutsveld et le comte dut même s'enfuir sous un déguisement. Les insurgés étaient à nouveau les maîtres de la situa­tion. Ce fut pour se faire écraser, le 27 novembre de la même année 1382, à Westrozebeke par les forces royales françaises. Philippe Van Artevelde y trouva la mort.

Le Roi d'Angleterre vint alors au secours des Gantois.


La destruction de Gravelines, Mardick, Dunkerque et Nieuport en 1383...

Sous le prétexte de rétablir l'autorité du Pape de Rome vis à vis de celui d'Avignon, le Roi d'Angleterre Richard II débarqua un important contingent de troupes à Calais, en 1383. Ces troupes étaient placées sous les ordres du jeune évêque de Norwich, Henry Spencer. Au lieu de soutenir le Pape de Rome et, sous le prétexte de soutenir les Gantois, ces troupes s'emparèrent de Gravelines, Mardick, Dunkerque et Nieuport. Partout, ce furent le pillage et la destruction. Les récits de ces événements nous apprennent que les Anglais occupèrent également Bergues et Furnes. Les auteurs actuels s'accordent à dire que tant l'aide au Pape de Rome que le soutien des Gantois n'étaient que de bons prétextes. Le but réel poursuivi était de détruire tous les ports concurrents de Calais, comme on l'avait fait pour Wissant, de façon à donner à la tête de pont anglaise sur le continent le monopole du trafic trans-Manche. Avant de procéder aux destructions, un important butin fut évacué sur l'Angleterre. Les marchandises entreposées dans les ports furent, autant que possible, emportées. L'opération poursuivait donc un double but. La zone côtière entre les embouchures de l'Aa et de l'Yser se trouva donc complètement dévastée. Une riposte française s'organisa, ce qui eut pour effet de détruire ce que les Anglais n'avaient pas détruit. Bergues subit à cette occasion de lourds dégâts. L'insécurité se maintint très longtemps dans la région qui fut, durant de longues années, parcourue par des bandes anglaises isolées. Nous y reviendrons.

Voici ce que dit Maurice TORRIS au sujet de la destruction de Gravelines :

« 1383 fut une année de grande désolation pour Gravelines. Le 12 juin, les Anglais, appelés par les Gantois révoltés, s'emparèrent sans mal de la ville, défendue par de simples palissades. L'église,  où s'étaient réfugiés les habitants, fut saccagée,  et la petite garnison impitoyablement massacrée. Trois mois plus tard, quand les Anglais refluèrent vers le Calaisis, à la suite des négociations avec le Roi de France, ils passèrent une journée à Gravelines, mais en partant, méchamment, ils y mirent le feu. La ville fut entièrement brûlée ». Roger DEGRYSE nous dit, pour sa part, que la destruction de 1383 marque la fin de la grande pêche gravelinoise vers le « Nortover . On ne trouve plus de traces de passage de bateaux de Gravelines dans les ports anglais. Il conclut en disant que les Gravelinois devaient, du reste, reprendre ultérieurement leur place dans la grande pêche avec les « IJslandvaarders et en nous rappelant qu'il ne faut surtout pas oublier de parler de l'importance de Gravelines comme port de commerce à cette époque. Précisément, nous allons le faire, mais après avoir mentionné un dernier événement.

Au milieu de toute cette désolation et de cette insécurité totale de la zone côtière comprise entre l'Aa et l'Yser, le Comte de Flandre, Louis II de Male, mourut à Saint Orner, le 30 janvier 1384. Il est demeuré connu sous le nom de Louis de Male parce qu'il était né au château du même nom près de Bruges. On pourrait le nommer Louis de Saint Orner puisque sa mort, en cette ville, montre bien qu'il avait récupéré l'Artois. C'est à son beau-fils, le Duc de Bourgogne Philippe le Hardi, qu'il va échoir de rétablir la situation.


Le port de commerce de Gravelines de Philippe d'Alsace à 1383...

Cet autre aspect, non moins important que le premier, est décrit « à posteriori  dans un document daté du 9 novembre 1441. Il s'agit de la conclusion apportée par Jehan Aubert et May Carneux, contrôleurs au dit lieu de « Gravelinghes  à une enquête exécutée sur ordre de leur « très redouté seigneur, Monseigneur le Duc de Bourgogne et de Brabant , Philippe le Bon. Cette enquête, sur laquelle nous reviendrons en détail, était une information sur les moyens à mettre en œuvre pour relever le port de Gravelines et empêcher le passage des Anglais (toujours ce fameux gué !). Ils concluent en disant qu'ils ont interrogé plusieurs personnes âgées de Gravelines et des environs qui leur ont affirmé qu'avant que la dicte ville ne fut prise des Anglais et « arse » (brûlée), ce qui remonte à environ LVI ans, le havre de cette ville était le meilleur de Flandre après celui de l'Ecluse (Sluis) et qu'y arrivaient tous les vins venant de La Rochelle, qui présentement arrivent à Nieuport, Dunkerque et Etaples.

Maurice TORRIS confirme, pour sa part, que le port de Gravelines exportait vers l'Angleterre du vin et des draps. Il importait du même pays de la laine et du miel (certains auteurs parlent également de la cervoise anglaise, la « goudale »). Le port importait également de la laine d'Espagne. Il pouvait contenir, dit-on, 50 à 60 bateaux. Ces chiffres sont mentionnés par J. FINOT, déjà cité, dans son inventaire des archives locales.

                

 

(à suivre)