HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

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LA CROISIERE DES MAUDITS


La défaite subie en Mai 1905 à Tsushima, dans le détroit de Corée, par l'escadre russe de l'Amiral Rodjetsvenski face aux forces navales japonaises de l'Amiral Togo a été qualifiée par certains comme la plus totale et la plus écrasante de l'histoire maritime du monde. Plus complète et plus décisive que celles de l'Ecluse, de Trafalguar et de Lissa.

Le Plus étonnant, pourtant, est que cette bataille n’ait jamais eu lieu. Car, pour affronter son adversaire, Rodjestvenski avait dû couvrir la distance de 18.000 milles - plus des trois-quarts du tour du monde - dans des conditions impossibles. Que son escadre soit arrivée entière à Tsushima, là est le vrai miracle. Que ses équipages épuisés suite à cette odyssée, qui rappelle jusqu'à un certain point celle de l'Invincible Armada, n'aient pû s'opposer victorieusement aux canonniers de Togo, opérant à quelques heures de leurs bases, n'a pas de quoi surprendre.

Au crédit de l'Amiral russe, il faut retenir le fait d'avoir battu, en sur­montant des difficultés surhumaines, tous les records d'endurance de l'époque de la marine au charbon et de n'avoir laissé aucun des siens en route. Sa détermination empêcha l'aventure de tourner à la farce. C'était un peu comme s'il avait joué le personnage du "Hollandais Volant" dans l'opéra de Wagner, alors que les autres rôles étaient tenus par les Marx Brothers.

Le conflit russo-japonais avait éclaté le 18 février 1904 lorsque, sans déclaration de guerre préalable, le Japon attaqua la flotte russe mouillée en rade de Port-Arthur, base cédée à bail six ans plus tôt par la Chine à la Russie. La présence des Russes en Mandchourie pour y garder les installations ferroviaires du Transsibérien et leurs visées évidentes sur la Corée rendaient ce conflit inévitable.

L'attaque avait eu lieu de nuit. Deux cuirassés et un croiseur russes furent endommagés sans être coulés pour autant. Mais la base fut désormais bloquée par les Japonais, interdisant toute sortie à l'escadre russe. Lorsque celle-ci tenta de s'échapper, le 10 Août, elle se heurta aux forces de l'Amiral Togo qui lui infligèrent une humiliante défaite au cours de la bataille de la Mer Jaune. Quatre cuirassés revinrent à Port-Arthur, d'où ils ne sortirent plus; le reste de l'escadre s'égailla entre Changhai, Saigon, Kia-Tchéou et Vladivostok.

                                                                                                                                                                              

                    

 La Deuxième Escadre du Pacifique...


Ce revers aurait dû faire comprendre aux Russes que la guerre était perdue et qu'il valait mieux arrêter les frais. Mais les stratèges de l'Amirauté de Saint-­Petersbourg en avaient décidé autre­ment avec la bénédiction du gouver­nement de Nicolas II qui craignait de perdre la face. Refusant d'accepter la défaite, ils prirent l'incroyable dé­cision de faire accomplir à la Flotte de la Baltique - rebaptisée Deuxième Escadre du Pacifique - les trois-quarts du tour du monde pour aller rem­placer les navires perdus en Extrême-Orient et affronter Togo.

Un itinéraire sur lequel il n'y avait pas une seule base russe. Les règlements internationaux interdisaient, par ailleurs, aux pays neutres de rece­voir plus de vingt-quatre heures dans leurs ports les navires des nations belligérantes. Le ravitaillement de l'escadre en charbon ne pourrait donc s'effectuer qu'au mouillage ou au large par mer calme.

Pour assurer ce ravitaillement, le gouvernement russe avait affrété à la Hamburg-America Linie, soixante-six charbonniers qui s'échelonneraient sur le parcours et fourniraient à l'escadre le demi-million de tonnes dont elle aurait besoin pour son voyage. Les quelque quarante na­vires de guerre auraient à charbonner une trentaine de fois. Jamais une expédition navale ne s'était déroulée dans pareilles conditions.
Le gouvernement russe ne s'attarda pas à de tels détails. Il avait pris la décision de relever le gant. Il fallait l'exécuter.

La flotte de la Baltique disposait de douze grands bâtiments - le même nombre que les Japonais -, dont cinq seulement étaient neufs; ils affichaient néanmoins des faiblesses.

Le navire amiral, le "Suvorov", était prévu pour un déplacement de 13.500 tonnes et une vitesse de dix-huit noeuds, mais on lui avait ajouté une telle quantité d'équipement en cours de construction qu'il déplaçait en fait nettement plus de 15.000 tonnes; il était trop chargé dans les hauts, man­quait de stabilité et ne pouvait plus donner que seize noeuds.

L'"Alexandre III" filait un noeud de moins. Les machines du "Borodino" chauffaient dangereusement à partir de douze noeuds, et il fallait les stop­per pour les laisser refroidir ou s'en tenir à une vitesse inférieure. L'"Orel" était si récent qu'il n'avait pas terminé ses essais et il était déjà tombé deux fois en panne. Le cinquième bâtiment était le "Svetlana", avec une vitesse impressionante de vingt noeuds, mais ce n'était qu'un croiseur à l'armement léger.

Les ajoutes faites à leurs superstruc­tures influaient défavorablement leur stabilité. A un point tel que, par mer forte, leur armement secondaire ne pouvait être utilisé et que la partie la plus épaisse de leur blindage se situait en dessous de la ligne de flottaison, les rendant vulnérables aux projec­tiles ennemis.
Les sept grands bâtiments restants étaient si inadaptés que le command
dant Semenov, l'un des rares officiers

                                                                    

à avoir survécu à la débâcle de Port-Arthur, les comparait à "de vieux fers à repasser ou des sabots". Plusieurs avaient près de quarante ans et certains d'entre eux étaient dotés de canons complètement périmés se chargeant par la bouche. Au total, en ajoutant les destroyers et les bâtiments du train d'escadre, la flotte comptait une quarantaine de navires. Sa vitesse était celle de l'unité la plus lente, c'est-à-dire onze noeuds.

... et son chef

L’homme placé à la tête de cette flotte, Sinovie Rodjestvenski, ne promettait pas plus que les navires. Fils d'une famille aristocratique, âgé de cinquante-six ans, il avait combattu en Turquie en 1877-1878, avait été attaché naval à ondres puis, après avoir servi en Extrême-Orient, était devenu chef de l'état-major de la Marine. Il n'avait jamais commandé une flotte de combat. Outre ce manque d'expérience du commandement à la mer, il ajoutait un médi­ocre sens tactique à son manque d'imagination.

En uniforme, avec sa barbe et la poitrine couverte de décorations, il avait l'air du parfait chef de guerre. Son comportement ne fut malheureusement pas à la hauteur de son physique.

Il ne porta pas le moindre intérêt à l'entrainement de ses équipages en cours de traversée. Ceux-ci en avaient pourtant bien besoin. Incorporées à la hâte au lendemain des évènements de Port-Arthur, très peu de recrues venaient des régions côtières de la Russie; la plupart étaient de simples paysans. Elles n'avaient pratiquement jamais navigué, les eaux de la Baltique étant gelées pendant la moitié de l'année.

Leur manque général d'instruction constituait un lourd handicap au moment où se développaient les techniques de la guerre moderne. Au cours d'un exercice de nuit, Rodjestvenski lança un signal d'alerte: "Défense contre-attaque de torpilles". Il attendit sur le pont de son navire-amiral escomptant que ses hommes se précipiteraient à leur poste. Mais rien ne se produisit. Tout le monde, officiers compris, dormait profondément.

Un des officiers du "Suvorov" se plaignit de ses canonniers: "La moitié d'entre eux doivent tout apprendre parce qu'ils ne savent rien, l'autre parce qu'ils ont tout oublié. Et quand, par hasard ils se souviennent de quelque chose, il s'agit de notions périmées". Ce que personne ne soupçonnait encore, c'est que parmi les marins il y avait un certain nombre de révolutionnaires dont l'objectif était de semer le désordre à bord.

Au surplus, Rodjestvenski tenait ses officiers en piètre estime. Il qualifiait son second, le bedonnant Amiral Fôlkersam, de "sac d'engrais" et l'Amiral Enkvist, commandant la division des croiseurs, de "vaste espace vide". Jamais il ne communiqua à son état-major un plan de bataille contre l'ennemi qui les attendait à la fin du voyage.

Il passa la traversée assis sur la passerelle, à surveiller les navires pour s'assurer qu'il restaient en ligne en conservant la distance prescrite, et à répandre la terreur autour de lui, semblable, rapporta un marin, "à un obus de 380 près d'éclater". Il explosait de rage si un navire avait le malheur de ne pas tenir son poste. "Après une bordée d'injures à l'adresse du fautif, il ordonnait: "Signifiez un blâme à cet imbécile!".

Le départ était prévu pour le mois de Juillet (1904), mais il y eut du retard. Des cinq cuirassés neufs qui devaient constituer le corps de bataille de la flotte, le dernier était encore en cours d'achèvement. Quatre seulement prirent le départ : le "Suvorov" navire-amiral, le "Borodino", l'"orel" et Alexandre III". Avec le "train d'escadre", cela faisait une quarantaine de navires.

Les plus petits bâtiments, trois croiseurs et les destroyers, sous les ordres de l'Amiral Fôlkersam, passeraient par le canal de Suez. Le reste ferait le tour par le Cap de Bonne Espérance et tout le monde se retrouverait à Madagascar.

Dès son départ de Libau, le 16 Octo­bre, l'escadre rencontra des dif­ficultés. Les cuirassés neufs n'avaient pas tous achevé leurs essais en mer. Parmi les autres navires, beaucoup étaient simplement trop vieux pour faire un tel parcours. Trois d'entre eux furent très vite renvoyés comme inaptes au service.
Pour donner le ton à la croisière, le navire-amiral crut bon de s' échouer à la sortie de la rade, tandis qu'un croiseur perdait une ancre qu'il mît des heures à retrouver et qu'un destroyer éperonnait le vieux cuirassé "Oslyaba" et se voyait obliger de regagner Libau pour réparations.
L'incident du Dogger Bank
Mais Rodjestvenski n'était ni superstitieux, ni homme à se laisser démonter par de tels détails. Il s'était engagé paisiblement dans les détroits danois lorsqu'un rapport émanant d'un agent russe basé à Copenhague, le capitaine Hartling, l'informa que la mer du Nord grouillait de mines, de sous-marins et de torpilleurs japonais. Il n'en fallut pas plus pour créer au sein de l'escadre une psychose qui vira bientôt à l'hallucination collective.
Les seuls navires japonais qu'on ait jamais vu dans la région étaient les torpilleurs qui avaient été construits dans les chantiers anglais de la Tyne et dont les derniers avaient quitté la Grande Bretagne depuis plusieurs mois.

Sur base des renseignements contenus dans ce rapport et dans les messages aussi alarmistes que fantaisistes que continua à lui envoyer Hartling (qui s'avéra être un dangereux mythomane), Rodjestvenski mit son escadre en état d'alerte permanente: "Aucun navire, de quelque type qu'il soit, ne peut être autorisé à se trouver sur la route de la flotte", ordonna-t-il.

Deux trawlers danois, dépêchés par le consul de Russie au Danemark auprès du navire-amiral pour lui apporter un pli de l'Amirauté, faillirent être les premières victimes de cet ordre. Ils manquèrent de peu d'être coulés par le tir nourri de certains navires russes. Ironie du sort: le pli en question informait Rodjestvenski qu'il venait d'être promu Vice-Amiral par le Tsar.

Ce ne fut que partie remise.

Le 24 Octobre, à la tombée de la nuit, la ravitailleur "Kamtchatka" resté à la traîne pour cause d'ennuis de machines signala qu'il était attaqué par des torpilleurs. "Combien sont-ils?": demanda l'Amiral. "Environ huit venant de toutes les directions". Sans qu'on sût exactement qui en avait donné l'ordre, les navires russes ouvrirent le tir dans tous les azimuts. Surexcités, les veilleurs voyaient des ombres surgir de partout dans la nuit.

Il y avait longtemps que l'on n'avait plus assisté à un tel feu d'artifice en mer du Nord. Ni à un tel phénomène d'hystérie collective. Dans le fracas de ces tirs sans but un navire fut coulé, dont personne ne se soucia de recueillir les survivants: un innocent chalutier de Hull appartenant à une flottille régulièrement éclairée qui pêchait sur le Dogger Bank, un des bancs de pêche les plus actifs du monde.

Que les Russes aient pu prendre ces petit bateaux d'une centaine de tonnes et ne comptant qu'une poignée d'hommes d'équipage pour des torpilleurs japonais dépasse l'entendement.

A bord des navires russes, on assista à des scènes incroyables. Plusieurs prétendaient être touchés par des torpilleurs. A bord du "Borodino", certains matelots avaient empoigné leur ceinture de sauvetage et sauté par-dessus bord. D'autres s'étaient étendues sur le pont en protégeant leurs oreilles de leurs mains. D'autres encore s'étaient mis à courir en tous sens, un coutelas à la main, en criant que les japonais montaient à l'abordage.

Lorsque le bombardement eut pris fin, Rodjestvenski et Enkvist réalisèrent que leurs navires s'étaient tirés dessus mutuellement. Conscient des conséquences probables de cette méprise, le commandant de la flotte, fou de rage, fit passer lui-même par-dessus le bastingage un des canonniers qui s'obstinait à faire feu sur les chalutiers.

Bilan de l'affaire: outre le chalutier coulé, cinq avaient été endommagés (deux tués et six blessés). Le cuirassé "Orel" avait été touché en cinq en­droits à la flottaison et son aumônier coupé en deux par un obus. Cela eut été bien pire si les canonniers russes s'étaient montrés à la hauteur.

L'"Orel", à lui seul, avait tiré 500 obus sans atteindre quoi que ce soit! Mais comment les Britanniques allaient-ils réagir devant cette atta­que non provoquée contre leurs pêcheurs?

Ils réagirent mal comme on pouvait s'y attendre. Ce qui fut appelé désormais "l'incident du Dogger Bank" faillit déclencher la guerre entre l'Angleterre et la Russie, dont les relations étaient déjà mauvaises.

 

    

La presse britannique, déchainée, traita Rodjestvenski de "chien enragé" et réclama la destruction de son escadre. La Royal Navy fut mise sur pied de guerre et fit suivre la flotte russe pendant son voyage vers l'Afrique du Nord par une division de croiseurs, qui ne la lâcha qu'à Gibraltar, après que le gouvernement russe ait accepté de soumettre son différend avec la Grande-Bretagne à la Cour internationale de la Haye et d'indemniser les victimes et leurs familles.

La tempête diplomatique rattrapa Rodjestvenski à Vigo, où l'attendaient comme prévu cinq charbonniers allemands. Il y reçut l'ordre de renvoyer en Russie les officiers responsables de l'attaque des chalutiers de Hull. L'Amiral en profita pour se débarasser d'un officier du "Suvorov" qu'il savait lui être résolument hostile, le capitaine Klado.

Klado lui rendit la monnaie de sa pièce lorsque, rentré à Saint-Peters­bourg, il fut chargé de constituer une flotte de renfort pour la 2e Escadre du Pacifique. Il rassembla toutes les veilles baignoires disponibles, quel que fut leur état. Après tout, cela multiplierait le nombre de cibles pour les canons japonais. Il n'ignorait pas que Rodjestvenski avait refusé ces fameux "coule tout seul" qui auraient nuit à l'homogénéité de ses forces, mais c'était là sa revanche.

 

Du charbon, encore du charbon, toujours du charbon

A Vigo, l'escadre faillit ne pas pouvoir charbonner, le gouvernement espagnol interdisant toute opération de ce genre dans ses eaux territoriales. Il fallut de nombreux échanges de télégrammes entre Madrid et Saint-Petersbourg pour que l'affaire finisse par s'arranger.

A Tanger, où le groupe Rilkersam devait se dégager de la flotte pour passer le canal de Suez, celle-ci fut, au contraire, accueillie le plus courtoisement du monde par le sultân du Maroc et put ravitailler sans autre difficulté que celle causée par un fort vent d'Est, qui rendit difficile le batelage sur la rade. A titre de remer­ciement pour l'accueil reçu, l'un des navires russes ne trouva rien de mieux que de sectionner avec son ancre un câble télégraphique sous-marin, coupant toute communication entre la ville et le reste du monde pour quatre jours.

A Dakar, où il arriva le 12 Novembre, Rodjestvenski fut prié poliment mais fermement par les autorités d'aller charbonner en dehors des eaux territoriales. Tandis que le télégraphe crépitait entre cette ville, Paris et Saint-Petersbourg, l'Amiral, sans attendre le résultat des négociations, profita d'un mouillage éloigné du port pour bourrer ses navires de charbon jusqu'à la limite de la surcharge.

Les cuirassés avaient des soutes prévues pour 1.100 tonnes. On en chargea le double. "Il y avait du charbon partout, rapporta Semenov, un officier du "Suvarov". On n'en avait non seulement jusqu'au cou, mais même par-dessus la tête". Les sacs encombraient les ponts, envahissaient les poulaines, les batteries, les cambuses, les embarcations. Corvée toujours pénible, le charbonnage devint sous les tropiques un véritable cauchemar. La température atteignait 45° dans les soutes; les hommes les plus vigoureux et les plus résistants ne pouvaient y rester plus de vingt minutes d'affilée.

Même scénario à Libreville (Gabon) et Mossamedes (Angola) où l'escadre charbonna en dépit des interdictions officielles. Elle avait la force pour elle et ce n'était pas une maigre canonnière française ou portugaise qui allait l'empêcher de violer les lois internationales. Mais l'accueil hostile, lui réservé à peu près partout où elle se présentait, influait défavorablement sur le moral des équipages.

A Luderitz, le gouverneur allemand l'autorisa à se ravitailler, mais ce furent les éléments qui se montrèrent hostiles. La houle était telle qu'il fallut six jours pour faire le plein de charbon. Un plein indispensable, car l'étape suivante était l'une des plus longues du voyage; il s'agissait de gagner Madagascar et d'affronter en cours de route les redoutables "Roaring Forties" sévissant sous les latitudes voisines du Cap de Bonne Espérance.
Pendant le voyage, Rodjetsvenski tenta de faire exécuter des manœuvres par sa flotte. Les résultats révélèrent confusion et incompétence générales. Au cours d'un exercice, le petit comique de la troupe, le "Kamchatka" (qui avait déjà été à l'origine de l'incident du "Dogger Bank" déclencha une alerte générale en envoyant au navire-amiral le signal: "Voyez-vous un torpilleur?"... pour avouer piteusement un peu plus tard qu'il s'était trompé de code et voulait tout simplement signaler que tout allait bien à bord.

Les machines, aussi, étaient cause de souci pour Rodjetsvenski. "Notre long voyage, nota Semenov, ne fut qu'une lutte désespérée avec les chaudières qui explosaient et les machi­nes qui tombaient en panne à tout bout de champ. Un jour, nous avons dû rallumer les chaudières de tous les navires en l'espace de vingt-quatre heures".

Pas étonnant que l'humeur de l'Amiral s'en ressentit. Il devint de plus en plus taciturne, voilant de plus en plus mal son mépris pour ses officiers. Les communications entre lui et son état-major s'en ressentirent.


Escale à Madagascar

Les "Roaring Forties" se montrèrent à la hauteur de leur réputation. Cinq jours durant le vent souffla en tempête avec des creux de dix mètres et plus. De fréquentes avaries de machine transformèrent le voyage en calvaire. Mais l'escadre finit, malgré tout, par arriver au complet à Ste-Marie sur la côte est de Madagascar le 6 Janvier 1905. Elle y trouva des instructions lui enjoignant d'aller retrouver la division Fôlkersam à Nossi-Bé sur la côte occidentale de l'île. Un simple crochet de 600 milles!

Désagrément somme toute mineur pour Rodjetsvenski, à côté de la pluie de tuiles qui lui tomba sur la tête au cours des jours suivants.

D'abord, ce fut la nouvelle de la prise de Port-Arthur par les Japonais après un siège de cinq mois, qui modifia complètement l'objet de sa mission. Plus question pour la 2e Escadre de dégager la base comme prévu. La seule action raisonnable consistait à gagner Vladivostock. Avec le risque quasi-certain de se heurter à la flotte de Togo sur le parcours.

Second contretemps: les bâtiments de la division Fôlkersam étaient dans un tel état qu'il leur fallait au moins quinze jours pour effectuer les réparations indispensables.

Plus grave, les charbonniers de la Hamburg-Amerika Linie refusaient d'accompagner l'escadre dans l'océan Indien.

Et pour couronner le tout, Rodjetsvenski apprit qu'il devait attendre à NossiBé l'arrivée, sous le commandement du Contre-Amiral Nebogatoff, de la Troisième Escadre du Pacifique, les fameux "coule tout seul", que lui envoyait en "renfort" l'Amirauté et dont il ne voulait pas.

Le séjour à Madagascar se prolongea durant deux longs mois dans les conditions les plus pénibles qui soient. Le moral des équipages réduits à l'inactivité et entassés dans les entre­ponts surchauffés à l'atmosphère irrespirable s'en ressentit. De même que la discipline.

Persuadés que la destruction de l'escadre était au bout du voyage les hommes cherchaient des dérivatifs susceptibles de les faire penser à autre chose qu'au sort qui les attendait. Ils passaient le plus clair de leur temps dans un village, "Hellville", fait de baraques en bois, qui était sorti de terre peu après leur arrivée et où bars, bordels et tripots s'alignaient en rangs serrés.

Pour se distraire, ils avaient ramené à bord tous les animaux sur lesquels ils avaient pu mettre la main: moutons, porcs, perroquets, chiens, singes porc-épics, lézards, grenouilles... Jusqu'à un petit crocodile et un serpent venimeux dont la morsure causa la mort d'un soutier. La 2e Escadre du Pacifique était devenue un zoo flottant. Pour faire bonne mesure, une meute de requins avait établi son quartier-général dans la rade après que le ravitailleur "Espérance", dont le système frigorifique était tombé en panne, ait balancé des tonnes de viande avariée par-dessus bord.

Plus personne n'exerçait le commandement. Souffrant d'une névralgie aigüe, Rojetsvenski ne quitta pas sa cabine pendant deux semaines. Son chef d'état-major, frappé d'une hémorragie cérébrale, s'était retrouvé à moitié paralysé. Bon nombre d'of­ficiers étaient soit ivres, soit drogués en permanence.

Malaria, dysenterie et typhus causaient des ravages dans la flotte. Cer­tains hommes sombraient dans le mysticisme, voire la folie. Pas de jours sans qu'un service funèbre soit célébré sur l'un ou l'autre navire. Les malades les plus atteints, de même qu'une poignée de révolutionnaires qui avaient tenté de fomenter une rébellion à bord de l'"Amiral Nakhimov" furent rapatriés par le "Malay".

Dans une ambiance aussi délétère, le grand problème de Rodjetsvenski était de maintenir son escadre en état de combat. Il comptait beaucoup sur le navire ravitailleur "Irtysh", que lui avait dépêché l'Amirauté, pour regarnir ses soutes à munitions par­tiellement dégarnies par les canonnades insensées du Dogger Bank. Las! c'est une cargaison de douze­ millle paires de bottes fourrées et de tonnes d'équipement pour un hiver russe qu'eurent à décharger ses hommes sous le soleil meurtrier d'Afrique!

Des entrainements au tir eurent lieu malgré tout. De la passerelle du "Suvorov", l'Amiral assista à un exercice des destroyers, dont pas un ne réussit à mettre un coup au but sur une cible mobile. Les cuirassés ne furent pas plus heureux: seul le navire-amiral réussit à faire mouche...sur le navire tirant la cible!

Coté torpilleurs, cela ne fut pas plus brillant. Des sept torpilles lancées, une fit long feu, deux bifurquèrent à angle droit vers bâbord, deux autres firent de même vers tribord, deux se traînèrent misérablement vers la cible sans l'atteindre et la dernière se mit à tourner en rond en cercles de plus en plus larges dans la zone d'exercice, obligeant tous les navires à se disperser en catastrophe. Dans le genre farces et attrapes, il eut été difficile de faire mieux. L'escadre de Togo n'avait qu'à bien se tenir!

La Hamburg-Amerika Linie ayant finalement accepté de laisser ses charbonniers poursuivre le voyage, Rodjetsvenski quitta NossiBé le 16 Mars, sans plus attendre l'arrivée du "musée flottant d'archéologie navale" que constituait la 3e Escadre. Il n'avait rien à gagner à s'éterniser à Madagascar. La santé et le moral de ses équipages ne cessaient de se dégrader. Beaucoup avait espéré qu'on allait faire demi-tour et regagner la Russie. Plus personne ne croyait à une issue heureuse de l'expédition.


Destination: désastre

La flotte mit vingt-huit jours pour traverser l'océan Indien et gagner la baie de Cam Rahn en Indochine; un trajet de 4.500 milles que les arrêts pour ravitaillement rendirent interminables. Cam Rahn est l'un des meilleurs mouillages de la mer de chine méridionale, mais les Français interdirent à Rodjetsvenski d'y faire halte plus de vingt-quatre heures. Cela, au moment précis où il venait de recevoir l'ordre formai d'attendre Negobatoff avant de poursuivre se route.

Celui-ci n'apparut avec ses laissés pour compte qu'au début Mai. Trois semaines durant, la 2e Escadre avait dû se traîner en mer de Chine à vitesse ultra réduite, mouillant au gré du hasard dans l'une ou l'autre baie déserte et perdant le peu de moral qui lui restait. Nebogatoff, ayant eu besoin de quelques jours pour réparer et charbonner, l'escadre ne se remit en route, au grand complet, que le 14 Mai.

Apparemment, Rodjetsvenski ne prépara pas la bataille qu'il savait pourtant imminente. Il ne consulta jamais son état-major et ne provoqua aucune discussion sur les éventualités susceptibles de se présenter. Au bout de ce long voyage, il n'avait plus aucune considération pour ses subordonnés. Ceux-ci pourtant avaient d'autant plus besoin de directives qu'ils manquaient d'initiative et de compétence.

C'est sans avoir reçu d'instructions complètes et dans la plus grande désorganisation que la flotte approcha l'ennemi. Comble de malheur: l'Amiral Fiilkersam, commandant en second, mourut le 23 Mai.

    
Rodjestvenski crut bon de cacher son décès à ses équipages. Si bien que s'il lui arrivait quelque chose au cours de la bataille, c'est vers un commandant déjà mort qu'ils auraient dû se tourner.

Pour l'Amiral, la fin de la mission était proche. De quelque manière que celle-ci se termine, il pouvait s'enorgueillir d'avoir accompli un miracle en amenant sa flotte, intacte, aussi loin. Que les navires et les équipages envoyés par l'Amirauté se mesurer aux Japonais ne fussent pas à la hauteur de la tâche n'était pas de sa faute. Il le savait depuis le départ, mais, en officier conscient de ses responsabilités, il avait voulu remplir son devoir jusqu'au bout.

Il avait ses défauts et ses faiblesses mais on ne pouvait lui dénier cette volonté de fer qui lui avait permis de surmonter les multiples embûches semées sur sa route, la charge écrasante qu'il avait accepté d'assumer avait tout simplement eu raison de son moral et de santé. Au moment d'affronter la flotte japonaise,il avait cédé au fatalisme et accepté le nouveau rôle lui dévolu par le destin: celui de victime consentante.

La rencontre entre les deux flottes se déroula au sud de l'île de Tsushima dans le golfe de Corée. Elle débuta le 27 Mai' à 13 heures 55 et dura un jour et une nuit, mais son issue fut réglée en moins d'une heure. À vrai dire, il faut parler de carnage plutôt que de bataille.

Lorsque les canons se turent, sur les huit cuirassés russes, six avaient été coulés (dont le navire-amiral) et deux capturés. Des trente-sept navires, qui avaient commencé à Libau l'effroyable traversée près de huit mois plus tôt, seuls un croiseur et deux contre-torpilleurs parvinrent à rejoin­dre Vladivostock. Quelques autres gagnèrent des ports neutres et y furent internés. Près de 6.000 hommes furent faits prisonniers, plus de 4.000 tués ou noyés.

Les Japonais ne déploraient la perte que de trois torpilleurs et de 116 tués et 538 blessés. Ce désastreux engagement scella la fin de la guerre russo-japonaise.

Rodjestvenski n'eut même pas l'honneur de périr avec son navire-amiral. Blessé, il fut repêché en mer et transporté sur un navire-hôpital japonais, où l'amiral Togo vint lui rendre visite. A son retour en Russie, il dut comme il s'y attendait assumer le rôle de bouc émissaire. Il fut traduit en conseil de guerre ainsi qu'un certain nombre de ses officiers. Il finit par être mis hors de cause bien qu'il eut revendiqué l'entière responsabilité de la défaite.

Le sort n'avait cependant pas renoncé à tourner le malheureux en dérision. Alors qu'il résidait dans un hôtel de Saint-Petersbourg, en 1908, il reçut un télégramme donnant tous les détails d'une messe de Requiem qui serait célébrée à sa mémoire dans une église de la ville quelques jours plus tard. Apparemment le pauvre homme était mort... et il ne le savait pas.


J.-M. de Decker
NEPTUNUS SEPTEMBER - SEPTEMBRE '95

 

 

 

 

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