HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

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Le 18 janvier, je pars à Dunkerque pour m'engager pour Islande. L'engagement se fait à 300 francs et 18 francs du last, qui est de 13 tonnes. C'est pour l'armateur Bellais, sur la Marie-Juliette. Plus tard, en février, je passe au parc pour percevoir mes 300 francs, qui sont mes avances pour un voyage de six mois, c'est ça, l'Islande. Avant d'aller au parc, nous avons une belle messe pour les hommes et les femmes, l'armateur et ses matelots. Ensuite, c'est la fête avec un bon Gloria ; on mange et on chante, l'armateur y assiste. Le capitaine dit que nous devrions partir le 4 mars. La fête se termine, tout le monde se congratule et on se sépare jusqu'à ce que l'on mette nos affaires à bord.

Trois ou quatre jours avant le départ, nous allons déposer nos affaires à bord, notre tabac et notre café. Nous nous présentons à l'armateur, et lui demandons encore quelques sous, puis nous allons boire un dernier verre. Le soir, nous rentrons à la maison.

Le 4 mars arrive. Nous partons avant 6 heures vers Fumes afin de prendre le train de 8 heures. On quitte la famille et la maison. A huit heures moins le quart, nous retrouvons les camarades qui doivent également partir le 4 mars. On boit un verre. Et maintenant, à Dieu va. Nous nous approchons de notre misère. En entrant dans Rosendaël, nous nous en approchons encore plus. Tout m'est maintenant indifférent. Nous allons prendre encore un pot. Puis à pied ou avec le tramway jusqu'à Dunkerque. "Allez, à plus tard les gars, jusqu'à ce que nous soyons en baie, nous nous reverrons dans une paire de mois. Bon voyage."

Arrivés au bassin, nous cherchons notre bateau. Oh, là là! Il est déjà dans le sas de l'écluse. Il ne reste pas beaucoup de temps ! Nous arrivons sur le bateau, l'armateur s'y trouve déjà : "Bonjour les matelots. Ah, voilà les Belges." On boit un verre avec l'armateur. Des femmes, les larmes aux yeux, viennent à bord. Tout le monde s'agite dans tous les sens, pensant avoir oublié de dire ou de faire quelque chose. Bon Dieu, ce sont nos derniers verres, le remorqueur arrive. "Allez, allez, tous les hommes à bord." Baisers, serrements de mains, cris...

Nous sommes partis pour le large, les mouchoirs s'agitent, nous sommes en route. A l'extérieur du port, nous libérons le remorqueur. Parti. La route est tracée et le second prend la barre. Tous les hommes sur le pont pour la prière. Tous nu-tête, nos regards se croisent. Adieu Dunkerque, jusqu'au mois de septembre prochain. Les beefsteaks arrivent sur le pont dans un plat en bois peu profond. En guise de fourchettes, nos mains! Puis un boujaron, c'est de la goutte. Ensuite le capitaine répartit les hommes en bordées : bâbord et tribord. Le capitaine prend le premier quart de quatre heures et après le second pour quatre heures. On commence par la pompe et chaque homme barre une heure. On navigue déjà le long de la côte anglaise. Le soir venu, avant d'aller manger, tous les hommes sont appelés sur le pont pour la prière et cela chaque jour, matin et soir, jusqu'à l'arrivée à Islande.

      

Alors que nous sommes en mer depuis une paire de jours, on reçoit des hameçons pour les lier en deux lignes avec au milieu un plomb de sept livres, un panier pour y mettre la ligne, et aussi un crochet pour attraper la morue lorsqu'elle n'est pas bien ferrée. Pour ce qui est de la nourriture: tous les jours de la soupe, jusqu'à ce que nous prenions, le soir, un hareng ou un oeuf, que nous avions amené de la maison.
Le jour se lève et chacun reprend courage.
Nous sommes encore en vie
Nous arrivons en Ecosse: Aberdeen, Buchan Ness, Schabroo [Scarborough], avec beaucoup de vent, de froid et de la neige. Après le Petit Entonnoir, les Shetland et Lerwick avec du vent de Sud-Ouest. De plus en plus de vent et les malamocks commencent à nous suivre quand on approche des Féroé. Les malamocks sont des oiseaux semblables aux mouettes, qui demeurent dans les régions du Nord. Le pays de l'ennui approche, la grande et froide mer pour si longtemps. Le tombeau de tant de pêcheurs et autres marins. Nous passons le Petit Trou avec de la neige en flocons et, par moments, une mer haute comme des montagnes. Nous passons Fair Isle et Foula. La nuit noire est angoissante avec les hurlements de la mer écumante. Arrivés aux Féroé, le vent change au Nord-Ouest, et nous apercevons le soir la Marie-Robert de Dunkerque. Nous récupérons du mauvais temps avec de la lourde poussière de neige pendant neuf jours sans arrêt, nous ne pouvons pas apercevoir l'avant du bateau. Les « marionnettes » se bousculent les unes sur les autres, ce sont des stries de feu dans le ciel. Plus nous allons Nord, et moins nous pouvons faire à manger à cause de ce fort et puissant mauvais temps. Rien qu'un morceau de biscuit sec dans la main froide.
Deux jours après, nous recevons un puissant coup de mer à bord. L'homme qui est de quart près du capot de descente à l'arrière le voit venir, il est obligé de se jeter à plat ventre sur le pont pour éviter d'être enlevé par-dessus bord avec le capot. Notre canot a disparu, la descente avant des matelots est emportée, le pavois tribord défoncé, les bacs à morues, le gui et la bôme de rechange, les prélarts, les marmites et les plats sont passés par-dessus bord. Il n'y a pas moyen de tenir les choses en place, la mer a une puissance inimaginable. Ce que nous avons emporté de la maison est dispersé, trempé et souillé par le charbon qui a envahi notre carré depuis le pic avant. Mon Dieu, quelle mer ! Et nous n'avons rien d'autre à manger que du biscuit sec, dans des mains froides. Le capitaine vient sur l'avant et crie : "Allons, vite, tout le monde sur le pont. Vite, des morceaux de bois, des pièces de voile et des clous pour tout calfeutrer, mains sur mains. Allons, vite, les gars." Le capitaine surveille la mer noire et fumante pour nous prévenir et préserver nos vies. Le jour se lève et chacun reprend courage, nous sommes encore en vie. Il y a eu beaucoup d'eau dans le bateau avant que tout soit bouché. Le capitaine envoie tout le monde à l'abri dans la cabine et deux hommes à la pompe qui, chaque heure, mains sur mains, tentent de sortir l'eau du bateau. Il laisse également un homme sur le pont. L'eau clapote à l'intérieur d'un côté à l'autre, et le pont est complètement exposé à la mer. C'est pourquoi il nous faut aller à l'intérieur pour faire notre devoir.

Et lorsque, le cinquième jour, nous demandons au capitaine comment est le baromètre, voici sa réponse : "Les gars, il annonce encore de la danse." Le capitaine donne l'ordre au second d'ouvrir un tonneau d'eau et d'essayer d'attraper un tonneau de bière ou d'eau-de-vie pour nous réchauffer: nous n'avons eu que du biscuit sec pendant neuf jours et nuits.

Le septième jour, nous sommes contraints de virer vent devant, devant les bancs des îles Féroé. C'est une manœuvre risquée! Tous les hommes sur le pont ont le cœur serré. Chacun à son poste pour virer le bateau. Le second ordonne le petit foc à contre. Et le bateau commence à virer. Pratiquement immobilisés, nous prenons un paquet de mer à bord, qui nous empêche de voir le reste de l'équipage. Par bonheur, le bateau est viré, et l'eau passe. On découvre alors qu'un homme et un novice sont passés par-dessus bord. Il fait nuit et nous ne pouvons rien faire de plus car nous devons nous-mêmes faire attention à nos propres vies. En allant faire ses besoins dans le noir, malgré une lampe, Frederick Rigaux de Zeepanne trébuche sur les tonnes et s'enfonce un clou dans le plat de la main. Le bras enfle brusquement et il a de la fièvre.

De temps en temps, nous allumons des bougies à la chapelle, et l'un ou l'autre lit le missel, parfois aussi nous récitons le Pater Noster. Le temps ne s'améliore qu'au bout de neuf jours. Les feux sont rallumés et on peut préparer à manger. Déjà on oublie, chacun bavarde et discute. Nous recevons normalement notre pinte de vin, à manger chaud et nous sommes ragaillardis. On ne revit jamais la Marie-Robert, disparue corps et biens. Le temps se met au beau. Toutes les voiles sont établies et, en chantant, nous faisons route pour le Sud de l'Islande, Ingolfshofdi, plus précisément.

Pour pêcher, pour pêcher à la ligne, on doit d'abord tirer au sort les places le long du bord. La pêche commence, sous la terre, on appâte avec un morceau de lard. Chacun va à sa place, tout le monde sur le pont, les voiles sont affalées, la bôme serrée, et on se laisse dériver pour aller vers le poisson. Chacun saisit son panier avec tous les ustensiles nécessaires pour six mois, et le plomb passe enfin par-dessus bord. Le temps est beau, mais froid. Il y en a un qui prend une morue. "Proficiat, lance le capitaine. Cuistot, fais chauffer le zootje. Mousse, mousse, chacun un coup d'eau-de-vie." A la une, à la deux, à la trois, à la quatre... Une demi-heure plus tard, le zootje est prêt, et le cuistot lance "stermien" (ça se termine).

Il frappe avec le tisonnier sur l'échelle de descente, afin que chacun soit prévenu. Vingt minutes plus tard, vite, un Gloria. Un quart descend pour prendre son Gloria avec du pain. Puis le zootje est servi dans des petits paniers plats : un pour les tribordais, un pour les bâbordais, un pour l'arrière, c'est-à-dire le capitaine, le second, les mousses et les deux lieutenants. On dispose d'une demi-heure pour manger. Le contremaître fait chauffer une noix de beurre jusqu'à ce qu'il brunisse, puis il y jette un verre de bière, voilà la sauce que les Islandais utilisent pour manger leur zootje. Comme nous sommes au premier jour de pêche, chacun reçoit encore un verre de vin. Lorsque la demi-heure est écoulée, le capitaine appelle "ceux qui ont bu dehors", l'autre quart descend pour manger, mais c'est déjà froid. Ils le mélangent alors avec des poissons frits et des pommes de terre encore chaudes.

Et maintenant au travail. On prend un poisson ici et là, puis plus rien. "Allez dedans !" On fait voile vers le Bock à Baleines. On aperçoit un bateau en pêche, il ne prend rien. Ensuite vers le Bock à Vase. Ici et là un bateau. On affale les voiles et on pêche à nouveau en se laissant dériver jusqu'aux îles Vestmann. Là, on relève un petit flétan. Chacun s'empare du poisson pour y couper un appât blanc et le mettre sur son hameçon. Nous prenons cinq kantjes jusqu'au soir, puis le quart va dans sa couchette pour quatre heures. L'autre bordée travaille le poisson, et le cuistot lui fait une bouillabaisse. Ensuite la bordée remonte sur le pont jusqu'au soir. Le jour revient et l'autre bordée nous attrape du poisson, ceux qui ne sont pas de quart sont appelés pour aller à la ligne, c'est encore deux heures de repos de perdu. Tout le monde travaille toute la journée, et le soir quatre heures en plus. Nous sommes le 21 mars. Tout le monde au travail toute la journée.

Nous faisons route ensuite vers les Berenjongen, qui est un rocher, puis jusqu'à l'île de Floor. Aujourd'hui, nous prenons six kantjes. C'est alors que tombe une neige épaisse qui nous oblige à laisser porter vers la mer, parce qu'on risque de se faire dériver sur les rochers. Le pays est couvert de neige jusqu'à mi-avril. Lorsque la neige ne tombe plus, nous retournons là où nous étions, mais il n'y a plus une queue à prendre. Ensuite le Bock d'Hekla jusqu'à la Poortje puis vers les îles, où la plupart des bateaux restent encore longtemps. Il y a là beaucoup d'écueils, et aussi une petite baie où les bateaux de pêche vont s'abriter par mauvais temps. Il y a une multitude de voiliers qui pêchent ou qui font route.

    

"Les gars, il faut pacquer le poisson, tout en laissant trois ou quatre lignes à l'eau au cas où le poisson donnerait." Le poisson est retiré des tonnes sur le panneau taché, il est énergiquement rincé, on élimine les restes de sang, puis on le remet en tonne pour bien le presser. Il est ensuite, définitivement, mis dans la cale. Le travail se fait en plaisantant et bavardant, ainsi passe la journée. Le 28 mars, nous avons une tempête qui dure cinq jours: neige et glace. Un petit bout de mon doigt est gelé, il est aussi gonflé que mon poignet. Mais tout se termine bien. Le sixième jour, nous allons vers Leeg Land, près des îles, et mettons en pêche. Deux navires se sont perdus à cause du mauvais temps et à cause de la neige, réduits en morceaux et débris. Les hommes sont sauvés, c'est ce que nous ont dit les Islandais. Les foies sont mis en tonnes pour faire de l'huile.

Les gars, nous sommes en avril, le mauvais temps est presque fini, nous pouvons mettre, avec plaisir, la voilure d'été et aller en baie. Nous faisons maintenant route vers l'Ouest jusqu'à l'île aux Oiseaux et le Trou Libre; nous apercevons une goélette de Paimpol dont le capitaine nous dit de ne pas aller plus loin, sinon nous allons rencontrer la glace. Nous naviguons jusqu'au soir, puis nous virons pour revenir aux îles. Nous apprenons que la Souveraine a démâté et que l'équipage a été récupéré par un autre navire. Grâce à Dieu, les hommes ont quitté le bord et laissé le bateau couler. Frans Blondeel de Nieuport, surnommé Tjob, était à bord. Il y avait beaucoup d'autres bateaux perdus avec leurs hommes.
Les patates que nous mangeons sont toujours pourries au printemps ainsi que dans la deuxième saison. Les morues ont toujours tandpijn («mal aux dents»), ce qui veut dire qu'elles sont gelées. Lorsque nous faisons voile, le cuistot met les pommes de terre sur le pont sur une bâche près de la descente, et pour avoir un vrai repas l'un ou l'autre jette les organes reproducteurs mâles, la laitance, les foies avec leur enveloppe, et voici notre zootje prêt. Nous pêchons trois kantjes en une journée, puis plus rien.

                           Il gèle encore dur,l'eau gèle sur le pont, nous grelottons de froid

Le mois d'avril est maintenant passé. Nous ne voyons plus les étoiles, nous avons le jour pour trois mois sans interruption. Les autres voiles sont établies et nous faisons des quarts en tiers, ça signifie que l'on peut aller dormir toutes les sept heures, quand nous ne pouvons pas pêcher. Alors, il y a deux bordées dans la cabine et toutes les dix heures, on mange chaud. Quand nous ne faisons pas voile, on prépare le poisson en bouillabaisse ou ratatouille. Ce dernier plat est un bol de beurre avec de l'eau et du biscuit, l'ensemble est mis à bouillir. Au printemps, seulement le dimanche, nous avons de la soupe de pois, mais après trois heures de cuisson, ils sont encore plus durs que tendres.
Le 3 mai, nous commençons à penser à ren­trer en baie. L'eau commence à manquer. Nous faisons route vers les îles, puis la Poortje, à nouveau vers le Bock d'Hekla. L'île de Floor, Berenjongen, les îles Vestmann, le Bock à Vase, Ingolfshofdi, le Bock à Baleines et, après Hvalsbakur, droit vers Popeye ou Faskrudsfjordr. Là, nous attrapons quelques morues et une paire de gros flétans, un schaatte et quelques loups pour faire du poisson séché. Nous aurons ainsi du poisson à manger en baie.

Le vent arrive de l'Est, de plus en plus fort, nous obligeant à prendre deux ris dans les voiles. Il gèle encore dur, l'eau gèle sur le pont, nous grelottons de froid, et même nos pieds sont gelés. "Souquez les gars, allez, souquez." Nous voulons vraiment aller vers la baie, directement vers la terre, vers l'entrée de la baie. Nous préparons le mouillage. "Matelot, fais donc du café." Nous buvons du café tasse sur tasse, jusqu'à ce que nous soyons en baie. Lorsque nous sommes à l'ancre, les Islandais nous abordent avec des moufles, des chandails ou des chaussettes, que nous échangeons contre des biscuits. Le capitaine ne veut pas voir que nous donnons des biscuits, mais il le sait bien, car il a été lui-même matelot. Ensuite, nous buvons encore un pot de café avec une goutte dedans. Double ration, car nous sommes en baie. Nous sommes le 7 mai et il y a 15 bateaux au mouillage. Les jours se passent au travail, soit à conduire les tonnes à terre pour y faire de l'eau, soit à contrôler l'état du gréement. Nous recevons un verre bien plein pour accompagner notre soupe de fèves, et tous les midis un pot de vin parce que nous avons bien travaillé. Le soir, nous allons rendre visite à nos camarades et nous rendons à l'hôpital pour recevoir une enveloppe de papier du pasteur. Nous allons aussi visiter nos camarades qui sont enterrés là.

Lorsque tout le monde est à bord, nous repartons le 12 mai. Droit vers le Nord, à la recherche du poisson de dérive.

Chacun met deux lignes de plus dans son panier. Nous le cherchons à une ligne, deux, deux et demie et même trois lignes de profondeur, parfois même plus profond. Quelquefois, nous n'avons pas le fond avec ces longueurs de lignes. On aperçoit de nombreux chasseurs de baleines. Nous avons beaucoup de pluie et de brouillard, de sorte qu'ils nous pourrissent d'humidité. Le Nord, c'est toujours comme ça. Cap sur Grim et le cap Nord, et même plus haut.

      

Puis on approche du mois de juin. Nous cherchons le poisson et nous pêchons jusqu'à ce que nous arrivions dans l'Ouest. Là, il fait plus chaud et le temps n'est pas humide. On ne voit plus le soleil se coucher pendant tous les mois de juin et de juillet. Les voiles sont usées et réparées ici et là avec des pièces. Nous sommes allés jusqu'au Neukel, et là nous sommes restés jusqu'au 20 juillet, entre Dyrafjordr, Patreksfjordr, Westennoordenfjordr et toutes les baies. Nous n'avons pas de chance, nous ne prenons presque rien, nous sommes nés pour l'infortune. On a presque perdu notre vie et pas gagné un sou. Ça ne donne pas du courage d'être là en pleine mer pour rien. Toujours aux lignes et notre peau au vent. Nous nous en allons vers le Sud jusqu'à l'île aux Oiseaux, et là nous tombons sur le poisson. Mon Dieu, faites que le temps passe vite afin que nous puissions rentrer à la maison ! Un mauvais voyage de pêche ne veut pas dire mourir. Nous devons vivre jusqu'à la prochaine saison, elle sera alors meilleure ou pire. On n'a pas pu manger de pommes de terre depuis le 5 juillet. Toutes les dix heures, une gorgée de soupe, et avec l'autre casse-croûte, un morceau de biscuit grillé mélangé à de l'eau bouillie.

Nous approchons du 1er août. Nous devons rester encore un mois dans ce pays de cochon. Les nuits tristes reviennent et les étoiles commencent à réapparaître, le mauvais temps aussi, et les nuits glaciales sur mer. Beaucoup de bateaux font du Sud, nous aussi. Nous prenons une tempête de trois jours, et la mer redevient forte. Tout se termine bien. Puis, on trouve un bon endroit pour pêcher. Vers Borgarfjordr et Nordfjordr, ici et là, nous prenons un ou deux kantjes, ce qui est plutôt désolant. Les « marionnettes » commencent aussi à faire leur apparition.
"C'était un mauvais voyage, mais vous avez la vie sauve"
La moitié du mois est passée. Le 16 août arrive, un bateau fait route vers la maison, et nous voyons les uns et les autres suivre. Le 22 août, tempête de Nord. Le capitaine appelle : "Allez dedans, montez la misaine, petit foc et deux ris dans la grande voile." Le loch par-dessus bord, nous sommes partis vers la maison. Nous avons 187 tonnes. Tant de misères physiques et pas de pain.

    

Nous arrivons aux Féroé, le vent se calme. On travaille sur les plombs et les lignes qu'il faut nettoyer et couper, on jette par-dessus bord les paniers en mauvais état, et chaque jour nous prions jusqu'à l'arrivée à Dunkerque. Nous passons Foula et les Féroé. La brise de Sud-Ouest est directement dans le nez et augmente continuellement. Nous devons louvoyer pour passer le Trou. Nous mettons quatre jours à le passer. Puis nous touchons des vents favorables mais faibles jusqu'à la côte anglaise. Nous montons notre poisson séché sur le pont et le vérifions, pour le vendre à Dunkerque et aussi en emporter à Nieuport. Nous sommes à court de biscuits, il est temps que nous arrivions.

"Les gars, lorsque vous apercevez Galloper, il ne reste plus que 15 heures pour Dunkerque." Il est temps de passer les paillasses par-dessus bord avec les vieux tricots et les vieux pantalons. Nous mettons notre poisson en paquets. Nous nous lavons une fois et nous habillons correctement. On attrape le remorqueur et le temps se tient au beau jusqu'au quai. Les poissardes de Dunkerque qui nous achètent le poisson viennent à bord. Les amarres sont tournées et le voyage est fini. Nous sommes le 4 septembre et nous avons quitté l'Islande le 23 août. Nous voyons l'armateur qui serre la main de quelques-uns et dit "c'était un mauvais voyage mais vous avez la vie sauve". Ensuite le train et le tramway jusqu'à Nieuport. Et tout est à nouveau oublié jusqu'à l'année prochaine.

 

Ce récit est extrait du livre Grande pêche, goélettes flamandes à Islande, paru aux Éditions du Chasse-Marée en partenariat avec le musée portuaire de Dunkerque, qui présente une exposition sur ce sujet jusqu'au 31décembre 2006.


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