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1960 – Le baroud d’Afrique (II)

Georges Linet  2006

 

Le lendemain, on nous plaçait à coffre. C’est aussi là, au Congo Belge que j’ai vraiment fait connaissance avec les indigènes. J’en avais déjà rencontré à Anvers, ils étaient de toutes nationalités, ressemblaient à de bons gros enfants un peu naïfs, mais ce n’est pas devant un verre au fond d’une sombre gargote que l’on connaît les gens. Je ne les connaissais donc pas ! Là, à Banane, j’avais reçu pour mission d’embarquer à bord des bidons d’huile d’une capacité de 50 et 120 litres. Ce n’était pas une mince affaire. Une barge remplie de toutes sortes de choses, dont les bidons, était venue s’amarrer sur notre tribord et on m’avait fait cadeau d’une douzaine de beaux noirs bien musclés (C’est Marie qui m’a demandé un jour, pourquoi on appelait les nègres des « noirs ». Ils ne sont pas noirs les nègres Parrain, ils sont tout bruns.) Ils étaient musclés, mes noirs, et ils me donnaient toutes les garanties d’un travail rapidement et bien exécuté. C’était sans compter sur la nature de ces gens qui préfèrent être fainéants que fatigués. Cette situation m’ennuyait beaucoup. C’est alors que je reçus un conseil précieux qui pour une fois, ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Pour faire travailler des nègres, il faut nommer un des leurs au rang de chef. J’en pris un au hasard, l’ai montré aux autres et ai prononcé le mot magique : « Kapita ». C’était lui le maître, le maître qui n’avait de comptes à rendre qu’à moi. Les autres devaient exécuter ses ordres. Je n’avais plus rien d’autre à faire que d’admirer la technique. De tendre mouton qu’il était quelques instants plus tôt, le « Kapita » se transforma en redoutable tirant. Ses congénères n’avaient qu’à exécuter ses ordres et ceux qui ne montraient pas assez d’entrain, recevaient de grosses bourrades ou même des coups de pieds qui accéléraient la cadence. Les bidons d’huile arrivaient sur le pont régulièrement et en peu de temps, tout fut terminé. Sans me préoccuper des autres, j’ai remercié le « Kapita » et tous ont quitté le bateau. Je commençais à me forger une idée sur les futurs indépendants qui d’ailleurs se posaient la question de savoir si l’indépendance viendrait en bateau ou en avion.

Le 27, pour nous récompenser de notre travail de hier, nous avons reçu l’autorisation de travailler encore aujourd’hui. Heureusement, de seize à vingt-deux heures j’ai eu la chance de pouvoir sortir. Enfin ! Je fais un tour dans la base sans y trouver quoi que ce soit de beau, Même les gens ne sont pas beaux. Je me rends alors là, où on m’a indiqué que je retrouverais d’anciennes connaissances. Accueil chaleureux au bar de la Force Publique. J’y retrouve Jef et quelques autres. C’est chaleureux et pourtant, je me rends compte que l’ambiance n’est pas si cordiale que ça. À force de fréquenter les noirs, nos amis avaient pris des habitudes de condescendance et nous, qui n’avions aucun à priori, étions considérés comme des empêcheurs de commander en rond. Ça ne m’a pas empêché d’offrir de nombreuses tournées et quand le moment fut venu de payer, le barman refusa mon bel argent belge. Il me fit comprendre que ce serait bientôt l’indépendance et que ma monnaie n’aurait bientôt plus aucune valeur dans leur nouveau pays. Cette situation ne m’embarrassait pas vraiment, mais pour ne pas continuer une conversation oiseuse et sans issue, j’ai proposé de signer une reconnaissance de dette. Ce fut accepté et c’est ainsi que je suis encore redevable de quelques tournées au bar de la Force Publique de Banane. Je l’avais vu de loin, je l’ai remarqué sur place, Banane était bien un bled et je n’ai plus eu envie d’encore retourner à terre, du moins là, surtout que l’accueil des « Blancs » n’était guère chaleureux et ça me mettait mal à l’aise. Notre arrivée à Banane nous avait fait espérer une arrivée massive de courrier. Il n’en fut rien ! Une seule personne en a reçu. On nous a dit, pour nous consoler, que cela était dû à un mauvais service de l’avion postal. Pourtant, je râle, Lucienne doit m’oublier, mes parents aussi ! C’est une habitude de la Force Navale, elle n’est pas à mêne de faire parvenir, s’il y en a, le courrier que les équipages espèrent aux escales. En attendant, espérant qu’il nous sera malgré tout possible de poster notre courrier, j’ai écrit une petite lettre.

Nous aurions dû quitter Banane le 28, mais un message venu de Bruxelles a retardé le départ d’un jour et ce n’est que le 29 que nous sommes arrivés à Boma. Deux heures après notre départ, la navigation, rendue dangereuse par de nombreuses îles et bancs de sable, on instaura un quart au « Steering Gear. » Cette soute située à l’extrême arrière du bateau recèle l’ensemble des machines à gouverner. C’est là que se trouve la barre à main de secours. Si plus rien de fonctionne dans la machinerie entre la timonerie et les safrans, il est encore possible, manuellement, de manœuvrer le bateau. Le quart au « Steering Gear » se compose d’un mécanicien qui mettra en œuvre la barre à main et un matelot de pont, timonier qui, les oreilles couvertes par des écouteurs antiques, dirigera le bateau à l’aveugle. Nous espérons que la base de Boma sera mieux que celle de Banane.

C’est amusant, mais est-ce vraiment amusant ? Nous sommes de nouveau à l’ancre avec interdiction de sortie. Il y a pourtant, une chose positive dans notre situation de prisonniers de cet Alcatraz belge, nous recevons un peu de courrier et nous avons mêne l’occasion de poster nos lettres.

 

Extrait d’un courrier expédié vers la Belgique :
Le 30-6, les bougnoules ont été indépendants ce qui a paraît-il créé quelques remous à terre. Pendant que ces énergumènes s’amusaient et faisaient la bête, nous autres nous nous faisions crever à travailler pour leur rendre la vie agréable.

J’avais eu l’occasion de prendre quelques photos, mais nous étions, à bord, dans l’impossibilité de faire développer nos films. Nous ne pouvions donc pas agrémenter notre courrier de photos souvent plus parlantes que les explications que nous pouvions donner par écrit.

Le 3 juillet, en face d’Ango-Ango, nous attendions le bateau où se trouvait le gouverneur Cornélis qui rentrait au pays. L’équipage libre était aligné, en première tenue blanche, le long du bastingage bâbord et, levant les caps et les képis, ont dû crier : Houra, houra, houra ! Nous aurions dû rentrer après ça. Mais comme toujours, nul n’est prophète en son Congo.

Le 6 juillet, nous sommes arrivés à Matadi. Au départ de Boma, tout semblait calme et le voyage s’est effectué, toujours louvoyant entre les îles, sans problèmes majeurs. Il y eu bien un petit risque de naufrage quand quelqu’un découvrit qu’une jeune négresse se baignait nue dans les eaux du Fleuve Congo, sans crainte de se faire dévorer par les crocodiles. Pratiquement tout l’équipage libre s’est précipité sur bâbord, là où elle se trouvait. Beaucoup criaient leur joie de voir cette nudité et pourtant, avec la distance qui nous en séparait, il était bien difficile de voir grand-chose, on n’y voyait que du noir. Comme quoi, le nu est souvent très pudique et le noir habille bien.

En nous approchant lentement du quai, nous fûmes pris d’une impression de malaise. Malgré les malles de la Compagnie Maritime Belge amarrées un peu plus loin, nous avions l’impression d’aborder une ville fantôme. Il n’y avait pas un seul mouvement, les rues étaient désertes et sur les quais, seuls les palmiers bruissaient dans le vent léger. C’était oppressant ! Un peu après, bien camouflées au sommet des palmiers, des mitrailleuses se sont mises à nous tirer comme des lapins. Heureusement que le confort là-haut n’est pas des plus parfait ce qui rendait la précision des tirs plus que problématiques. Il suffit de quelques coups de canon pour faire cesser le petit jeu de massacre. Personne à bord ne fut touché, mais l’alerte avait été chaude.

Un peu plus tard, nous apprenions la rébellion de la Force Publique dans la capitale Léopoldville et dans le Bas Congo. Dans notre coin, c’est à Thijsville que ça a commencé, la Force Publique se rebellait. Cette révolte se propageant comme une traînée de poudre, eut pour prolongement, la mutinerie d’Elisabethville.

À bord aussi, les événements se précipitent. Dès notre arrivée le 6 au matin, nous avons pour but de protéger les colons qui devaient embarquer sur le Jadotville, une des malles de la Compagnie Maritime Belge qui effectue régulièrement depuis Anvers, les trajets vers le Congo. Après ce qui vient de se passer, les colons ne sont pas très rassurés, surtout pour leurs épouses qui risquent à tout moment de subir les derniers outrages. Mais pour nous, à bord, il n’y a a encore du danger Pourtant les événements se succédèrent plus rapidement que prévu. Sur trois jours, je suis parvenu à dormir neuf heures.

Toujours le 6, nous avons quitté Matadi pour Ango-Ango qui se trouve juste à côté, au bord de la frontière avec l’Angola et le départ du Jadotville marqua la fin des quarts et des routines habituelles. On avait formé un peloton de débarquement qui passait l’entièreté de son temps en exercices. Je n’en faisais pas partie et ceux qui ne débarqueraient pas devaient reprendre le travail des futurs absents.

La journée du 7, mis à part les exercices et le double de travail, s’est passée assez calmement à bord. Ce n’était malheureusement pas le cas à terre.

Un billet de Henri François Vanham reporter de la RTB annonce à la Belgique, le 7 juillet en directe de Léopoldville que : « Des femmes ont effectivement été violée et les violences ont été monnaye courante hier soir dans une partie du Bas Congo. Cela, ce sont les faits auxquels sont venus s’ajouter toute une série de bobards incontrôlables mais répercutés de téléphone en téléphone, de groupe en groupe. Vers 22 heures, de nombreux européens stationnent devant l’ambassade de Belgique, attendant un nouveau convoi de réfugiés venus par la route mais ce convoi a sauté à quelques kilomètres de Léopoldville. À partir de ce moment-là, c’est la panique. Un ballet impressionnant de voitures qui se défini . . ., une seconde s’il vous plait . . . Bon, vous me laissez terminer et je m’en vais, . . . Brrr, Brrr . . . » Peu après, à Bruxelles, on constate que la ligne a été coupée et on ne sait pas ce qui se passe là-bas avec le journaliste, ni s’il est encore en vie.

Le journaliste n’avait pas tort. Le 8, nous apprenions que la Force Publique s’était révoltée de notre côté, à Matadi. Bien que n’ayant sans doute pas lu les œuvres de Freud, les noirs décidèrent de se débarrasser de leurs inhibitions en violant les femmes des officiers. Ils utilisaient, paraît-il, des tickets de cinéma, pour réserver la femme de l’un, ou la femme de l’autre. Le système des tickets avait sans doute pour but d’éviter que de petits malins ne profitent plusieurs fois de la bonne affaire, en lésant ainsi leurs petits copains. C’était, comme on disait là-bas, « Ambiance MIN GUI. »

Nous n’étions vraiment pas en première loge pour l’obtention d’informations fraîches. Peut-être était-ce la volonté de l’autorité de nous laisser dans l’ignorance. Les noirs ont ensuite poursuivi des blancs qui ont dû se réfugier à bord. Il y a eu encore des vols, des pillages et surtout des viols. À midi, à Matadi, deux canons et un mortier étaient braqués sur notre bateau pendant que notre peloton débarquait. À bord, tous les canons étaient armés et l’équipage « Stand-By » et comme le quai était trop haut, nous ne dépassions guère, nous nous sommes placé au milieu du fleuve pour avoir une chance d’atteindre les pièces se trouvant embusquées dans les bâtiments et palmiers bordant les quais. Nous, nous continuions à travailler, mais nous étions « sur pied de guerre. »

Comme nous sommes une nation pacifique, que nous respectons le droit des gens à rester en vie, nos amis à terre avaient reçu de grands panneaux sur lesquels on pouvait lire : « BAKEKU BASULA » ce qui en langage de la région signifiait « Attention on va tirer ! » Geste hautement humanitaire et plein de prévenance, mais en très peu de temps, nos amis se sont rendus compte que les sommations n’étaient pas d’usage dans leur cas et ils se débarrassèrent rapidement de leurs encombrants panneaux. Dès notre arrivée, nous nous sommes fait bombarder par des canons placés un peu partout dans la ville, heureusement, les mitrailleuses placées au sommet des palmiers avaient rapidement été éliminées par les mitrailleuses du bord. Pendant ce temps, le Lecointe et le Demoor ne se laissaient pas faire et canardaient la ville.

Est-ce de l’héroïsme, est-ce de l’inconscience ? Une grande partie de l’équipage se trouvait sur les ponts, sans équipement de combat, sans casques et sans équipements appropriés, sans protection et comptait les coups. Il n’y eu guère de dégâts, mais le vieux, sur le Lecointe, s’est malgré tout payé la frousse de sa vie. Il était debout à la passerelle et un obus de 40 millimètres est venu se planter dans le blindage, à une dizaine de centimètres sous le bord supérieur. Si l’obus était arrivé une vingtaine de centimètres plus haut, notre commandant l’aurait pris en plein cœur. C’est ainsi que l’on devient héro. Mais à voir sa pâleur et le tremblement de ses mains, on se rendait bien compte que ce n’était pas du tout à ce genre d’avenir que le commandant pensait. En peu de temps, notre artillerie eut raison des rebelles. Mais, le Dufour, lui, avait subi un assaut important avec plus de quatre-vingts impacts destructeurs. La voie était libre et le peloton de débarquement, sa mission accomplie, est rentré à bord sans perte.

Si jusqu’à présent nous avions eu chaud, cela allait empirer car un événement unique pour notre jeune Force Navale venait de se produire le 11 juillet. C’était la première fois depuis sa création qu’une tradition, qui n’annonçait rien de positif, venait d’être mise en pratique. Nos couleurs nationales, le pavillon belge, pas celui de la Force Navale, venait d’être hissé « à bloc » à la pomme (tout en haut) du grand mât. Nous naviguions sous « Petit Pavois », signifiant que nous étions officiellement en guerre. Ça ne s’est passé qu’une seule fois après la seconde guerre mondiale. Pendant ce que l’on a appelé « La guerre du Golfe » dans les années nonante, la situation n’a jamais été telle qu’il faille hisser le « Petit Pavois. » Pareil événement ne laissaient rien augurer de bon. Les événements évoluaient de plus en plus rapidement. Le 11 juillet, toujours, nous embarquions, de nuit, une compagnie de Chasseurs Ardennais. Peu au courant de l’architecture des navires de guerre, ils se répandirent dans les mess et se couchèrent sur le sol pour passer le reste de la nuit. Ils ignoraient les pauvres qu’au-dessus d’eux, d’autres militaires passaient aussi la nuit, couchés dans de confortables hamacs. A la relève de quart suivante, nos Chasseurs Ardennais furent littéralement agressés par les marins qui leur tombaient dessus comme des fruits murs, en quittant leur hamac. Cela créa une certaine confusion, mais nos invités n’eurent pas le mauvais réflexe de se saisir de leurs armes pour se défendre. Un peu de lumière, rouge, remis de l’ordre dans le désordre du mess et tout devint compréhensible. En compagnie du Demoor qui doit débarquer un peloton de débarquement de la Force Navale et une compagnie de marche à Ango-Ango, nous remontons le fleuve Congo. Notre destination est Matadi, qui se trouve plus loin, à quelques kilomètres d’Ango-Ango.

Arrivé à Matadi, les Chasseurs Ardennais ont immédiatement débarqués. Le soir, nous avons quitté Matadi pour Boma où nous devions encore embarquer des réfugiés. Comme nous devions repasser par Ango-Ango où un camp militaire s’était aussi rebellé, nous avons quitté Matadi, tous feux éteints. Et pour passer le plus vite possible dans cet environnement dangereux, il fut décidé de bloquer les soupapes de sûreté des chaudières pour augmenter la pression et par conséquent, la vitesse du navire. Vu l’âge de tout le matériel, cette décision était assez risquée sur une unité aussi ancienne. Nous étions partis tous feux éteints et ce que nous ignorions, c’est que les nègres avaient mis le feu à la brousse sur la rive opposée à celle d’Ango-Ango et c’est comme en plein jour que le bateau, tous feux éteints, est passé par là. Le bateau n’a jamais navigué aussi rapidement. Le courant du fleuve nous poussait dans le dos, le rétrécissement du fleuve au « Chaudron d’Enfer » augmenta encore notre vitesse et avec la pression supplémentaire de la vapeur, tout contribuait à nous faire surfer. J’étais de quart à la chaufferie et je surveillais encore plus attentivement que d’habitude les manomètres de pression. C’est alors que l’inévitable se produisit. L’autre chaudière explosa dans un vacarme étourdissant. Tout le bateau en était secoué et je surveillais maintenant les parois pour voir si les cloisons étanches tenaient toujours le coup. Je pensais aux copains qui venaient de « vivre » une mort horrible et surveillais encore plus attentivement la pression en me forçant à ne pas la laisser monter trop haut. À la fin de mon quart, j’ai appris que l’autre chaudière était toujours entière mais que par contre, nous avions tiré au canon. Nous avions utilisé le 4” qui se trouve sur la plage avant en passant devant Ango-Ango. C’est lui qui avait secoué le bateau d’une aussi terrible manière. Quand à Matadi, il avait aussi tiré, j’étais sur le pont et l’effet avait été nettement moins impressionnant. À Boma nous avons encore embarqué d’autres réfugiés que nous avons conduits à Banane.

Le temps passait et pour nous, ça se calmait un peu. Le réel problème, était toujours le courrier. Nous avons appris que les mutins avaient intercepté deux sacs de lettres et les troubles qui ne cessaient pas vraiment retardaient considérablement le transport des messages que nous attendions. Mais, était-ce bien vrai tout ça ?
Le courrier était un problème pour ceux qui ont quitté leur foyer depuis longtemps et qui n’en reçoivent pas, mais le fait de ne pas pouvoir quitter le bord en était un autre. L’équipage commençait à gronder et nous avions l’impression que beaucoup d’entre nous étaient en train de devenir fous, officiers y compris. Pour éviter une mutinerie, il fut décidé de nous rendre à Luanda dans l’Angola Portugais où nous aurions l’occasion de sortir. Ce serait d’ailleurs une bonne occasion pour faire l’acquisition de stylos. L’intendance qui devrait tout prévoir, n’avait pas eu l’idée de mettre des stylos dans le stock de la cantine. Comme nous avions été privés de bordées à terre, personne n’avait de stylos de réserve et l’encre se réduisait au fil des jours qui passaient. Nous allions bientôt ne plus pouvoir écrire.

Nous avons quitté Banane le 29 juillet pour Luanda.

Notre escale fut une vraie révélation. Pendant trois jours, j’ai eu l’occasion de sortir. Même les après-midi on nous vit en ville. Luanda était une ville moderne et bien entretenue. De nombreux trottoirs étaient, comme au Portugal, ornés de dessins en mosaïque. Ici, en Afrique, les motifs étaient nègres, ce qui n’a rien d’étonnant. Comme l’espace d’un bateau, même l’espace sur un grand bateau est toujours trop réduit pour pratiquer un peu d’exercice, nous en profitions pour marcher longuement sur le front de mer. Nous dégustions la vie en nous reposant sur les bancs longeant la plage et admirions les vagues depuis la terre. Nous visitions les quartiers résidentiels et les quartiers commerçants. Nous faisions quelques achats en pensant à ceux qui étaient restés au pays.

Pour éviter des problèmes diplomatiques, on nous avait bien recommandé de ne pas entrer en contact avec les indigènes. En Angola, la notion d’indigène est plutôt floue car c’est un pays, c’était un pays, où la justice régnait en maître et le racisme n’existait pas. Quelle que soit votre naissance, vos convictions ou votre couleur de peau, si vous aviez la volonté d’arriver et que vous arriviez dans la vie, vous étiez bien considérés. Par contre, si votre fainéantise prenait le dessus, vous étiez certain de devenir un clochard. On trouvait donc des hommes d’affaire noirs ou blancs ainsi que des clochards noirs ou blancs. On nous avait donc prié de nous méfier des indigènes, à nous de choisir leur couleur de peau, et de ne pas les fréquenter. La ville était formidable et j’ai eu l’occasion de faire quelques photos. Le besoin de liberté l’emporta aussi sur la prudence et je me suis laissé entraîner dans un village noir des environs où j’ai passé une nuit fabuleuse. On m’y conduisit dans un vieux camion et je m’inquiétais un peu de l’aspect qu’aurait ma tenue blanche à mon arrivée sur place. L’accueil fut vraiment chaleureux et j’avais presque l’impression que ça faisait longtemps qu’ils n’avaient plus eut de visites chez eux. Boissons, mets étonnants, chants et danses étaient au menu. Était-ce pour moi tout seul, étais-je tombé par hasard au milieu d’une fête traditionnelle, je l’ignore. Mais je me suis dépensé comme jamais et j’ignore même de quelle manière je suis rentré. Quand je suis arrivé à bord, il s’en est fallu de peu pour que je ne reparte directement pour une nouvelle virée. Mais il fallait que je me repose un peu. Après ces trois jours, il a fallu remettre les chaudières sous pression et ce fut le chemin du retour, pas le grand retour, mais le retour vers notre ancienne colonie.

Le voyage ne dura guère et le 3 août, nous étions de retour à Banane où on nous fit amarrer à couple avec le Kamina. Peu après notre arrivée, on nous annonça que nous prendrions le chemin du retour, le vrai celui-là, le 8. Si c’est vrai, nous devrions être à Ostende le 28. Comme c’est un dimanche, Lucienne pourrait même venir me retrouver au bateau. Mais cessons de rêver, je suis marin et de plus, marin à la Force Navale. Ça m’étonnerait que la date soit respectée !

La surprise fut grande quand on nous annonça que la date de départ avait été changée et que, ce serait le 6 août que nous larguerions les amarres pour entamer le chemin du retour.

Nous quittons l’embouchure du Fleuve Congo dans le courant de la matinée et nous prenons le large, cap au nord-ouest. Une escale est prévue à Abidjan et nous nous demandons vraiment pourquoi. Ce sera une escale courte qui va nous faire perdre du temps et où nous n’aurons de nouveau pas l’occasion de sortir. Il n’y aura donc rien à raconter là-dessus.

Pourtant, il y a encore des choses à raconter sur le voyage. Nous avions à bord un chef électricien, le chef électricien, qui avait de nombreux talents. Nous avions aussi, dans le mess sous-offs, un bar, un vrai bar comme on en rencontre dans les hôtels de luxe des quartiers huppés des grandes villes. Le seul inconvénient de ce bar était sa banalité toute militaire. Le comptoir était peint en gris, les tabourets de bar étaient peints en gris, le mur de fond était aussi peint en gris et tout ce gris engendrait la mélancolie. Le chef électricien décida alors qu’il était temps que ça change. Aidé du « Bootsman » qui lui fournit de nombreux pots de couleurs différentes et des pinceaux de toutes tailles, il se mit en devoir de transformer notre bar en quelque chose d’original où nous aurions plaisir à nous retrouver devant une pinte bien fraîche. Il s’inspira de l’art nègre et dessina de nombreuses silhouettes cunéiformes armée de lances et de machettes, jouant de la musique sur des tam-tams et des sortes de guitares antiques. D’autres indigènes exécutaient des danses sauvages. Quand tout fut terminé, notre bar avait une toute autre gueule. Mais il lui manquait un nom. Il fallait trouver un nom qui ne soit pas banal. Après une nuit de grande réflexion, notre chef électricien repris ses pinceaux et écrivit, sur le haut du bar, dans le même style que les dessins nègres, l’inscription suivante : « Bal à Loumoum à la Case à Voubou » ! Nous allions rester dans l’ambiance africaine tout au long de notre séjour à bord, qu’il soit court ou long.

Après Abidjan, où nous n’avons fait que mouiller un peu nos ancres dans la lagune Ebrié, nous avons repris le chemin du retour avec escale prévue à Freetown où nous devions reprendre de l’eau et aussi du fuel en suffisance pour arriver à Ostende sans panne sèche. Freetown fut aussi une escale à l’ancre et cette fois-ci, sans doute prévenus par le tam-tam local, aucune pirogue n’a tenté de s’approcher de notre bateau.

Le commun des mortels l’ignore souvent, il y a à bord des unités de guerre, deux sortes de rondes, effectuées en général par le Premier Lieutenant. Le matin, il s’agit d’une ronde de propreté et le soir, on combine la ronde de propreté avec une ronde de sécurité. Les corvées de nettoyage sont souvent exécutées le matin avant de prendre le petit déjeuner et le soir, avant le souper. La ronde de sécurité, en plus du circuit de la ronde de propreté, se rend aussi dans des endroits aussi étonnants que les frigos, le store à peintures, le « Steering Gear » (Soute où se trouve la machine qui commande le (ou les) gouvernail (s)), va constater l’état des tubes étambots (Là où passent les arbres d’hélices avant de se retrouver à l’extérieur du bateau) pour voir si la quantité d’eau qui entre à l’intérieur n’est pas trop conséquente et ainsi de suite. Le Lecointe ne dérogeait pas à cette tradition et le matin, vers huit heures, une sorte de procession parcourait le navire. Le cortège se composait d’abord d’un timonier de quart en grande tenue qui, armé de son « Pipe » (sifflet de manœuvre qui servait au temps de la marine à voile à donner les commandes aux gabiers qui se trouvaient dans les mats) prévenait l’équipage de l’arrivée du contrôle en jouant un air strident. C’est tout un art d’utiliser un « Pipe » sans fausses notes. Venait ensuite, le « Coxwain » muni de la liste des corvées qui reprenait le nom de ceux qui doivent les exécuter ainsi que le nom du responsable de chacune d’elle. Ces deux personnages sont accompagnés du Premier Lieutenant. Viennent ensuite, en troupeau serré, tous les responsables des corvées. Ce sont des personnes ayant une certaine responsabilité à bord du bateau qui suivent comme les courtisans à la cour d’un grand monarque.

Après avoir jugé de l’état de propreté des différents lieux, cuisine, mess et autres, le Premier Lieutenant entouré de sa compagnie venait d’entrer dans le lavoir matelots. Un rapide coup d’œil des deux experts démontra que le lavoir n’était pas des plus propres. Il n’avait même pas fallu utiliser les traditionnels gants blancs pour s’en rendre compte. Le Premier Lieutenant se retourna après avoir pris connaissance du nom du responsable. Ce responsable était justement le chef électricien. Le Premier le toisa assez hautement et lui tint à peu près ce langage : « Ce n’est pas très propre tout ça, chef ! » et le chef lui répondit sur le même ton : « Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, Lieutenant, ce n’est pas ici que je me lave. » Ça jeta comme un petit froid, mais le souvenir de la tension qui régnait encore à bord peu de temps avant cloua le bec du Premier qui se contenta de dire : C’est bon, c’est bon ! » et, il continu sa ronde suivit de sa cour.

Comme lors du départ, je suis parvenu à soudoyer un collègue pour avoir l’occasion de pouvoir sortir à l’escale de Las Palmas. J’ai ainsi obtenu une permission de deux heures. Passer le gangway, saluer le pavillon et m’élancer à travers la ville ne me prirent guère de temps. Je m’étais bien fait expliquer l’adresse et comme je connaissais un peu la ville, je suis arrivé sans encombre chez le bijoutier qui vendait les jolies bagues. Comme je me doutais que ça allait bien marcher avec Lucienne, j’en ai même acheté deux, une pour elle et une pour moi. C’était comme si j’avais déjà acheté nos alliances pour un mariage futur. Je n’avais que deux heures. J’ai été boire un verre de vin puis je suis rentré à bord pour reprendre le travail que j’avais abandonné à un autre. Nous pouvions rentrer, j’avais réalisé le souhait que j’avais fait pendant le voyage aller.

Nous étions bien rodés et le reste du voyage s’effectua sans encombre. Nous n’avons même pas dû mouiller devant Ostende avant de rentrer. Ce qui est par contre bien possible, c’est que la vitesse moyenne ait été réduite dans le but d’arriver avec précision le jour prévu pour le défilé. Nous n’étions pas encore complètement amarrés qu’une armée de douaniers monta à bord. Ces braves fonctionnaires venaient contrôler que nous ne transportions pas de marchandises interdites. Il faut dire qu’avec les nombreuses escales que nous avions faites, les armoires, lockers et autres endroits pour cacher de la marchandise devaient regorger de marchandises et de provisions prohibées. Les douaniers cherchèrent partout, même dans la salle des machines et ne trouvèrent rien de bien spécial. Ce n’est qu’après, d’après des bruits qui ne se confirmèrent pas, que certains tanks d’huile et tanks d’eau douce, légèrement trafiqués révélèrent leur véritable contenu. Les niveaux d’eau et d’huile avaient été bouchés et remplis en partie ce qui laissait supposer que les réservoirs n’étaient pas vides. Ils l’étaient en réalité et leur contenu, machettes, fusils anciens et autres petites babioles de contrebande quittèrent le bateau par petites quantités, quand la voie était supposée libre. Y a-t-il eut des consignes pour fermer les yeux sur les activités de ces nouveaux héros, nul ne le sait, mais après leur arrivée spectaculaire et en force à notre retour, les douaniers se firent des plus discrets et personne ne fut inquiété.

La haute autorité, à Bruxelles, avait prévu un défilé. Ceux qui avaient débarqués à Matadi ou à Ango-Ango allaient défiler devant les touristes et les habitants de la côte, avec armes et bagages. Nous n’étions pas les seuls car les Chasseurs Ardennais seraient aussi de la fête. Comme toujours, il y a des carottiers. Je n’avais pas débarqué en Afrique, je ne revendiquais aucun honneur, il a fallu que quelque pistonné se désiste pour que ce soit moi qui doive prendre sa place. C’est ainsi que, malgré mon manque total d’enthousiasme pour ce genre d’activité, en parcourant les rues d’Ostende ce jour-là, je devins comme un héros, la coqueluche de toutes les minettes et jolies touristes qui hantaient la côte belge ce jour-là.

Après notre retour à bord, ceux qui n’étaient pas de quart eurent le droit de quitter le bateau. J’ai retrouvé Lucienne qui m’attendait sur le quai depuis bien longtemps. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle se trouvait juste à côté d’une partie de ma famille qu’elle ne connaissait, bien sûr, pas encore. Mon comportement a jeté un petit froid car c’est vers ma petite chérie que je me suis d’abord dirigé avant même de souhaiter le bonjour à mes tantes et oncles qui auraient préféré que je m’occupe d’eux en priorité. C’est par ce genre de comportement « inqualifiable » que l’on sème les premiers ferments de zizanie qui fait que les familles se divisent.

C’est ainsi, Marie, que j’ai fait connaissance avec l’Afrique profonde, de ce Congo qui est maintenant en campagne électorale.

Maintenant, je vais répondre à ta question. Dans notre pays, nous votons régulièrement, nous habitons dans un pays, dit, démocratique. Il y a des élections fédérales, provinciales et communales. Il y en a encore d’autre pour élire des conseils communautaires.

Au Congo, après 46 ans d’indépendance, c’est la première fois que les habitants peuvent aller voter démocratiquement. Voilà pourquoi on en parle tant à la radio.

Loin de se vouloir historique, les aventures qui précèdent ne sont que les souvenirs d’un des participants à ce que nous avons appelé, par après, notre « Baroud d’Afrique. » La mémoire peut être infidèle, mais les notes prises au cours des événements, même si elles sont incomplètes, reflètent une grande part de la situation que l’auteur a vécue lors de ce voyage peu ordinaire.

Il est donc bien évident que d’autres personnes, ayant participé, sur le même bateau, aux mêmes événements, ne les auront peut-être pas vécues de la même manière, tout le monde n’avait pas la chance d’être mécanicien de marine.

 

 

                                                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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