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Voyage à la Côte d'Afrique, au Portugal et en Espagne d'Eustache de la Fosse, bourgeois de la ville de Tournai (1479-1480)


Par Jean Dams

«Pour vous advertir de la vraye vérité, moy, Eustace de la Fosse «natif de la bonne ville et cité de Tournay, ay faict en ma jonessee «la pluspart de che volage contenu dans che prensent libre. Et l'an «de Nostre Seigneur MCCCCLXXIX que je partys de la bonne ville de «Bruges, et arrivay à Lescluse pour la veille de la Pente­couste; et «incontinent que je eus disné, nous monstasmes en la mer et partismes pour tirer en Espagne...».

C'est ainsi que commence ce manuscrit conservé à la Bibliothèque de Valenciennes (1). Eustache de la Fosse, natif de Tournai, au service d'un marchand de Bruges, raconte son voyage qui était en fait une expédition purement commerciale, destinée à faire du trafic sur la Côte Occidentale d'Afrique. Les aventures de notre voyageur s'étaient déroulées en 1479-1480. Ce n'est pourtant que quarante ans plus tard qu'il le mit par écrit (2). Une deuxième précision. Ce travail a été facilité par le fait que ce texte a été édité en 1897 dans la Revue Hispanique par Raymond Foutché-Delbose, fondateur de ce périodique. Nous croyons cependant légitime de donner à partir de cette édition une présentation simple de ce récit de voyage. Il fourmille, comme on le verra, de notations curieuses.

Eustache s'embarque donc au port de l'Ecluse la veille de la Pentecôte 1479; il débarque le samedi suivant à Laredo sur la côte cantabrique. De là il se rend à Burgos où il passe trois mois à régler certaines affaires de son maire. Burgos, qui était déjà une ville importante, allait devenir la grande place du commerce international de la laine. En passant par Tolède et Cordoue il arrive à Séville. Le facteur dans cette ville du marchand brugeois avait affrêté une caravelle à bord de laquelle il avait fait charger les marchandises venues directement de Flandre, destinées à la Mina de Oro, sur la Côte de l'Or. Cet endroit s'appelait encore Elmina dans l'ancienne Gold Coast britannique.

A bord de la caravelle, Eustache de la Fosse passe de Sanlucar de Barrameda à un port du comté de Niebla (3), vraisemblablement Palos à la recherche d'un pilote expérimenté.

Il faut dire ici quelques mots sur la situation politique et commerciale existant en cette fin du XV° siècle sur la partie de la Côte d'Afrique où Eustache devait se rendre. Par lettres patentes datées de Séville, 4 mars 1478, les Rois Catholiques avaient autorisé les marins de Palos à commercer librement par mer et par terre avec la Mine d'Or.

Cependant cette concession constituait un acte d'agression contre le Portugal par suite de l'état de guerre existant alors entre les deux pays (guerre dite de Succession de Castille) depuis 1475, et auquel avait mis fin le traité d'Alcaçovas conclu le 4 septembre 1479; l'une des clauses de ce traité stipulait que le commerce et la navigation de la Guinée et de la Mine d'Or appartiendraient aux Portugais. Ce sont ces dispositions qui valurent à Eustache de la Fosse les épreuves qu'il eut à traverser.

Mais revenons aux aventures de notre voyageur. La caravelle reprit la mer, fit escale à Cadix, à Safi sur la côte marocaine, à Lanzarote et à Hierro, deux des Iles Canaries; puis au Cap Blanc où antérieurement avait fait naufrage un autre facteur de Bruges, tué par les Mores sans avoir pu recevoir le secours des pêcheurs canariens. La caravelle sévillane subit les tempêtes, les calmes et les vicissitudes de la mer, mais arriva au Cap Vert et se joignit à deux autres caravelles de Cadix. Ensemble elles poursuivirent leur navigation jusqu'à la Sierra Leone, aux Bancs de Santa Ana et à la Mina de Oro où les trois caravelles arrivèrent le 17 décembre 1479.

Les opérations mercantiles avaient déjà commencé depuis la Sierra Leone; on pratiquait le troc des marchandises importées de Flandre.

Eustache de la Fosse ne donne pas beaucoup de détails sur la nature de ces marchandises: il fait seulement état de plats, de bassins et d'anneaux de cuivre, il devait sans doute y avoir aussi de la verroterie et des tissus bon marché. Les indigènes donnaient en échange de la graine de paradys ou maniguette (le poivre de Guinée), des esclaves, de la poudre d'or. Ce commerce était éminemment profitable aux aventuriers qui le pratiquaient. En voici un exemple selon ce qu'en écrit Eustache lui-même:
«et aussi ils nous amenaient des femmes et des enfants à vendre que nous «achetâmes, et puis les revendîmes là où nous les trouvâmes à revendre et nous «coûtaient la mère et l'enfant un bassin de barbier et trois ou quatres grands «anneaux de laiton d'achat. Nous les revendîmes bien 12 ou 14 poix d'or, et chaque «poix est 3 estrelins d'or qui est un bien grand gain.

Tout ira bien jusqu'à l'apparition la nuit des Rois, c'est-à-dire la veille de l'Epiphanie (5 janvier 1480) de quatre navires portugais qui se firent connaître par leur artillerie et prirent les caravelles, traitant les prisonniers avec dureté après les avoir dépouillés de tout ce qu'ils avaient. Comme cette capture leur laissait trop de monde sur les bras, les Portugais donnèrent l'une des caravelles de prise aux «maronniers et povres compaignons» avec de l'eau, du biscuit, une voile et une ancre, et les renvoyèrent, selon l'expression d'Eustache, «au Père et au Fils., et ainsi ils retournèrent en Espagne. Les Portugais gardèrent prisonniers les gens les plus importants, pour les mener au Roi, et les obligèrent à vendre leurs propres marchandises pour le compte de leurs vainqueurs, répartissant les captifs sur les différents navires.

Eustache fut mis d'abord avec un bon chevalier nommé Fernand de Les Vaux, qui le traita honorablement, mais ensuite il passa sur le navire d'un nommé Diego Cam, par qui il fut beaucoup moins bien traité. Cela dura jusqu'au temps du Carême; après avoir bien exercé leur trafic sur la Côte d'Afrique jusqu'au delà du Cap des Trois-Pointes, tout le monde reprit la mer pour rentrer au Portugal.

Pendant la navigation, Eustache se mit bien avec le pilote qui lui montra les choses qu'il fallait savoir pour naviguer et mener un navire en mer, à «compasser la carte* pour aller d'un pays dans un autre, savoir bien faire le compte des lunes, prévoir quand tombera le carême, et les Pâques, enfin le comput.

On arriva aux Iles du Cap Vert où, disait-on, les lépreux étaient guéris en l'espace de deux ans, simplement en se nourrissant de la chair et de la graisse de certaines tortues qui étaient nombreuses dans ces îles, et en s'oignant de leur sang; au bout de deux ans ceux qui suivaient ce traitement étaient guéris. C'était du moins ce qu'on prétendait. Eustache raconte que, bien plus tard, après son retour, il avait rencontré à Gand Jean de Luxembourg qui l'avait questionné sur le pouvoir merveilleux des tortues des Iles du Cap Vert; il s'y rendit ensuite, se tint pendant deux ans dans l'île de Saint Jacques et y fut guéri. Toutefois la «maladye de la mort» le prit avant son retour, et c'est par le serviteur de Jean de Luxembourg qu'Eustache apprit que ce malade était mort guéri.

Beaucoup d'anciens récits de voyages font une part importante au merveilleux; Eustache de la Fosse n'y fait pas exception.

Pendant la traversée de retour on vit voler quelques oiseaux qui, selon ce qu'assuraient les marins portugais, venaient des îles enchantées: ces îles n'apparaissaient point parce qu'un évêque du Portugal s'y était réfugié avec tous ceux qui voulurent le suivre. Les marins racontaient que plusieurs navires arrivèrent dans ces îles. Cela se passait au temps de Charlemagne, quand les Sarrasins conquirent Grenade, l'Aragon, le Portugal et la Galice. Cet évêque qui était très versé dans les arts magiques, enchanta ces îles, de sorte que personne ne les avait retrouvées et ne les retrouverait jusqu'à ce que toute l'Espagne revienne à la foi catholique. Souvent les marins qui naviguaient dans ces parages voyaient les oiseaux de ces îles, mais les îles jamais.

Eustache ajoute que, en revenant de ce voyage, donc en 1480 alors que la renconquête de Grenade n'avait pas encore été entreprise par les Rois Catholiques, lui et ses compagnons, alors qu'ils n'étaient d'aucun côté près de la terre virent en mer des oiseaux voler: c'est pourquoi les marins disaient que c'étaient des oiseaux des îles enchantées. Et les navires pouvaient bien être à 200 lieues de toute terre et de toute île.

Ces îles enchantées sont sans doute les Açores, dont la plus proche, Santa Maria, se trouve à 875 milles nautiques (1.620 km) de Cabo da Roca, au Portugal, le point le plus occidental d'Europe. L'archipel comprend 9 îles; on y trouve beaucoup d'oiseaux, notamment des buses (acores en portugais).

D'après Gaspar Fructioso, le plus ancien chroniqueur qui ait écrit sur l'île de Sáo Mique!, la plus importante de l'archipel, une vallée appelée Caldeira das Sete Cidades (la Chaudière des Sept Cités) daterait de la formidable éruption de 1445, qui aurait provoqué à l'ouest de l'île la disparation d'un haut sommet servant de repère aux premiers navigateurs portugais des Açores. Selon l'une des nombreuses légendes locales, les sept cités fabuleuses de l'Antillia, dans cette même île de Sáo Miguel. fondées par sept évêques qui s'étaient enfuis du Portugal, seraient ensevelies au fond du cratère, lequel mesure 5 km de diamètre.

Après plusieurs journées en mer, la flottille arriva au Portugal la veille de la Pentecôte et on jeta les ancres devant Cascais à l'embouchure du Tage. Le lendemain un courrier fut envoyé au roi pour lui faire savoir que les navires de la Mine d'Or étaient arrivés; et comme il y avait la peste à Lisbonne on se rendit dans un port voisin, qui devait être Setubal. Là, les commissaires du roi vinrent visiter les navires, examiner ce qu'ils avaient rapporté, et aussi quel butin on pouvait avoir fait sur les prisonniers. Après avoir reçu le tout, lesdits commissaires restèrent à bord des navires, les prisonniers furent amenés à la ville par le capitaine, livrés à la justice, enchaînés et jetés en prison.

Quinze ou vingt jours plus tard, vinrent d'autres commissaires qui les emmenèrent l'un après l'autre à leur logis. Eustache eut la faveur particulière d'être invité à diner avec eux. Malgré cela les captifs ne s'étaient jamais trouvés dans une situation aussi périlleuse, car les commissaires vinrent très vite leur notifier qu'ils étaient condamnés à être pendus, pour la cause qu'ils avaient été à ladite Mine d'Or sans le congé du roi, sentence de laquelle ils firent appel. Revenus en prison, ils y restèrent, toujours enchaînés, jusqu'à peu avant le 15 août.
Entretemps, Eustache et ses compagnons s'arrangèrent si bien avec leur gardien que celui-ci les aida à s'évader, la nuit du samedi, avant-veille du 15 août, sur la promesse d'une somme de 200 ducats qui devait lui être remise à Séville. Après avoir déferré les captifs, il leur ouvrit les portes de la prison, et toute la compagnie gagna la campagne.

De nombreuses péripéties émaillent le récit de l'évasion qu'en donne Eustache de la Fosse. La première nuit, tombant de fatigue, il doit laisser partir ses compagnons dont il ne veut pas compromettre les chances de salut. Il se débrouillera désormais tout seul. Mourant de soif, il va demander à boire à des muletiers de rencontre, qui lui disent aussitôt: .tu es l'un de ceux qui se sont échappés, mais il feint de ne pas comprendre. Il les entendit dire cependant que le gardien de la prison, qui s'était échappé lui aussi, avait été repris et était prisonnier à une demi lieue de là. Un muletier demande à Eustache s'il voulait lui donner ses chausses et qu'en échange il lui donnerait des conseils pour brûler la politesse à ceux qui le recherchaient Eustache lui donna non seulement ses chausses mais aussi son manteau.

Il suivit les conseils du muletier, marchant prudemment la nuit dans la direction qu'il lui avait indiquée, se cachant dans les buissons le jour, ou s'il faisait clair de lune, passa près de la maison où le gardien était prisonnier. Plus loin des bergers lui indiquèrent une maison où on vendait du vin; il était si faible qu'il s'y rendit. Arrivèrent deux hommes qui parlaient un très mauvais portugais; l'un deux lui dit: «vous êtes l'un des prisonniers qui se sont échappés. Après avoir fait semblant de ne pas comprendre. Eustache leur dit qu'il était de Rome, que son navire avait fait naufrage et qu'il s'était sauvé à la nage. L'un de ces hommes était de Dordrecht, l'autre était écossais; ils allaient en pèlerinage à Sainte Marie de Guadalupe, où Eustache avait lui aussi fait vœu de se rendre. Le Hollandais reprit: «je pensais bien que vous étiez l'un des prisonniers, car vous avez envoyé vos lettres à la National de Flandre à Lisbonne afin de demander votre grâce au roi pour votre délivrance.. Eustache lui dit : «j'ai encore un florin, tant qu'il durera nous ferons bonne chère.. Et ainsi ils cheminèrent ensemble pendant huit jours, et quand ils furent en Espagne Eustache les laissa. Mais les deux pèlerins lui avaient fait très bonne compagnie pendant la dernière partie du voyage, lui avaient rendu grand service en l'aidant à sortir du Portugal et à parvenir en toute sûreté en pays d'Espagne. Seulement, Eustache était maintenant démuni de tout : il avait dépensé son dernier florin avec ses deux compagnons, il avait donné ses chausses et son manteau au muletier. Ce fut donc en demandant l'aumône et en vivant la plupart du temps de pain et d'eau qu'il poursuivit son chemin, mais tout de même le cœur plus léger.

Parfois des gens secourables, touchés de compassion devant son aspect si misérable, lui apportaient un réconfort qui contribua à lui sauver la vie. Traversant un village un certain matin, il entendit sonner la messe ; il se rendit à l'église pour entendre l'office, ce qu'il n'avait pas pu faire depuis son départ d'Espagne. Le prêtre lui donna l'un des pains qu'il avait eus à l'offrande, puis Eustache achète un verre de vin pour un dernier et ce fut son dîner. Plus loin, un laboureur dans un autre village l'hébergea et le réconforta en lui faisant partager son repas ; le lendemain matin il emplit sa gourde de vin, lui donna un pain et des figues bien mûres pour la route ; et Eustache reprit son chemin vers Notre Dame de Guadalupe.

Après avoir cheminé plusieurs jours, mendiant pour sa subsistance et vivant de pain et d'eau, Eustache arriva à Guadalupe; avant d'entrer dans le village il rencontra un jeune garçon, un de ces «picaros qui ont inspiré une abondante littérature en Espagne à cette époque. Ce garçon fit semblant de l'assister en ce qu'il pouvait mais il lui déroba un petit sac de cuir de Cordoue qui contenait ses écritures, deux chemises et le peu de choses qu'il avait pu sauver.

Eustache n'alla pas loger chez l'hôtesse où il avait été les autres fois parce que, bien sûr, il n'avait pas le moyen de la payer. Mais comme c'était la coutume dans les lieux de pèlerinage importants, il alla dormir toutes les nuits dans l'église, car il comptait rester quelques jours à Guadalupe pour accomplir son pèlerinage et aussi se reposer. Le religieux auquel il eut affaire lui fit donner «un petit gris mantele et une paire de souliers neufs. Puis il se décida à partir pour Tolèdo où il espérait trouver quelque secours.

Il y arriva le samedi après la Notre-Dame de septembre (qui est le 8 septembre) et se rendit au logis où il avait séjourné les autres fois : l'hôte le reconnut et lui propose de l'héberger pendant quelques jours: il ajouta: »il y a ici un bon flamand qui est vendeur de livres mollez; il a ici deux mules». Il finit donc par rencontrer ce marchand de livres à la bourse des marchands ; mais laissons Eustache raconter lui-même les retrouvailles avec son compatriote: «et incontinent qu'il m'eult perçupt il me fit l'ambraschade à la mode du pays et ches marchants de la bourse bien esmervêillez à voir un homme bien acoustré embrascher ung mal acoustré comme j'estois, et tous à luy demander quy j'estoy. Il leur dist que j'estois ung grand marchant de Flandres et que j'avois esté prins des Portugalloys à la minne d'or, et tous à luy dire: »pour Dieu aydès le et le racoustrez honnestement; et incontient il m'aschapota ung manteau à la mode d'Espaigne, des chausses, tellement que je me trouvay le lendemain bien habillet, et sy me bailla une de ses mulles et sy vint avec moy à Burgos plus de 40 lieues de la, ou nostre facteur le paya tout à son plaisir, et puis revins à la foire de Medina del Campo.....

Eustache dut encore aller à Séville pour retrouver le double de ses écritures qu'il y avait laissées pour aller à la Mine d'Or, puisque les exemplaires qu'il avait emportés lui avaient été dérobés à Tolède. Il voulait aussi tenir sa promesse de payer et contenter le gardien auquel tous les évadés avaient promis 200 ducats, dont il fit le complément.

Après tout cela, il se mit en chemin pour revenir par-deçà en compagnie d'un marchand de Bruges qui désirait aller à Saint Jacques de Galice, pour faire ensemble une partie de la route. Quand ils durent se séparer à Villafranca del Bierzo, l'autre commença à pleurer, disant que si Eustache l'abandonnait il mourrait par les champs, qu'il ne savait pas l'espagnol, et le supplia de l'accompagner jusqu'à Saint Jacques de Compostelle, où ils arrivèrent six jours après Noël. Ils y restèrent quatre ou cinq jours et se rendirent à La Corogne où ils arrivèrent la veille des Rois. Ils trouvèrent là des navires chargés de toutes sortes de vins et de fruits de carême, qui désiraient aller en Flandre et n'attendaient que le bon vent ; ce bon vent n'arriva qu'au bout de quatre semaines. Après une traversée sans trop de problèmes, ils arrivèrent à l'Ecluse.
Le lendemain à Bruges tous les amis d'Eustache le congratulaient pour avoir échappé à un si périlleux voyage. Car s'il avait perdu tous ses biens et ceux de son maître, il avait au moins conservé la vie, ce qui en ces temps-là, et même en ceux qui courent aujourd'hui, est tout de même quelque chose pour quoi il pouvait dire Deo gratias.

Il vaut la peine de revenir en terminant sur ce «bon flamand vendeur de livres qui sauva notre héros de la misère lorsqu'il le rencontra à la bourse de Tolède. Il vendait, nous dit-on, des livres mollez, c'est-à-dire "moulés".. Que signifie cette expression ? On la rencontre beaucoup plus tôt et - chose frappante - dans des textes relatifs à Bruges, tout au moins sous la forme «jetés en moulé». C'est ainsi que dans les Mémoriaux de Jean Le Robert, abbé de Saint-Aubert à Cambrai on trouve sous la date de 1445 et de 1451 la mention d'achats de Doctrinaux (traités de morale) «Jetés en moule». Voici le texte de 1455 :
»Item pour I doctrinal getté en molle, envoyet quérir à Bruges par Marquat "écrivain à Valencienne".

Cette mention, remarquons-le, est antérieure à la production de Gutenberg dont la Bible sortir en 1455. De quel genre d'imprimerie s'agit-il alors ?

Lucien Febvre et Henri Martin dans leur ouvrage l'Apparition du Livre, Paris, 1958, p. 67, avancent à ce sujet deux hypothèses. Ou bien il s'agit de simples xylographes c'est-à-dire de livres imprimés selon la technique de la gravure sur bois : chaque page (texte et image) était gravée dans le bois et imprimée ensuite par ce moyen : ou bien cette expression vise une des premières recherches précisément faites en Hollande en vue d'arriver à l'imprimerie mécanique : chaque page était peut-être coulée d'un seul bloc en métal dans une matrice préparée à l'avance et cette composition servait ensuite à l'imprimerie. Telles sont les deux hypothèses de Lucien Febvre et Henri Martin, mais il faut bien voir qu'elles visent un texte de 1445, antérieur à Gutenberg.

Notre information au contraire se situe en 1480 une date où l'imprimerie classique s'était déjà largement répandue en Europe et avait déjà pénétré en Hollande (1471-1474) et en Belgique (1474). II pourrait fort bien se faire que, à la suite d'une évolution, l'expression "jeté en molle" c'est-à-dire «fondu en moule ait fini par désigner un livre imprimé à l'aide de caractères fondus, c'est-à-dire en somme un livre classique. C'est l'interprétation de Léon de Laborde dans son Glossaire français du Moyen-Âge, Paris, 1872, p. 395. II donne sous le mot molle une quantité de textes (dont celui de 1445 déjà cité) auxquels il donne cette interprétation. En voici un qui ne permet pas le doute. Sur un livre imprimé à Paris en 1502 intitulé Livret de consolation on lit au verso du titre «Priez pour celui qui a translaté ce présent traité de latin en français et la fait mettre en moule pour le salut des âmes». Sur la foi d'un texte aussi clair on peut donc admettre que les livres mol-lez (ou moulés) vendus par ce «bon Flamand» en 1480 sur la place de Tolède sont bien des livres imprimés selon le technique de Gutenberg.

Cette brève information jette aussi un peu de lumière sur le commerce international du livre. Les premiers imprimés demeuraient malgré tout des produits chers et les imprimeurs étaient dépourvus de tout réseau commercial pour écouler leurs exemplaires. En conséquence ils utilisaient des «facteurs» comme notre bon flamand qui allaient prospecter la clientèle et fréquentaient les grandes villes et les foires L'indication d'Eustache de la Fosse s'accorde parfaitement avec le tableau que Lucien Febvre et Henri Martin ont fait de ce trafic (pp. 341 et suivantes).

Une constation toute différente, c'est la dureté de cette époque où on n'hésitait pas à condamner à mort des gens qui avaient enfreint des règlements économiques. Sans doute, ni Eustache ni son maitre ne devaient ignorer les risques d'une telle expédition sur la côte d'Afrique à ce moment-là, mais l'espérance d'un gain considérable devait être bien forte. D'autre part nous devons constater la remarquable présence «flamande» - entendons par là de gens des Pays-Bas dans leur ensemble - dans la Péninsule Ibérique, déjà en cette fin du XVe siècle. De toute évidence. Eustache connaît très bien l'Espagne, il y a beaucoup de relations, la firme brugeoise qui l'emploie y est solidement implantée : elle a un facteur à Séville, un autre à Burgos, un autre à Medina del Campo. Les relations diplomatiques sont plus contestables : Eustache a douté visiblement du succès de son intervention auprès de la Nation de Flandre à Lisbonne; l'efficacité de son recours en appel lui parait bien aléatoire: il a très bien fait de jouer quitte ou double, et en fin de compte de miser davantage sur le secours de ses jambes que sur la justice des hommes.

Il y a enfin la question des îles enchantées. Notre auteur déclare que cet enchantement magique aurait été l'œuvre d'un évêque fuyant le Portugal au moment de l'invasion arabe (donc après 711). Le chroniqueur que nous avons cité parle de son côté d'une éruption volcanique qui a fait disparaître une montagne et l'ayant remplacée par un immense cratère. Il n'est pas impossible que cette catastrophe naturelle ait permis aux souvenirs liés à l'invasion musulmane de se fixer sur ce lieu.

 

  1. Ms. n° 493.
  2. On le sait par un emprunt qu'il fit à l'ouvrage d'Americ Vespuce Le Nouveau Monde et navigations faites par Emeric Vespuce, Flo­rentyn... translate de italien en langue françoyse par Mathurin de Redover, Paris, 1519.Le récit qui nous occupe a donc été écrit après 1519.
  3. Aujourd'hui: Province de Huelva.

 

                                                                                

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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