HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

H

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                              

Alabama - Kearsarge Duel devant Cherbourg (II)

 

Vers le dernier combat
Le 20 mars, il touche à nouveau Le Cap pour apprendre avec fureur que les Anglais, cédant à la pression diplomatique des Fédérés, viennent de saisir le Tuscaloosa, (l'ancien Conrad de Philadel­phie), que Semmes avait capturé puis fait transformer et armer à son tour en corsaire sudiste. Pire, les nouvelles de la guerre ne sont pas bonnes. Etranglées par le blocus, les troupes confédérées manquent de tout, au point qu'après le combat les soldats rescapés récupèrent les chaussures des morts. "Dans cette armée, un trou dans le fond d'un pantalon indique un capitaine, deux trous un lieutenant et s'il n'y a plus de fond, c'est un soldat..."
Semmes ne reste que cinq jours au Cap. Dans l'Atlantique, au large de l'archipel du Cap Vert, le 23 avril, il prend en chasse le Rockingham parti de Callao pour Cork avec une cargaison de guano. "C'est toujours la même course haletante suivie de l'inexorable conclusion... Nous transférâmes à bord tout ce dont nous pouvions avoir besoin, et comme le temps était au beau, nous fîmes de notre prise une cible"... mais la poudre de l'Alabama a perdu en qualité. Les amorces se sont altérées à l'humidité. Des trois obus tirés sur le Rockingham, un seul explose... Curieusement, et contrairement à son lieutenant Kell, Raphael Semmes ne semble attacher aucune importance à ce qui est loin d'être un détail...

 
L'escale cherbourgeoise
La croisière échevelée n'a fait qu'affaiblir une santé déjà fragile. Le 10 juin, à l'ouvert de la Manche, l'Alabama embarque un pilote : "J'éprouvais, écrit Semmes, un grand soulagement de l'avoir à bord, car j'étais tout à fait épuisé par le froid et la fièvre; j'étais si mal hypothéqué qu'il m'était impossible de m'exposer aux intempéries de l'air et de passer la nuit dehors. Ainsi, grâce à la Providence, nous avons conduit la croisière de l'Alabama à bonne fin". Dans la matinée du lendemain, à dix heures, l'homme de barre relevait le cap de la Hague sur tribord et deux heures et demie plus tard, la longue coque s'immobilisait doucement en grande rade, à Cherbourg. Au terme de vingt-trois mois d'une course haletante, l'Alabama avait brûlé cinquante-trois navires de commerce, relâché sous caution neuf autres et envoyé par le fond un navire de guerre, l'Hatteras.

À Cherbourg, tous à bord pensaient pouvoir prendre un peu de bon temps et se refaire une santé. C'était ignorer que l'Alabama y avait rendez-vous avec son destin.

Dans le port normand, l'apparition du raider, d'abord pris pour le Florida, fait l'effet d'une vraie bombe. Un corsaire, un Confédéré ! Ce n'est pourtant pas la première fois que des navires de guerre sudistes relâchent à l'abri du port militaire mais le terrible Alabama arrive précédé de sa légende...

Immédiatement, le vice-amiral Dupouy, préfet maritime, rend compte à M. Chasseloup-Laubat, le ministre de la Marine et des Colonies : "En m'annonçant son arrivée, M. le commandant de ce navire me demanda l'autorisation de faire débarquer une quarantaine de prisonniers provenant de deux navires qu'il avait détruits à la mer. Vers quatre heures du soir, le commandant en second vint me remettre une lettre (...) ainsi conçue :
"J'ai l'honneur de vous faire savoir que ce bâtiment est arrivé au port de Cherbourg avec des avaries ; il a besoin d'être calfaté dans toutes ses parties, ses liaisons ont pris du jeu, et ses chaudières nécessitent de grandes réparations pour le mettre en bon état de naviguer. Je sollicite avec respect la permission de séjourner ici à cet effet et l'autorisation d'entrer au bassin et d'user de tous les moyens dont vous pouvez disposer et qu'il est d'usage d'accorder.' '

Dans la capitale, malgré la sympathie d'une bonne partie de la classe gouvernante pour la cause du Sud, on ne voit pas d'un très bon œil l'escale imposée de Alabama à Cherbourg. Soucieuse de ne provoquer ni l'un ni l'autre des protagonistes, la France entend garder sa neutralité. Seul l'Empereur pourrait accorder la permission demandée par Semmes, mais il est aux courses, à Fontainebleau... . Le comte de Chasseloup-Laubat donne très vite l'ordre de faire relâcher les prisonniers amenés par l'Alabama, la question des réparations s'avère par contre plus délicate. "En aucun cas, disent les textes, un belligérant ne peut faire usage d'un port français pour augmenter sa puissance de feu ou pour faire exécuter, sous le prétexte de réparations, des travaux ayant pour conséquence une augmentation de son potentiel militaire." En fait, et bien que légalement l'Alabama ne peut stationner plus de soixante-douze heures à Cherbourg, il paraît urgent de patienter : on nomme une commission de l'arsenal afin d'évaluer la nature et l'ampleur des réparations à engager éventuellement. Ce répit vient à point pour tout le monde.


Le chasseur traqué

Le 14 juin vers onze heures, trois jours après l'arrivée de l'Alabama, le Kearsarge, fort croiseur yankee, se profile à son tour devant la passe de l'Est...

 

Raphael Semmes et John W. Winslow, le commandant du Kearsarge, se connaissent depuis longtemps. Camarades de promotion, ils s'estiment à peu près autant qu'ils se détestent. Pendant des mois, le Nordiste a traqué l'adversaire haï et sait qu'une telle chance ne se reproduira pas deux fois. L'Alabama est piégé ! Pour Semmes cependant, seul avec lui-même, acculé certes mais peut-être moins qu'il y paraît, se battre n'apparaît pas forcément comme l'issue obligée. Bien qu'il semble acculé, Semmes peut encore choisir entre le combat et la fuite. Pourtant, il n'hésite pas une seconde : "J'envoyai immédiatement à terre l'ordre de charger cent tonnes de charbon, puis je fis abattre les vergues du mât d'artimon ainsi que celles du perroquet, et je me préparai au combat (...) La lutte sera sans doute acharnée et opiniâtre, continue-t-il, mais les deux navires sont de force tellement égale qu'il ne m'est pas permis de refuser le combat."

Semmes se trompe lourdement. L'Alabama accuse une grande infériorité face au Kearsarge, en vitesse, en puissance de feu, en fraîcheur. Non carénée depuis deux ans, sa coque traîne beaucoup d'eau. Son doublage en cuivre "part en éventail" freinant sérieusement sa marche. Son équipage n'a pas eu le temps de se reposer et l'escale abrégée n'a pas permis la réparation des bouilleurs des machines "qui n'avaient été que rapiécés". Bien sûr, l'Alabama compte huit canons à son bord, contre sept à l'adversaire, et dispose d'une formidable pièce, un canon rayé Blackeley, mais sa poudre est humide et en face, les deux "immenses" Dahlgrens à pivot et à âme lisse de 27 cm du Kearsarge, qui peuvent lancer à volonté des boulets pleins ou des obus, rétablissent largement la balance.

Enfin, Semmes semble aussi l'ignorer, le capitaine Winslow a cuirassé les parties vitales de son croiseur d'un doublage de chaînes dissimulées sous un soufflage de bois. Cela fait beaucoup ! Mais le duel est prisé en France. Et sur le port, nombreux sont les officiers français qui ne voient ou ne veulent voir en l'attitude du Kearsarge, toujours posté au large, qu'une insulte, un défi à relever séance tenante. En matière d'honneur, le commandant de l'Alabama n'a toutefois de leçons à ne recevoir de personne. Même s'il avait connu la supériorité de son adversaire, n'en doutons pas, il se serait battu.

La nuit a été calme et la journée s'annonce magnifique, de celles qu'offrent souvent les printemps normands. Dès l'aube, en ce dimanche 19 juin 1864, le vice-amiral Dupouy a fait armer une chaloupe ; accompagné d'invités personnels (dont l'écrivain Octave Feuillet et sa femme), et de plusieurs officiers d'état-major, il donne l'ordre de gagner le large des digues pour assister, aux avant-postes, à l'événement majeur de la saison. Une brume légère achève de se déchirer à la surface d'une eau lissée. Le temps est définitivement au beau : on peut se battre.

"À l'heure dite, le 19 , l'Alabama est sous vapeur et appareille. À dix heures, il est dans la passe de l'Ouest, stoppe un moment pour renvoyer le pilote, et se remet immédiatement en marche, se dirigeant droit sur le Kearsarge qui stationne à neuf ou dix milles dans le Nord-Est. Celui-ci n'est pas moins résolu à accepter l'engagement qui lui est offert. Comme il tient à combattre loin des eaux françaises, et le plus loin possible du port pour rendre l'issue de la lutte décisive, il fait d'abord route au large à petite vitesse ; mais peu après, il se retourne vivement sur l'ennemi.

La première bordée du bâtiment confédéré, peut-être tirée avec trop de précipitation, ne cause aucun dommage au Kearsarge, qui ne riposte pas et continue à avancer avec la même résolution, sur l'Alabama. Mais le moment est venu pour lui de combattre. A son tour, il vient sur bâbord et ouvre le feu avec ses canons de tribord (...). Les deux navires courent en cercle l'un sur l'autre, toujours sur un même diamètre, se relevant mutuellement par le travers et par tribord, marchant tous deux avec une vitesse d'environ neuf noeuds, et à une distance variant', je crois, de quatre à six cents mètres seulement. Un temps superbe et une mer sans ondulations sensibles favorisent le tir des deux adversaires (...)."

 

Soudain un coup terrible en enfilade percute la poupe du Confédéré en explosant sous les ponts. L'Alabama est touché à mort. Aux côtés du préfet maritime, une autre observatrice, Madame Feuillet, subit avec émotion l'intensité du drame qui se joue sous ses yeux : "Tout l'Alabama frémit. On eût dit qu'un tremblement sous-marin ébranlât ses entrailles. Quelques vagues gigantesques l'enveloppèrent puis s'affaissèrent autour de lui, laissant voir à son avant un immense trou béant. L'ennemi impitoyable continuait le feu de ses batteries. L'Alabama ne répondait plus. Bientôt ses mâts, ses cheminées volèrent en éclats dans tes airs. Il essaya de fuir et de gagner la côte, mais l'eau entrant dans sa chaudière arrêta sa marche. Il hissa son pavillon de détresse. Peu de temps après, nous vîmes ce malheureux navire pencher la pointe de son avant vers la mer et disparaître dans les profondeurs (...). Quelques barques françaises et anglaises s'avancèrent à toutes voiles pour tâcher de sauver l'équipage. Nous regagnâmes Cherbourg avec les embarcations qui ramenaient les blessés et les morts. Les malheureux blessés étaient couchés au fond des barques, recouverts par un morceau de voile. On entendait leurs gémissements malgré le bruit des rames (...). Une heure après, nous remontions les escaliers du quai avec le capitaine du Kearsarge qui entrait triomphalement dans la ville, les pistolets à la ceinture et le visage noirci de poudre".

Deux bateaux pilotes de Cherbourg et le Deerhound ont participé au sauvetage. Ce dernier navire, grand yacht appartenant à John Lancaster, Britannique acquis à la cause sudiste, sauvera et emmènera à Southampton Raphael Semmes et les membres de son équipage, recueillis à la barbe des hommes du Kearsarge. Le vapeur français Var, de la Marine nationale, arrivera trop tard pour aider aux secours. La perte de l'Alabama entraînera la mort de vingt-six hommes et fera vingt-et-un blessés. Le Kearsarge n'eut que trois blessés dont l'un mourut quelques jours plus tard. S'ajoutant à l'insolite, deux frères, originaires de Fermanville près de Cherbourg, Jacques-Mathias et Jean-Baptiste Gallien, participèrent au combat, le premier sur l'Alabama, le second sur le Kearsarge.


Autant en emporte le vent...

Le duel s'est déroulé sous les yeux d'une foule énorme massée sur les hauteurs du Roule ou sur les digues, alimentée par tout un-train de Parisiens. La perte chevaleresque de l'Alabama au large du Cotentin a eu des répercussions considérables dans le monde entier. A Charleston et dans un Sud dévasté par la guerre et la misère, la défaite héroïque du corsaire sonne le glas des derniers espoirs de ravitaillement sudiste par des runners, des forceurs de blocus à l'image de l'Alabama, rapides et manoeuvrants. Pire, elle enlève aux troupes confédérées l'une de leurs rares raisons d'espérer encore. En France, l'affaire de l'Alabama entraîne un durcissement diplomatique sans appel à l'encontre des Confédérés.

 

Ironie de l'Histoire, même battu, Semmes restera toujours infiniment plus populaire que Winslow, son vainqueur. Pourtant, le 9 avril 1865, encerclé par l'infanterie nordiste, Robert E. Lee signait à Appomattox la capitulation du Sud

La guerre civile terminée, le gouvernement américain réclame deux cent quarante millions de francs d'indemnités à l'Angleterre en réparation des dommages qu'elle a indirectement permis en autorisant au moins tacitement la construction de l'Alabama et d'autres corsaires sur son sol. Londres refuse tout net et la guerre une fois encore est imminente (1870) lorsqu'on convient in extremis de recourir au premier arbitrage international de l'histoire, dont la sentence rendue à Genève en 1872 (l' 'Alabama Arbitration") constitue l'une des décisions les plus mémorables du droit international. Autant en emporte le vent...

Une épave fascinante et convoitée
Où gît exactement l'Alabama ? La question a toujours fasciné les historiens et, pour des raisons peut-être plus prosaïques, les chasseurs d'épaves. Dès le soir du combat, à la demande de l'empereur Napoléon III, l'amiral Dupouy écrivait : "Le combat a eu lieu à quinze milles au Nord, Nord-Est du môle du fort central de la digue. L'Alabama a coulé dans le Nord, Nord-Ouest de ce même fort à huit milles." Touchante imprécision... Curieusement, malgré la foule réunie devant la scène, pas un observateur n'a apparemment songé à prendre des relèvements précis.

Chasse-Marée n° 36

 

 

 

 

 

 

 

ajxmenu1