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Un peu plus à l'Est, dans le bock d'Hekla, la neige se met de la partie. Vers 10 heures du matin, l'Active, belle goélette de 137 tonneaux commandée par Joseph Turbot, voit son pont noyé par une lame, au point qu'il faut saborder les pavois pour soulager le bâtiment. C'est alors que survient un second paquet de mer. "Au moment où le flot arrive, furieux, sur le navire, déclare le capitaine, le lieutenant Vendart se trouve près de la sortie du poste des matelots. Il est debout et se tient solidement à un cordage. La lame l'enlève néanmoins, sans que personne ne s'en aperçoive." Le bout-dehors est brisé ainsi que les deux mâts, qui flottent le long du bord, menaçant de défoncer le bordé. Le capitaine fait donc couper tout ce qui retient les espars et l'Active se relève. La chambre et le poste sont inondés. "Il faut manoeuvrer les pompes sans cesse, pour éviter que la goélette ne coule, entraînant l'équipage avec elle." Ainsi le navire est-il maintenu à flot jusqu'au lendemain.

La mer s'est alors un peu calmée et bientôt un bâtiment est en vue. Les hommes agitent un pavillon au bout d'un aviron. Fausse joie : la Margot, capitaine Benard, s'approche puis, ayant identifié l'Active, s'en éloigne, les deux capitaines étant en mauvais termes. Plus tard, le stationnaire mènera son enquête mais, faute de preuves formelles, se bornera à conclure : "Je suis très disposé à croire que la Margot n'a effectivement pas mis tout l'empressement qu'elle aurait dû mettre à venir au secours de l'Active."

Par chance, une autre goélette aperçoit les signaux de détresse de l'Active. C'est la Virginie, capitaine Eugène Hars. Ce dernier met aussitôt son canot à la mer avec quatre matelots, et parvient, "après des efforts inouïs et par cinq reprises" à recueillir l'équipage. Les capitaines conviennent alors de remorquer l'Active pour tenter de la sau ver mais après trente heures d'efforts et plusieurs aussières passées, un grain contraint la Virginie à larguer la remorque. "L'Active ne tarde pas à disparaître dans le lointain, conclut le rapport de mer. Elle était déjà entre deux eaux quand on l'a abandonnée. Elle n'a donc pas tardé à couler selon toutes probabilités."

 

Le bilan de ce terrible coup de vent ne cesse de s'alourdir ! Le lougre Agneau de Dieu, gouvernail cassé, pris en remorque par la Mouette, patron breveté Henri Doigneaux, talonne aux abords des Vestmann. Abandonné par son équipage, il est drossé à la côte. Le navire est perdu et le matelot Lobeiro est porté disparu. Un autre lougre, l'Hirondelle, prend la tempête de plein fouet. "Il est démoli, précise le rapport de mer, désemparé de toutes ses voiles et de son canot. La chambre et la cale sont pleines d'eau. Les provisions sont perdues." Deux hommes sont noyés, deux autres blessés. Faute d'équipage suffisant, l'Hirondelle renonce à poursuivre la pêche et rentre à Dunkerque après quelques semaines de réparation à Reykjavik. La Ravissante s'en tire mieux. Mais cette goélette "complètement engagée, ne doit son salut qu'à la grand-voile qui, en se défonçant, la fait redresser".

La liste des avaries ressemble à une longue litanie. Joue bâbord "pantelante", trois mètres de lisse arrachés, plusieurs jambettes brisées pour l'Eugénie, capitaine Zoonekindt. Plusieurs voiles défoncées, six jambettes cassées, lisse à remplacer, divers objets d'armement perdus, une feuille de doublage refoulée à l'avant pour le sloop Pilote n°2. Vergues, guis et bômes brisés, grand-voile et focs emportés pour la Notre-Dame des Dunes, la Léona, la Reine, la Sainte-Nathalie, la Frégate, la Belle Hélène, la Confiance...

 

Onze hommes à la mer

Comme souvent en Islande, la tempête qui a commencé à souffler d'Est, s'est transformée en un véritable tourbillon, les vents passant soudainement d'un point à l'autre de la rose des vents. On imagine l'état de la mer ! Selon le rapport de mer, sur le Schotter Hoff dont la grand voile est emportée, "le capitaine Jean-Baptiste Evrard donne l'ordre à ses hommes d'installer la voile de rechange. Il a, au préalable, envoyé les mousses dans la chambre des matelots, jugeant avec beaucoup de raison, qu'ils ne peuvent être que d'un bien faible secours sur le pont d'un bâtiment balayé à chaque minute par des vagues monstrueuses. Une saute de vent de cap en cap a agité la mer à tel point que le bateau est assommé à chaque seconde. Il y a donc seize hommes sur le pont. Le capitaine est à la barre avec le lieutenant Benard.

"Au moment où les hommes vont installer la nouvelle voilure, un paquet de mer effroyable arrive par l'arrière et balaye le pont de bout en bout, brisant le canot et emportant tout ce qui se trouve sur son passage. Quand le bateau est dégagé, on se compte. Il manque onze hommes, parmi lesquels le capitaine, le second Georges Philippe et deux matelots belges. Les autres naufragés appartiennent en grande partie à Mardyck. Le lieutenant Benard, jeté violemment sur le pont par le paquet de mer, a la jambe brisée, un autre homme s'est cassé le bras." Heureusement, la coque n'a pas souffert et le reste de l'équipage parvient à ramener le navire à Reykjavik.

La même situation entraîne le même drame à bord de la Mardyckoise. Alors que son équipage envergue une grand-voile de rechange, fuyant devant le mauvais temps à quinze milles du neef d'Hekla, ce navire perd neuf hommes, dont le capitaine et le second. Désemparée, échouée puis déhalée, la Mardyckoise est enfin remorquée jusqu'à Reykjavik par la Victoire.

Dix jours plus tard, à l'occasion de sa relâche dans le port écossais de Scrabster, la presse fait état des malheurs de la Martha. "Elle a perdu son bout-dehors et son beaupré avec voiles et gréement, son canot, etc. La grand-voile est hors de service, le mât de misaine est démoli. Il y a des jambettes cassées des deux bords et d'assez nombreuses détériorations de détails. Le chargement a dévié sur tribord." Plus grave : quatre hommes, originaires de Ghyvelde — J. Popieul, D. Brykaert, J. Dewalle et I. Laconte — ont disparu dans un grain. Les circonstances exactes du drame demeurent inconnues, l'armateur van Cauwenberghe-Lemaire s'étant opposé à la publication du rapport de mer.

La liste des noyés n'en finit pas de s'allonger. La Concorde, la Bernardette de Lourdes, l'Émile et Louise, la Notre-Dame des Dunes, la Marie-Jeanne, la Marie-Laure, l'Eeérance, la Jeanne et le Chien de Mer perdent chacun un homme, vraisemblablement dans des circonstances identiques à celles de la disparition du matelot belge de l'Étincelle : "Le 28 avril, rapporte le capitaine de ce navire, à 9h30 du matin, étant à Portland, trente milles au large, ce navire est en cape par une mer démontée, lorsqu'une lame déferle sur le pont et emporte le nommé Charles Messelyn. Il est impossible de songer à le sauver, vu le temps, d'ailleurs il a disparu immédiatement."

Au soir du 28 avril, on dénombre plus d'une trentaine de disparus. Ce bilan peut-il être tenu pour définitif ? Comment savoir exactement ce qui s'est passé dans les tourbillons de neige occultant toute visibilité ? Les lames qui ont détruit la Jeune Berthe, la Charmante et l'Active, qui ont saccagé le Schotter Hoff et la Martha, ont-elles épargné le reste de la flottille ? Ceux-là ont-ils eu la chance de rester à flot, même désemparés, ou de trouver un bateau sauveteur ? En cette fin d'avril, nul ne peut apporter une réponse précise à ces angoissantes questions.


La rumeur

Ceux qui, avant la tempête, pêchaient à proximité de tel ou tel bateau et qui ne les ont plus revus ensuite, en sont réduits à subodorer leur disparition. Comment avoir des certitudes dans une telle confusion, quand chacun lutte pour sa survie ? A cette époque, la communication entre les bateaux n'est pas une sinécure. Le stationnaire lui-même constate "que les signaux particuliers convenus avec les pê­cheurs et que tous devraient connaître, ne sont pas compris en général". Ainsi naît la rumeur, qui ne cesse de s'amplifier.

A Dunkerque, les nouvelles parviennent par trois voies différentes : les missives des capitaines adressées à leurs armateurs, celles des marins à leurs familles et amis, enfin les rapports du stationnaire expédiés à l'autorité maritime. Pour les raisons évoquées plus haut, les deux premières sources sont partielles et fractionnées. Seul le stationnaire, qui collecte l'ensemble des informations et mène son enquête, a une vision d'ensemble des événements, même si elle reste incomplète.

Depuis 1877, le courrier d'Islande est confié au navire danois qui assure la liaison entre Reykjavik et Leith en Ecosse, avant d'être dirigé sur Dunkerque par la ligne régulière du vapeur. Il y a donc un décalage important entre le moment où se passe un événement et celui où il est connu dans le port d'attache. Et cette distance contribue encore à alimenter la rumeur. "Il faut avoir vu un quartier maritime le jour où sont distribuées les lettres, lit-on dans la presse locale, il faut avoir contemplé le cortège des femmes éplorées qui se communiquent les nouvelles pour savoir ce qu'a de poignant l'anxiété de la mère qui attend son fils et de la femme qui attend son mari."

Ce n'est que le 13 mai, quinze jours après la tempête, que les journaux dunkerquois commencent à en informer leurs lecteurs : "La pêche qui s'annonçait au début sous les auspices les plus favorables a été fortement contrariée en avril par un coup de vent qui a soufflé le 16, puis par une tempête d'une intensité extraordinaire, qui s'est abattue dans les parages d'Islande du 25 au 28 avril. Cette tempête a occasionné des avaries graves. Beaucoup de navires ont été légèrement endommagés. La plupart des dommages consistent en bris de beaupré, canot, etc.

Hâtons-nous d'ajouter que nous n'avons aucun naufrage à signaler."

Le 24 mai, le ton est moins rassurant : "Les nouvelles qui nous parviennent aujourd'hui par le courrier de Leith ne sont malheureusement pas meilleures que celles que nous avons insérées précédemment." Les pertes humaines de la Mardcyckoise et du Schotter Hoff sont cette fois précisées. Et le journal ajoute prudemment : "Une lettre adressée à un armateur contient des renseignements déplorables sur l'état général de nos navires islandais. Sans être pessimistes, nous pouvons affirmer dès aujourd'hui que la campagne sera désastreuse. Le simple exposé des faits suivants suffira à convaincre nos lecteurs que nous nous tenons dans les plus strictes limites de la vérité. La tempête à jamais néfaste qui a soufflé le 25 (sic) dans les parages d'Islande a été accompagnée d'une tourmente de neige d'une intensité épouvantable. Une quarantaine de bateaux. dont quelques-uns de Paimpol et les autres de Dunkerque, ont été surpris par cet ouragan. Presque tous ont été en partie désemparés. A bord de plusieurs autres navires, dont on ne connaît pas encore les noms, des hommes ont été enlevés par la mer et noyés. Puisse la réalité être en dessous de ces premiers renseignements, nous le souhaitons ardemment."


Cent soixante-cinq disparus

Le 29 mai, les premiers rescapés sont à Dunkerque. Arrivant de Leith, quarante-six marins de la Charmante, de l'Active, de la Jeune Berthe, de la Louis-Marie et de l'Agneau de Dieu débarquent du vapeur. "La marée étant à minuit 40, raconte un journaliste, deux ou trois cents personnes s'étaient rendues dès 11 heures à l'extrémité du quai de la Citadelle. Parmi elles, nous remarquons beaucoup de femmes de pêcheurs. L'impatience est à son comble, quand retentit vers 1 heure et demie le sifflet de l'Anglia. Les naufragés sont sur le pont et regardent avidement le quai. De leur côté, les femmes, les enfants, les frères de pêcheurs cherchent à reconnaître les leurs. Des exclamations sont poussées. On s'interroge avidement. Enfin, le débarquement commence. La plupart des pêcheurs descendent et alors commencent des scènes touchantes. Nous remarquons une femme dont le fils, un bambin de douze ans, est au nombre des rescapés. Le mousse est à peine à terre qu'il est enlevé dans les bras de sa mère."

Bien sûr, les rescapés témoignent. Mais en dehors de leurs propres souffrances et terreurs, que savent-ils du sort de ceux qui n'étaient pas avec eux ? La terrible incertitude continue de planer sur certains navires, comme le Lulu-Zaa dont on est sans nouvelles. Un mois plus tard, la presse lève un coin du voile mais se refuse toujours à mettre les points sur les i. Ainsi, le 24 juin, le journal La Flandre publie-t-il, "in extenso à l'exception du nom des navires perdus corps et biens", cette lettre de Paul Bertrand, matelot à bord de l'Etoile du Marin :
"Après avoir essuyé plusieurs coups de vent de cape sans incident, est venu celui du 28 avril dernier qui a causé tant de désastre dans notre flottille. A l'heure actuelle, nous comptons cinq navires perdus corps et biens. Cela fait 90 hommes d'une part et le navire de guerre comptait en plus 163 hommes enlevés par la mer. Total : 253 morts entre Dunkerque et Paimpol. Les autres bateaux perdus dont les équipages ont été sauvés, tu les connaîtras assez vite. Le reste des avaries serait trop long à détailler mais je puis affirmer que tous nous avons été plus ou moins démolis. Maintenant, d'autres navires n'ont pas été vus depuis le coup de vent et le stationnaire est continuellement à la recherche."

"De grands malheurs sont arrivés à Islande, écrit de son côté, le 6 juillet, le capitaine de la Belle Dijonnaise à son armateur, M. Navet. Je ne vous en dirai pas plus long pour le moment. Vous saurez assez tôt ce qui s'est passé au juste." Assez tôt ? L'attente va pourtant se prolonger encore. Le 9 juillet, la presse tente de rassurer les familles en expliquant le silence des navires par le fait qu'ils ont été contraints par les glaces de s'éloigner de leurs lieux de pêche habituels : "Il n'est pas surprenant que nous soyons sans nouvelles de plusieurs navires et ceux-ci pourraient bien nous ménager quelque surprise en arrivant à Dunkerque avec des pêches très satisfaisantes qui viendraient ainsi récompenser leur hardiesse."

Les Affaires maritimes tentent à leur tour d'obtenir des informations en consultant les familles de pêcheurs, ce qui contribue à les inquiéter encore davantage et provoque l'ire d'un vieux pêcheur gravelinois : "J'apprends avec regret que les autorités maritimes ont fait prendre des renseignements dans les familles dont les soutiens sont embarqués sur des navires islandais qui n'ont pas donné de leurs nouvelles. Ces investigations officielles viennent jeter le désespoir parmi nos pêcheurs qui se figurent volontiers que l'administration a des détails tenus secrets et qu'ils ne reverront plus jamais les êtres qui leur sont chers."

Le vieux pêcheur en profite pour rassurer les familles : "Tout espoir ne doit pas être abandonné. J'ai moi-même près de vingt campagnes à Islande à mon actif et il m'est arrivé de faire toute une campagne de pêche sans voir le bâtiment de guerre, et par suite, il m'était impossible de donner de mes nouvelles. Avec 60 tonnes d'eau, les navires sont approvisionnés jusqu'à fin juin. Eh bien ! une lettre expédiée d'Islande à cette époque ne peut être arrivée à Dunkerque à l'heure actuelle."

 

A SUIVRE

 

 

 

 

 

 

 

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