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Alexandrie : Six hommes contre deux cuirassés

 

Par Jean-Marie de DECKER de BRANDEKEN


Méditerranée, fin de l'automne 1941. Pour la Royal Navy, la situation commence à devenir précaire. La flotte britannique du Proche-Orient, après une série de lourdes pertes, ne compte plus que deux grosses unités : les cuirassés «Queen Elizabeth» et «Vaillant». ils rejoignent à toute vapeur le port d'Alexandrie, pour y chercher refuge derrière ses ouvrages défensifs.

Depuis l'été, l'objectif primordial ides Anglais en Méditerranée était l'anéantissement des convois allemands et italiens transportant les troupes de l'Axe qui combattaient en Afrique du Nord sous les ordres de Rommel. Face à cette situation, en automne, des Allemands transférèrent un nombre important de sous-marins de l'Atlantique en Méditerranée avec mission de protéger ces convois et d'assurer l'arrivée des renforts réclamés par Rommel.

Les U-Boote s'étaient déchaînés. Le 13 Novembre, le plus grand porte-avions britannique en Méditerranée, l'«Ark Royal» était torpillé au large de Gibraltar. Douze jours plus tard, de corps de bataille de lia flotte d'Alexandrie comprenant les cuirassés «Queen Elizabeth», «Valiant» et «Barham» était à la mer entre la Crète et la Cyrénaïque, lorsque de sous-marin U-335, lieutenant de vaisseau Tiensenhausen, franchissant hardiment l'écran des destroyers anglais vint loger une gerbe de quatre torpilles dans les flancs du «Barham». Trois au moins des torpilles firent but entre la cheminée et la tourelle 3 du cuirassé dont les soutes explosèrent et qui chavira en moins de dix minutes dans un immense nuage de fumée jaunâtre.

Un mois plus tard encore, dans la nuit du 18 au 19 Décembre, les croiseurs de Malte s'engageaient dans un champ de mines en tentant d'intercepter un convoi de ravitaillement de Rommel dans des parages de Tripoli. Le croiseur «Neptune» et le destroyer «Kandahar» furent coulés, les croiseurs «Aurora» et «Penelope», sérieusement avariés.


Alexandrie, repaire impénétrable

Après cette série de revers successifs, la Royal Navy avait besoin, ide temps pour reprendre son souffle. Quel havre plus sûr que le port d'Alexandrie pour panser ses plaies et se refaire des forces ?

Il est merveilleusement bien protégé et étroitement surveillé.

À 30 milles déjà, au nord-ouest de la base, les Anglais ont 'mouillé un champ de mines de plusieurs milles. A six milles de l'entrée du port sont mouillés plusieurs champs de mines circulaires, avec amorçage à distance. Ils ont 10 mètres de profondeur. Les câbles d'un système d'alarme automatique flottent, serrés, devant la rade. En outre, des nombreux bancs de sables qui la bordent forment autour de celle-ci un obstacle naturel ; ils ne laissent pas le choix de la route aux navires qui approchent. Ceux-ci sont obligés de suivre un chenal bien déterminé et surveillé de près.

Le grand bassin du port — poste d'amarrage normal de (la flotte de la Méditerranée — est séparé de la pleine mer par le large môle ouest, long de, plusieurs kilomètres, et un môle est, plus court. La brèche entre les deux môles, de 200 mètres à peine, constitue l'entrée du port. Elle est entièrement barrée par trois épais filets d'acier.

En outre, des garde-côtes patrouillent, jour et nuit devant l'entrée du port ; à intervalles irréguliers, ils lancent des grenades sous-marines devant les barrages. Tout un dispositif de surveillance par mer, air et terre, de batteries côtières et d'ouvrages fortifiés protège des alentours d'Alexandrie sur des kilomètres carrés. De nombreuses batteries de D.C.A., des tours de guet sont réparties dans toute la zone portuaire et, particulièrement, sur les môles. De nuit, la baie est prise sous le feu d'innombrables projecteurs rotatifs, à plusieurs kilomètres en mer.


Le «Maïale»....

Bref., la forteresse imprenable, de repaire impénétrable ! C'est du moins ce que pensaient des Anglais. Ils avaient tort. .La «Deciima M.A.S.» allait se charger de leur prouver.

La «Decima M.A.S.», c'est Xième flotidle M.A.S. de la marine italienne. Ses initiales sont celles d'une devise latine imaginée par le poète Gabriele d'Annunzio : «Memento audere semper» («Souviens-toi l'oser toujours»). Les marins qui s'y engagent —toujours dans le plus grand secret — seront par la suite surnommés «les hommes torpilles».

      
L'engin grâce auxquels les Italiens parviendront à pénétrer dans le port d'Alexandrie est une invention de leur crû : le. «maiale», c'est à 'dire le cochon.

Il s'agit d'une torpille de 5,50 m. de long, munie de deux sièges pour les pilotes, 'pouvant naviguer et plonger à la façon d'un sous-marin. Mue par un moteur électrique pratiquement silencieux, elle peut atteindre une vitesse de 4km/heure. Son rayon d'action est d'environ 16 km, elle peut plonger jusqu'à trente mètres.

Sa partie avant est un cône explosif muni d'un dé­tonateur avec un mécanisme d'horlogerie. Il s'enlève aisément à l'aide d'une vis à 'oreilles. Au moyen d'un filin passant dans un anneau se trouvant à sa pointe, soit sur son corps, ce cône peut alors être fixé n'importe où.

          

La partie 'médiane ide la torpille est un réservoir de compensation qui permet la plongée et 'la remontée en surface. Les instruments de pilotage et les accessoires sont abrités sous un capot. Les accus et les moteurs sont fixés derrière le siège du pilote, ainsi qu'un réservoir de plongée instantanée qui fonctionne à l'aide d'air comprimé.
Le dossier du second siège sert également de coffre à 'outils. Il renferme le matériel essentiel pour les hommes-torpilles : cisailles, crampons pour fixer le cône de charge à la coque 'du navire à couler et cric à filet à air comprimé. Sur leur scaphandre, les dieux hommes d'équipage portent l'appareil Davis, appareil respiratoire breveté en Angleterre et fabriqué sous licence en Italie. il permet de demeurer environ six heures sous Veau. Pour lie transport dans le secteur opérationnel, les «maiales», enfermées dans des réservoirs étanches, sont fixées à l'a coque d'un submersible.

C'est avec ces engins, super-sophistiqués pour l'époque, que la «Decima M.A.S.» va se lancer à l'assaut du port d'Alexandrie.

Le commandant de (la «Decima M.A.S.» est le prince Valério Borghèse.

Descendant du pape Paul V, prince de Rossano, Sulmosa et Monte Compatri, quatre fois duc, six fois marquis, treize fois comte, baron et seigneur, Junio Valerio Borghèse fut le dernier des corsaires modernes. Cet illuminé, ce stratège fou et méticuleux qui viola les rades d'Alger, de Gibraltar, de la Sude, de Mersin, d'Alexandrie, qui coula aux Alliés 265.352 tonneaux de navires, qui refusa l'armistice signé par Badoglio, rejoignit Mussolini aux derniers jours du facisme, rallia sous ses drapeaux 20.000 volontaires, et obtint à la fois des Allemands et des Américains les honneurs de la guerre, n'est à l'époque que capitaine de corvette.

Commandant du sous-marin «Sanie», il connaît bien les problèmes des engins d'assaut pour avoir accompli trois missions sur Gibraltar. Et c'est tout naturellement à lui que pense le haut-commandement de la marine italienne pour prendre la succession du commandant Moccagatta, chef de la «Decima M.A.S.», tué en opérations devant Gibraltar en Juiller 1941.


Le plan de Borghèse

Pour la mission d'Alexandrie, Borghèse a dressé son plan. Le sous-marin «Scire» transportera les «maiali». Trois torpilles tenteront de pénétrer dans le port : la première, avec le lieutenant de vaisseau Durand de la Penne qui dirigera l'opération. Avec son équipier, le sous-officier scaphandrier Emilio Blanchi, il attaquera le «Valiant». L'ingénieur du Génie maritime Marceglia et le quartier-maître de 2e classe Spartaco Schergat s'occuperont du «Queen Elizabeth». Le capitaine Martelotta et le sous-officier scaphandrier Marino devaient attaquer le porte-avions «Formidable».

    

Alors que se poursuit l'entraînement des hommes-torpilles, une section spéciale de la Marine italienne construit, à l'aide de cartes, de croquis et photos aériennes, une maquette du port d'Alexandrie, grâce à laquelle il est possible d'établir un plan d'attaque minuté.

Les bulletins 'météorologiques et hydrographiques sont épluchés minutieusement, ainsi que les rapports des agents secrets italiens en activité à Alexandrie. Leurs informations concernant les points faibles de la sécurité du port sont de la plus haute importance pour les hommes de Borghèse qui, leur mission accomplie, doivent débarquer et se cacher en territoire ennemi.

Le 3 Décembre 1941, les derniers préparatifs terminés à la base navale de la Spezia, le «Scire» quitte le port, avec trois réservoirs vides collés à sa coque. Officiellement, le bruit court que le submersible part pour un exercice d'entraînement. Les torpilles sont chargées à bord d'un ferry-boat qui lève l'ancre, discrètement, à la tombée de la nuit.

Le «Scire» arrive à l'île de Léros six jours plus tard. Les prévisions météo sont bonnes, la phase de la lune est favorable. Le 14 Décembre, le submersible quitte Léros, les hommes-torpilles à son bord, et met le cap sur Alexandrie. En cours de route, le temps change brusquement et le «Scire» doit lutter contre une mer démontée. Mais le mécanisme est enclenché, il est trop tard pour faire demi-tour. Le temps d'ailleurs se remettra bien vite.

Le 18 Décembre, à 18 h.40, le Scire» fait surface à 1,3 mille au nord du feu du môle d'Alexandrie, émergeant juste assez pour permettre l'ouverture du panneau du kiosque. ll fait un temps idéal, nuit noire, mer calme, ciel serein. Devant lui, dans le black-out de la guerre, le port étend ses digues, ses bassins, ses grues, ses secrets. Peu à peu le regard s'habitue aux ténèbres et on finit par distinguer, au cœur de la nuit, deux silhouettes plus noires encore : celtes des cuirassés «Valiant» et «Queen Elizabeth», les mastodontes de l'escadre de la Méditerranée, défenseurs des convois alliés vers Malte. À 20 heures, les hommes-grenouilles sortirent du kiosque en tenue de combat. Le commandant, Valério 'Borghèse, était là, impatient et heureux, et furieux aussi de ne pas pouvoir plonger avec ses gars. En passant devant lui, les hommes en combinaison étanche, palmes aux pieds, poignards à la ceinture, le saluèrent et dirent :
— Commandant, donnez-moi le coup de pied qui porte bonheur !

Cela faisait partie du rituel. À chaque mission de la Xe Botnie M.A.S., son chef jetait ses hommes à la mer d'un vaste et fraternel coup de pied au derrière : ces héros aimaient commencer leur travail par ce geste que l'on réserve généralement aux lâches ! La chance sourit aux audacieux

          

Les hommes-grenouilles prirent place sur leurs «cochons de mer», la tête seule émergeant de l’eau, appareil respiratoire en fonction, et filèrent vers les barrages. À quelques dizaines de mètres, ils entendirent soudain des voix : celles de marins anglais qui patrouillaient devant la rade à bord d'un garde-côte.

Ils s'arrêtèrent, ouvrirent leurs boîtes de ration —des tuyaux hermétiques contenant des aliments comprimés — et se mirent tranquillement à dîner : ils étaient en avance sur l'horaire.

Puis, ce fut l'heure. Les hommes de Borghèse à cheval sur leur engin, poussèrent le levier d'immersion, entrèrent dans l'eau noire. En plongée, sans pouvoir dépasser deux noeuds, ils commencèrent à longer les filets de protection du port pour tenter de les forcer ou de trouver une ouverture. Des charges explosives étaient accrochées aux filets. Les cisailles à air comprimé font trop de bruit pour pouvoir être utilisées là. Alors, ils refirent surface pour, éventuellement, tenter de passer par dessus les filets.

Il était minuit, lorsque tout à coup, un ronronnement emplit les profondeurs de la mer. Les Italiens virent les filets s'ouvrir miraculeusement devant eux comme un rideau de théâtre. Un navire de transport et trois contre-torpilleurs rentraient à Alexandrie. Les Italiens prirent leur sillage au plus près, les suivirent en immersion, tremblants d'être distancés. Ils passèrent. Derrière eux, les filets se refermèrent. Ils étaient dans place.

Bientôt, ils se séparèrent. La Penne et son coéquipier Bianchi, partirent vers la gauche en direction du «Valiant», tandis que les deux autres torpilleurs dérivaient un grand arc de cercle autour du petit môle vers leurs objectifs et se perdaient dans la nuit.

La Penne se faufila entre les unités de la flotte française internées là, passa devant le croiseur «Lorraine» et s'approcha du «Vaillant». À quelques dizaines de mètres du croiseur, il se heurta au filet qui le protégeait. Les deux hommes firent passer leur engin par-dessus celui-ci et s'approchèrent de l'ombre géante.

Il était deux heures 'du matin, lorsque leur «cochon» fit surface prudemment. Ils se trouvaient à quelques mètres du «Vaillant». C'est alors que se produisit 'le premier drame. Les deux hommes avaient quitté leur torpille pour se livrer à une inspection du navire à quatre ou cinq mètres de profondeur, lorsque celle-ci coula brusquement, tout en continuant sa marche en avant... Elle descendit irrésistiblement vers le fond, se déséquilibra et s'immobilisa dans ta vase, à 17 mètres de la surface.

Le Penne demanda à Bianchi d'aller voir ce qui se passait et attendit, en surface, qu'il revînt lui donner des nouvelles de la torpille. Des minutes s'écoulèrent qui durèrent des siècles. Bianchi ne revenait pas. La Penne plongea à sa recherche. Sans succès. Bianchi avait dû s'évanouir, s'être noyé, perdu dans toute cette ombre. La Penne se retrouvait seul. Il tenta de remettre l'engin en marche et aperçut que l'hélice était bloquée par un filin.

Le «cochon» mesurait six mètres de long et il était pris dans la vase mouvante, gluante d'Alexandrie. Impossible 'pour un homme seul de la remorquer. Alors, posément, la Penne démonta la tête explosive de la torpille et, moitié nageant, moitié se traînant dans la vase, il remorqua ses trente kilos de toilite tout en cherchant à tâtons la coque du cuirassé anglais. il ne voyait rien, la vase montait, compacte, gluante. La sueur coulant de son front dans son masque, l'aveuglait.

La bagarre dura quarante minutes. L'effort était surhumain, la solitude terrible. L'Italien était prêt à renoncer, au bord de l'évanouissement, épuisé, lorsque sa tête heurta brutalement une masse dure.

Il la tâta sous les doigts il sentit le métal hérissé de coquillages et d'algues. repéra un énorme bourrelet d’acier,  c'était la quille de roulis du «Valiant». Un quart d'heure plus tard, la charge était fixée sous le cuirassé. L'Italien actionna le mouvement d'horlogerie de la bombe et, à la nage, il s'enfuit dans le noir.

        

Le premier «cochon» coula

Épuisé par cet effort, il fit surface quelques instants plus tard et se débarrassa de son appareil respiratoire. Ranimé par l'air frais, nagea vers la terre. Tout à coup un grand remue-ménage se produisit à bord du «Valiant». Coups de projecteurs, éclats de voix, gens qui couraient sur le pont, quelques rafales de mitrailleuses. Découvert pour découvert, la Penne se hissa tant bien que mal sur le corps mort auquel était attaché la chaîne du cuirassée, où il eut la surprise de retrouver Bianchi qui s'y était réfugié après avoir perdu la «Maïale».

Une vedette anglaise vint cueillir les deux hommes et les conduisit à terre pour un interrogatoire. Rien à en tirer. Les deux Italiens remirent leurs papiers militaires, mais se refusèrent à répondre aux questions. Mais l'amiral Cunningham qu'on avait réveillé à quatre heures du matin pour l'informer de l'incident, donna l'ordre de les ramener à bord du «Valiant» et de les enfermer au plus profond du navire.

Peut-être se décideront-ils à grave pour son navire.

La Penne et Bianchi furent enfermés dans la soute à munitions, sous laquelle la charge avait été placée.

Dix minutes avant l'explosion La Penne demanda à parler au commandant et l'informa qu'il ne pouvait plus sauver son bâtiment, que celui-ci allait bientôt sauter et qu'il y aurait lieu de le faire évacuer d'urgence.

— Où sont les charges, demanda le capitaine de vaisseau Morgan, commandant du «Valiant».

Silence. L'Italien fut reconduit dans la soute à munitions. Cette fois, son compte était bon. Quelques effroyables minutes d'attente et ce fut l'explosion attendue. Il était six heures du matin. Le «Valiant» se souleva, prit aussitôt de la bande et retomba à plat au fond de la rade.


Mission accomplie !

Miraculeusement épargné, Durand de La Penne remonta sur le pont. Plusieurs marins anglais s'y trouvaient encore, qui le saluèrent. Se dirigeant vers la poupe, il aperçut le commandant .Morgan, son regard rivé sur lui, tandis que son navire coulait. Le soleil se levait sur le «Queen Elizabeth». Au même instant, le navire explosa. Il s'échoua lui aussi sur le fond du port.

Cela, c'était 'le travail de l'équipe Marceglia-Schergat pour qui dans l'ensemble tout s'était déroulé conformément aux plans. La tête explosive du «cochon», avait pu être détachée et fixée par un câble amarré aux deux quilles de roulis du «Queen Elizabeth». Puis, les deux 'hommes avaient ré enfourché leur engin et s'étaient dirigés vers la terre. Après avoir détruit la «maiale» et s'être caché pendant quelques heures dans les rochers, ils réussirent à gagner Alexandrie et, même, à prendre le train pour Rosette devant laquelle il avait été prévu que le sous-marin italien «Topazio» croiserait pendant deux nuits consécutives avec l'espoir que les survivants du raid parviendraient à dérober quelque embarcation pour le rejoindre.

Marceglia et Schergat échouèrent de peu dans leur tentative. Ils furent cueillis par la police égyptienne au moment où ils regagnaient le rivage.

La troisième équipe, Martelotta-Marino, devait attaquer le «Formidable». Leur «maïale» faillit être éperonnée par l'un des torpilleurs anglais au moment d'entrer dans la rade. Ils en furent quitte pour une forte émotion. Mais la chance, décidément, n'était pas avec eux. Le porte-avions n'était pas dans la rade. À défaut, ils allèrent fixer la tête de leur «cochon» sous la coque d'un grand pétrolier, le «Sagona», à côté duquel le destroyer «Jervis» était ancré pour faire son plein de carburant. Le «'Sagona» sauta et le «Jervis» en eut pour un mois de bassin de radoub. Mais les deux hommes furent arrêtés aux grilles du port alors qu'ils tentaient de s'évader.

Ainsi pour le prix de six prisonniers, les Italiens avaient infligé à l'escadre britannique de la Méditerranée les plus graves dommages qu'elle eût subis depuis le début des hostilités. C'était un coup très dur porté à la fois à l'orgueil .national (deux cuirassés de Sa Majesté coulés dans un port sous contrôle britannique !) et à l'ensemble de la stratégie de l'Amirauté. Tant que les deux énormes blessés resteraient en cale sèche, cela signifierait, en effet, l'affaiblissement des convois alliés partis de Gibraltar, celui de la défense de Malte et, par contrecoup, une sécurité plus grande pour les navires qui ravitaillaient depuis l'Italie et la Grèce l'Afrika Korps de Rommel.

L'amiral Cunningham, qui arborait sa marque de commandant en chef sur le «Queen Elizabeth» écrivait à Winston Churchill :
— Nous ne savons pas comment l'ennemi est parvenu à pénétrer dans le port. Maintenant, tout le monde est pris d'hystérie chaque fois que, dans la nuit, on voit quelque chose flotter dans la rade ou que l'on entend un bruit suspect sous la coque d'un bâtiment. Mais il faut admirer le sang-froid de ces Italiens....


Un secret bien gardé

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette grande victoire navale italienne passa presque inaperçue. Tant du fait du petit nombre des assaillants que du soin jaloux avec lequel les Anglais s'efforcèrent de dissimuler ce revers.
Comme aucun des six exécutants n'était revenu ou n'avait donné de ses nouvelles, on demeura dans l'expectative en Italie. On envoya des avions prendre des photos de la rade d'Alexandrie et l'on constata que le «Valiant» et le «Queen Elizabeth» étaient toujours là et paraissaient intacts. En effet, les photos prises à la verticale empêchaient de voir que les deux navires s'étaient enfoncés plus bas que leur ligne de flottaison. Comme ils n'avaient pris pratiquement aucune gîte, les photos n'apportaient aucune indication. On crut donc l'opération ratée et si l'on cria victoire, ce fut sans conviction.

À Alexandrie, les Anglais profitèrent de la situation. Ce sera le plus bel exemple de secret collectif qui soit. On travaillera durant des mois aux réparations nécessaires sans qu'une seule photo aérienne puisse déceler et sans qu'aucun des milliers de marins et ide travailleurs impliqués dans la tâche ne trahisse le secret, ne fût-ce que par une imprudence de langage. Ce ne sera qu'après la capitulation italienne que Borghèse apprendra le succès de l'opération.

On leur apporta du champagne en prison — Même dans cette guerre pleine d'actions barbares, reconnut-il plus tard, la chevalerie flamboya ! Le soir de Noël 1941, cinq jours après l'exploit de mes hommes, ceux-ci furent rassemblés par les Anglais dans une grande 'cellule de la prison d'Alexandrie. Et on leur apporta du champagne, afin qu'ils puissent porter un toast à la «Decima M.A.S.» !

Les six hommes furent libérés par les Anglais, après que l'Italie ait déposé les armes en 1943. Durand de la Penne rejoignit alors les petites unités italiennes qui luttaient désormais aux côtés des Alliés. Il participa à une opération combinée anglo-italienne contre la base navale de La Spezia, qui avait pour but d'empêcher la destruction du port par les Allemands en retraite. Son action et celle de ses hommes évita le blocage du port.

Au début de 1945, l'officier italien reçut à Tarente des mains du prince-héritier Umberto la plus haute distinction italienne, la Medaglia d'Oro. Un officier supérieur de la Marine britannique s'approcha du prince-héritier au moment où celui-ci allait décorer Luigi Durand de la Penne et lui demanda :
— Puis-je solliciter l'honneur d'épingler moi-même la médaille d'or sur la poitrine de ce valeureux gentleman ?

C'était le vice-amiral Sir Charles Morgan, l'ancien commandant du «Valiant» devenu commandant en chef des forces navales britanniques en Méditerranée.

Neptunus décembre 1981

 

 

                                                                                                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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