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Dans l'estuaire de la Gironde... L'Opération Coque de Noix


Il ne s'agit pas, cette fois, d'une grande bataille navale, d'un épisode de la guerre des convois ou de l'exploit de l'un ou l'autre navire corsaire. Il s'agit d'une opération de peu d'importance quant aux moyens mis en oeuvre, puisqu'elle ne mit en ligne que six kayaks en caoutchouc montés par douze hommes. Ces hommes n'étaient pas des marins, mais avaient avec la marine des rapports étroits, puisqu'ils appartenaient au Royal Marines. Mais comme leur objectif était la destruction de bateaux, l'opération Coque de Noix s'inscrit aussi dans le contexte de la guerre navale.

— Canoes sur le pont !
Dans la nuit glacée de Décembre, le commandant Hasler tremblait légèrement de froid et d'émotion sur le pont du sous-marin anglais « Tuna ».

Le raid, d'une audace stupéfiante, qu'il avait conçu, organisé, et qu'il fallait maintenant exécuter, commençait. Avec six canoes, il allait tenter de remonter la Gironde, d'entrer dans le port de Bordeaux, et de faire sauter au nez et à la barbe des Allemands tous les cargos ennemis qu'il pourrait.

Ce projet avait paru tellement enfantin et absurde aux autorités militaires britanniques que pendant des mois il n'avait même pas été pris en considération. Comment des canoés pourraient-ils, à partir de la pleine mer, remonter les 90 kilomètres de la Gironde et entrer dans le port alors que toute la région était hérissée de formidables défenses, sillonnée de patrouilles terrestres et navales sous la surveillance constante de la Luftwaffe, battue la nuit par de puissants radars et des projecteurs ? C'était tout à fait impossible.

Pourtant les navires allemands, dans leur repaire de Bordeaux, constituaient une grave menace pour les Alliés. Ils forçaient impunément le blocus américain et anglais et, grâce à eux, l'Allemagne était ravitaillée en matières premières indispensables.

Il fallait les détruire. Or on ne pouvait songer ni à une opération terrestre qui aurait exigé des forces considérables, ni à une opération navale : Bordeaux étant à l'intérieur des terres, ni à une opération aérienne qui aurait fait trop de dégâts dans la population civile. C'est ainsi que le Haut Commandement allié fut contraint de s'intéresser au fantastique projet du commandant Hasler, à l'opération « Coque de Noix ».


1. Volontaires pour mission dangereuse

Celle-ci débuta un certain jour de l'été 1942, lorsque le commandant Hasler, passionné de sports nautiques, ayant derrière lui dix ans de service, décoré pour sa belle conduite au combat en Norvège, en 1940, réunit une trentaine de fusiliers marins désireux de se colleter personnellement avec l'ennemi, quel que pût être le risque à courir.

Sans rien leur dire de l'opération projetée, on les soumit pendant six mois à un entraînement intensif dans la base navale de Portsmouth. Ils y apprirent à pagayer sans bruit, à embarquer dans un canoé sans le faire chavirer, à s'en servir aussi bien de nuit que par mauvais temps. On les habitua à se déplacer sous l'eau, une ceinture lestée autour des hanches, un tuyau entre les dents pour respirer au moyen d'un appareil de sauvetage utilisé par les équipages de sous-marins.

On les parachuta, revêtus d'uniformes allemands, à six cents kilomètres de leur base, au nord de l'Angleterre, en leur laissant quarante-huit heures pour revenir à Portsmouth. On les entrains à franchir sans être vus les défenses sévèrement gardées de la base. Chaque mois, Hasler éliminait les hommes qui ne donnaient pas satisfaction.

On leur apprit ensuite à se servir des bombes « collantes » ou « mines ventouses » qu'ils devraient utiliser. Ces mines étaient pourvues d'un puissant aimant permettant de les fixer contre la coque d'un navire, habituellement en-dessous de la ligne de flottaison. Elles étaient munies d'un dispositif d'amorçage particulier constitué par une petite capsule d'acide qu'il suffisait de percer, le moment venu, au moyen d'une vis à ailettes. L'acide se répandait alors sur une membrane en matière plastique qu'il rongeait à une vitesse déterminée. Une fois la membrane percée, c'était l'explosion.

Le 1er Décembre, les hommes sélectionnés- ils étaient onze - embarquèrent sur le sous-marin « Tuna » et ce fut en mer seulement qu'Hasler leur expliqua pour la première fois en détail ce qu'il attendait d'eux. Une fois qu'il eut terminé, l'un d'eux posa la question que tous avaient en tête : Comment reviendrait-on ? Le sous-marin les attendrait-il ? Hasler secoua la tête : il leur faudrait saborder les canoës et rejoindre l'Espagne, après avoir traversé la France avec l'aide de la Résistance.


2. Le « Tuna » en Gironde

A 20 heures 22, ce 8 Décembre 1942, les hommes du commando apparurent sur le pont du « Tuna », à 7 kilomètres au large de l'embouchure de la Gironde, le visage et les mains couverts de graisse noire, bizarres et inquiétants dans leur équipement imperméabilisé que bosselaient les revolvers et couteaux qu'ils portaient. Dans la nuit très claire, un patrouilleur allemand évoluait à 600 mètres environ.

En passant par l'écoutille, un des canoës, le « Cachalot », se déchire. « Expédition terminée pour vous, dit le commandant aux deux hommes qui devaient le monter. Vous retournez en Angleterre avec le « Tuna ». Et de six canoes, il ne sont déjà plus que cinq.

Au même moment, les projecteurs s'allument sur le patrouilleur allemand qui vire lentement et se dirige vers le sous-marin. « Le radar nous a repérés, dit le commandant du « Tuna ». Faites vite ». Quelques instants plus tard, les cinq canoés s'éloignaient dans la nuit, à la limite de la zone balayée par les projecteurs. Le sous-marin s'enfonça et transmit à Londres le message convenu : « Opération Coque de Noix terminée à 21 heures », ce qui voulait dire que les canoës avaient été débarqués.


3. Vers Bordeaux à la Pagaie

Sur l'océan, il n'y a plus que cinq canoës. Ils piquent rapidement vers l'estuaire, portés par la marée montante. Il fait près de zéro degré. Les gouttes d'eau que soulèvent les pagaies et qui fouettent les visages sont autant de coups de poignard.

Au bout d'une heure, le commandant Hasler stoppe. Il entend une sorte de grondement de vagues vers lequel le courant, qui file à près de huit kilomètres à l'heure, les entraîne inexorablement. C'est un mascaret d'une extrême violence : la marée montante se heurte aux eaux descendantes de la Gironde. Elles forment une espèce de marée sur un bas-fond de sable.

Les cinq canoës foncent ; ils n'ont pas d'autre choix. Dans l'effort, chacun oublie sa terreur et les morsures de l'eau glacée qui submerge les équipages. Les canoës passent. Hasler se retourne et fait le compte : il en manque un, le « Coalfish ». Il donne un léger coup de sifflet imitant le cri de la mouette. Pas de réponse. Le « Coalfish » est perdu. On ne saura jamais ce qu'il est devenu. On ne retrouva pas les corps de Wallace et d'Erwart.

Les quatre canoës rescapés continuent. Les contours du phare de la Pointe de Grave deviennent visibles. Chacun éprouve un sentiment de soulagement. Mais presque aussitôt un nouveau et lointain grondement serre les cœurs. C'est un deuxième mascaret. Il est plus terrible encore que le premier. Les vagues déchaînées, hautes de plus d'un mètre cinquante, se bousculent. Un cri retentit au milieu du fracas. Le « Conger » a chaviré. Sheard et Moffat sont à l'eau.

Ils parviennent, néanmoins, à sortir leur canoé du tourbillon. Vomissant, épuisés, glacés, ils s'y accrochent pendant que les autres s'approchent. Examen du « Conger ». On ne peut l'écoper ; il est déjà trop plein. La marée, de plus en plus furieuse, précipite les canoës vers une plage hérissée de canons et de mitrailleuses allemands.


4. De six, il n'en reste plus que trois

Les voici dans la lumière éblouissante des vingt-cinq milles bougies du phare de la pointe du Grave. Ils vont être repérés. Il est déjà deux heures du matin. La nuit est presque à moitié passée. Ils ne sont même pas dans l'estuaire et trois canoës sur six sont déjà hors de combat. Hasler, pendant une seconde, a le sentiment que tout est perdu. Mais il donne calmement ses ordres.

Dans l'eau a deux ou trois degrés, Sheard et Moffat obéissent. Avec leurs poignards, ils lacèrent la toile du canoe pour le saborder. Puis, Sheard s'accroche à l'arrière du canoë d'Hasler. Moffat s'accroche à celui de son second, Mackinnon.

C'est une décision tragique qu'a prise Hasler. Il sait qu'en refusant d'abandonner à leur sort Sheard et Moffat, il risque de compromettre toute l'expédition. Il va les remorquer jusqu'à la plage. S'ils tiennent jusque-là, ils s'abattront à demi-morts de froid sur la grève et seront pris. S'ils sont pris, les Allemands seront alertés et le reste du commando sera sûrement capturé mais Hasler ne peut pas abandonner ses compagnons. Pas encore, du moins.

Les trois canoës avancent péniblement à la vitesse d'un kilomètre à l'heure. Le phare les éclaire horriblement. Chaque fois qu'il passe, ils font le gros dos, s'attendant à une pluie d'obus. Ils traversent l'étroit passage entre la terre ferme et l'île de Cordouan. Ou un troisième mascaret les attend.

À coups de pagaies forcenés, les trois embarcations foncent de nouveau dans la tourmente. Hasler, à demi étouffé par les vagues qui déferlent, songe aux deux hommes qui sont dans l'eau. Mieux vaudrait qu'ils lâchent prise. Mais ils tiennent. Et le mini-convoi passe.

Enfin le courant les porte au-delà de la porte de Grave. Ils sont là, maintenant dans la Gironde et à l'abri du phare, mais glacés, épuisés, découragés. Ils ont pagayé sans arrêt pendant six heures trente. Il est trois heures du matin.

Il faut que Sheard et Moffat aient une constitution de fer pour être encore en vie. Hasler veut maintenant aborder quelque part et se cacher jusqu'à la prochaine nuit pour permettre à ses hommes de récupérer quelques forces. Mais il faut d'abord sortir de la zone dangereuse du port du Verdon, or il s'aperçoit avec horreur que le courant les entraîne irrésistiblement vers le port.

Il distingue dans la nuit claire, à 1500 mètres devant lui les vagues contours de la jetée et le feu bleuâtre qui en marque le bout. Ils vont être jetés sur le môle. Ils ne peuvent pas lutter contre le courant avec les canoés alourdis par les naufragés. Sous peine de compromettre le succès de la mission, il fallait abandonner tout de suite les deux hommes sans canoés. Ils ont leur gilet de sauvetage, ce qui leur donnait plus de chances de survivre en les abandonnant près du Verdon qu'en pleine mer.
Et le commandant s'entend dire, sachant qu'il ne pouvait plus rien dire d'autre, à son passager : « Sheard, je vous laisse, sans ça nous ne passerons pas. Essayez de nager jusqu'à la rive, ce n'est pas loin. Il le faut. Je suis désolé »;

Le visage de Sheard est secoué de tremblements violents. L'homme grelotte de froid. La voix halète :
— Je comprends Commandant, ne vous en faites pas. Merci de nous avoir traînés jusque-là.

Pour Sheard et Moffat, l'aventure était terminée. Ils lâchèrent le plat bord des canoes qui les avaient remorqués jusque-là et disparurent, presque aussitôt dans l'eau noire. Le corps de Moffat fut rejeté à 120 kilomètres de là sur la plage des Sables d'Olonne. Sheard disparut à jamais.


5. Plus que deux...

— Les trois canoes restants, le « Cuttlefish », le « Crayfish » et le « Catfish » essaient péniblement de regagner le centre du chenal pour éviter la jetée. Soudain Hasler distingue la silhouette de trois contre-torpilleurs allemands ancrés à une centaine de mètres de la jetée. Il va falloir que les canoës passent entre celle-ci et les trois navires.

Hasler passe avec son coéquipier Sparks, couché sur le canoe, en pagayant avec les mains pour ne pas faire de bruit. Une lampe à signaux se met à clignoter sur un des contre-torpilleurs. Les deux hommes attendent la rafale. Mais elle ne vient pas. Et le premier canoé atteint enfin la sécurité au-delà de la jetée du Verdon.
Le « Crayfish », qui apparaît dans l'ombre comme un tronc d'arbre, rejoint sans encombre. On attend maintenant le « Cuttlefish ». La lampe sur le contre-torpilleur se remt à clignoter. Il y a un cri dans la nuit. Le froid est très vif. Silence de mort dur la Gironde. Hasler, au bout d'un temps, fait le cri de la mouette. Pas de réponse.

On apprendra plus tard que les deux hommes du « Cuttlefish » avaient été capturés et fusillés par les Allemands.

Et de six canoës au départ, au bout de dix heures de cette terrible nuit, il n'en reste plus que deux.

Les deux derniers canoës repartent. Leurs occupants sont plus morts que vivants, mais ils pagaient toujours. À 6 heures 30 du matin, une rangée de pieux à 200 mètres de la rive sud-ouest sur laquelle se brise la houle du large manque de les faire chavirer. Ils n'ont plus qu'une heure avant le lever du jour pour trouver une cachette.

Enfin, à l'aube, après une heure d'exploration infructueuse, Hasler découvre un petit promontoire sablonneux : la pointe des Oiseaux. Les deux canoés s'y cachent dans de maigres broussailles et s'abritent sous un filet de camouflage. Il fait jour. Hasler et ses trois compagnons ont fait 42 kilomètres à la pagaie. Leurs chances de réussir sont infimes. Et pourtant leur exploit va mettre Hitler dans une rage folle.

A ce moment, les Allemands des postes de garde côtiers savent déjà que quelque chose est en train de se passer. Après que la station de radar ait signalé que le sous-marin avait de nouveau plongé, quelques heures plus tard deux Anglais étaient arrêtés. Visiblement, ils sortaient de l'eau. Les restes de leur canoé, qui s'est fracassé sur la seconde ligne de brisants seront retrouvés le lendemain.

Alors que le major Hasler s'arrête pour la première pause diurne, les Allemands ont déjà alerté les postes côtiers et les patrouilles d'avions de reconnaissance, leur annonçant que, le 8 Décembre, un petit groupe de sabotage britannique a été intercepté dans l'estuaire de la Gironde.

Pour les quatre rescapés, la première journée fut presque aussi pénible que la première nuit. Ils la passèrent dans une immobilité presque complète, sous leurs couvertures, trempés et glacés dans leurs vêtements couverts de boue.

Ils ne purent manger que des tablettes d'aliments compri­més. Leur tension était telle qu'ils ne purent que somnoler. Pour s'occuper, ils graissèrent leurs armes et vérifièrent leurs bombes sous-marines. À cinquante mètres d'eux, ils entendaient le bruit des pioches et les voix de soldats du génie allemands travaillant sur une petite digue.

 

La seconde étape

Pour la seconde étape de nuit, Hasler et ses équipiers démarrent à minuit. Ils doivent attendre que la marée montante commence à se ruer vers Bordeaux. Ils ont encore près de soixante kilomètres de Gironde à remonter. Cette fois, grâce à la balise du port, dans le chenal du fleuve, la navigation est plus facile. Ils n'ont rien d'autre à faire que de se tenir parallèlement à cette balise. Mais il fait de plus en plus froid : l'eau gèle sur les canoës, sur les gants et les visages. Les vêtements sont devenus des carapaces de glace. En traversant un chenal, les deux canoës manquent être coulés par un convoi de sept grands navires qui avait surgi soudain derrière eux. Ils échappent de justesse en pagayant comme des fous.
Une heure avant l'aube, ils trouvent pour s'abriter une petite île qu'ils baptisent « l'île déserte ».
La journée fut meilleure. Ils la passèrent au sec dans un fossé entre deux haies. Ils purent faire du thé grâce à leurs tablettes d'alcool solidifié. Un avion allemand les survola en rase-mottes, mais, apparemment, ne les vit pas.

Et la troisième...

Ils repartirent à deux heures du matin, la nuit suivante, toujours avec la marée montante. Pour mettre leurs canoës à flot, ils durent les descendre d'une falaise de boue glacée dans laquelle ils s'enfoncèrent jusqu'à mi- ventre.

À six heures du matin, ils essayent de débarquer. Ils voient des arbres et s'approchent ; ils sont à quelques dizaines de mètres d'un fortin allemand où guette une sentinelle. Ils cherchent en vain un emplacement jusqu'à 7 heures 30 et débarquent finalement n'importe où, à la pointe d'une île, dans un pré marécageux couvert de hautes herbes.

Sans sortir de leurs embarcations, ils jettent sur eux un filet de camouflage et ne bougent plus. Ce fut leur journée la plus inconfortable et la plus angoissante. Un mince rideau d'arbres les sépare d'une batterie anti-aérienne allemande. Toute la journée, il pleut sur leurs épaules. Ils ne peuvent ni cuisiner, ni fumer, ni parler, ni satisfaire aucun besoin naturel. De nouveau, un avion tourne en rond au dessus de leur tête. Des vaches, le matin, viennent former cercle autour d'eux et les regardent longuement.

Ce furent des statues qui reprirent à la nuit le chemin de boue qui les conduisait à la Gironde. La dernière nuit. Temps idéal : pas de lune, du vent et de lourdes averses bruyantes. Ils seraient plus glacés et trempés que jamais, mais, au moins, on ne les entendrait pas.

Vers dix heures du soir, deux grandes masses lumineuses surgirent dans la nuit : des cargos. Le cœur des quatre hommes battit et ils oublieront un instant leur épuisement. C'était Bassens-Sud, une des zones où ils devaient agir. Les deux canoës se glissèrent dans les roseaux à l'abri d'un vieux ponton et s'immobilisèrent.

 

Veillée d'armes

Ils y resteront le reste de la nuit et toute la journée du lendemain, à un jet de pierre des Allemands, au milieu d'une zone habitée. Des bateaux passaient tout près d'eux, des voitures klaxonnaient à une cinquantaine de mètres. Hasler et ses hommes, pendant ce temps, faisaient leurs préparatifs. Le bruit des grues et des bateaux leur permettait heureusement de parler et de se mouvoir sans être entendus.

Ils partiraient à l'attaque à la fin de la marée montante pour que le flux les porte jusqu'aux docks et qu'après leur action, le reflux favorise leur fuite.

Le « Catfish » d'Hasler descendrait jusqu'aux docks principaux de Bordeaux, à quatre kilomètres de là, sur la rive occidentale. Le « Crayfish » du caporal Laver suivrait la même route sur la rive orientale du fleuve. S'il ne trouvait pas de cible, il reviendrait à Bassens-Sud, détruirait les cargos qui s'y trouvaient, puis redescendrait la Gironde à la marée descendante, le plus loin qu'il pourrait, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par la prochaine marée montante. Laver et son équipier débarqueraient alors, sarborderaient leur canoë et s'enfuiraient par la terre vers l'Espagne, comme ils pourraient. Hasler et son compagnon feraient la même chose de leur côté.

Les quatre hommes amorcèrent leurs bombes-collantes. Chacun en avait quatre qui devaient sauter neuf heures plus tard. Ils noircirent une fois de plus leur visage, puis se serrèrent vigoureusement la main en se souhaitant bonne chance. Il était 21 heures 15, ce 11 Décembre 1942, lorsqu'ils se faufilèrent dans les roseaux avec leurs canoes. L'heure H était arrivée.

Bordeaux était brillamment éclairé ; dans le port, à bord de chaque navire, on déchargeait des cargaisons à la lumière de lampes fixées à la tête des mâts, et les lumières se réfléchissaient sur l'eau comme dans un miroir. Les quatre hommes serrèrent le rivage, se laissant porter par le courant, tandis qu'ils reconnaissaient leurs objectifs. Après six mois d'efforts et de travail, on touchait au but.

 

D'un navire à l'autre

Hasler choisit un gros cargo et, pendant que Sparks maintenait le canoë en place, il utilisa un espar de deux mètres pour fixer une première bombe sous la ligne de flottaison du navire. Une seconde bombe fut ensuite collée à l'arrière et une troisième, au milieu, à hauteur du compartiment des machines.

Au bateau suivant, alors qu'ils venaient de placer deux bombes, ils crurent avoir été repérés par une sentinelle se tenant sur le pont. La sentinelle braqua le faisceau électrique de sa lampe de poche dans leur direction. De toute évidence, elle n'était pas très sûre d'avoir aperçu quelque chose de suspect ; il était d'ailleurs difficile de repérer les hommes avec leurs mains et leur figure noircies, leur tête encapuchonnée et leur embarcation camouflée. Le canoë se glissa le long de la coque du navire. Les pas de la sentinelle résonnant sur le pont paraissaient les suivre. Parvenus à l'arrière du cargo, nos hommes se tinrent cois pendant une vingtaine de minutes, dissimulés par la voûte de la plage arrière. L'Allemand finit par éteindre sa lampe et le courant porta le « Catfish » jusqu'à un nouvel objectif.

Hasler voulait encore atteindre un troisième gros cargo. Il n'hésita pas à se glisser entre la coque de celui-ci et celle d'un autre navire. Mais l'une et l'autre oscillaient au gré des vagues et seule une rapide manœuvre empêcha les deux hommes d'être écrasés entre les deux bateaux. Ils parvinrent à fixer deux bombes au flanc du cargo et terminèrent leur ouvrage en plaçant leur dernière charge sous l'arrière d'un pétrolier.

Il s'agissait à présent de filer en vitesse pour sauver sa peau.

En longeant la rive, les deux hommes se dirigèrent vers la mer ; ils pagayaient depuis une heure environ quand un bruit de clapotis les contraignit à se précipiter à l'abri des roseaux. Ce fut un soulagement pour eux de constater bientôt qu'il s'agissait de leurs camarades du « Crayfish » qui, de leur côté avaient miné deux cargos à la jetée Bassens avec leurs huit bombes-collantes.

              

Chacun pour soi
Les quatre hommes doivent maintenant se séparer. Le plan d'évasion prévoyait qu'ils devaient regagner la Grande-Bretagne, via l'Espagne et Gibraltar, deux par deux. Hasler donne un dernier ordre à l'équipage du deuxième canoé : « Débarquez ici et agissez selon les instructions que vous avez reçues ». Puis les canoés se séparent.

Hasler et Spark ne devaient jamais revoir leurs camarades du « Crayfish ». Après la guerre, au cours d'un procès de cri­minels de guerre nazis, on apprit qu'ils avaient été faits prisonniers et fusillés, de même que cinq autres participants de l'opération « Coque de noix ». Le sixième s'était noyé, on ne retrouva son corps que longtemps après.

Au matin du 12 Décembre, les Allemands ne sont pas peu surpris de voir des bateaux sauter, les uns après les autres, dans le port de Bordeaux. Quatre bâtiments, déchirés par plusieurs bombes-collantes, coulent au fond du port. Un forceur de blocus et un pétrolier sont gravement endommagés.

Hasler et Sparks ne se retrouvèrent à Londres que cinq mois plus tard. Aidés par la Résistance française, ils avaient réussi à franchir les Pyrénées puis ils avaient traversé l'Espagne et gagné finalement Gibraltar. Mais bien avant leur retour en Angleterre, on avait appris au quartier-général de Mountbatten les résultats de leur entreprise dans le port de Bordeaux.

Après la guerre, on apprit qu'un groupe de résistants français avait organisé, la pose d'une série de bombes-collantes sur les navires de charge ancrés dans le port de Bordeaux. Les premières devaient être placées dans la nuit du 12 au 13 Décembre 1942.

On juge de la surprise des dockers du port, au courant du plan, lorsque le matin du 12 Décembre, vingt quatre heures avant l'opération qu'ils avaient eux-mêmes projetée, plusieurs explosions secouent le port et six navires coulent dans le bassin. Le résultat de l'opération « Coque de Noix ».

Par J.M. de DEcker

Neptunus février 1983

 

 

 

 

 

 

 

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