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Par une belle journée de juin 1868, une activité fébrile agite le petit port du Crotoy: on va lancer un bateau! Cérémonie toujours émouvante, le baptême d'un navire reste un instant magique qui, dit-on, décidera de sa carrière, heureuse ou maudite. Le romancier Jules Verne, dont la notoriété ne cesse de s'affirmer, s'est fait construire une barque de plaisance, un "yacht" comme l'on dit à l'anglaise. Pêcheurs et connaisseurs regardent toutefois avec circonspection les formes peu habituelles de la nouvelle construction. Bien sûr, elles ne sont pas sans rappeler celles des crevettiers locaux, gréés en bourcet-malet, mais la carène semble plus fine et la voûte arrière davantage élancée. La grand voile bômée n'est pas courante non plus !

Après les traditionnels discours et homélies, le Saint-Michel glisse sur son ber et gagne l'élément liquide sous les applaudissements de la petite société crotelloise. Jules Verne vient de réaliser son rêve le plus cher : avoir son propre bateau pour connaître l'ivresse de l'aventure maritime.


L'appel du large

Dans le Nantes du XIXe siècle, le décor du port, avec ses quais grouillant d'une vie maritime intense, a été pour le jeune Jules une continuelle invite au voyage. Il a toujours rêvé de répondre à l'appel du large, et se fera d'ailleurs romancier afin de pouvoir vivre, sur le papier, ses chimères d'enfant. "J'ai vécu dans le mouvement maritime d'une grande ville de commerce, point de départ et d'arrivée de nombreux voyages au long cours", écrira-t-il dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse.

Du balcon de l'appartement paternel, Jules et son frère Paul, d'un an son cadet, aperçoivent l'île Feydeau, symbole de la puissante bourgeoisie maritime nantaise, et ils imaginent mille folles aventures à bord des navires. "Que de souvenirs ils me rappellent ! En imagination, je grimpais dans leurs haubans, je me hissais à leurs hunes, je me cramponnais à la pomme de leurs mâts ! Quel désir j'avais de franchir la planche tremblotante qui les rattachait au quai et de mettre le pied sur leur pont !" Quelle alchimie secrète provoque dans la tête d'un enfant l'envie de l'ailleurs, l'impérieuse nécessité de quitter la douceur du connu pour s'élancer vers la nouveauté ? "C'est pour avoir respiré cette atmosphère semi-fluviale, semi-maritime, c'est pour avoir vu s'éployer des voiles de barques et entendu hennir vers le large des sirènes de steamers, que Jules Verne est devenu un conquérant d'espaces", dira Anatole Le Braz lors d'une conférence donnée en 1906 à Nantes.

 
Un jour, le jeune garçon escalade le bastingage d'un trois-mâts. Le spectacle et les odeurs qui s'offrent à lui exacerbent son désir d'aventure. "Quelle joie, les panneaux de cale sont ouverts. Je me penche sur cet abîme, [...] les odeurs fortes qui s'en dégagent me montent à la tête. Ces odeurs où l'âcre émanation du goudron se mélange au parfum des épices ! Je me relève, je reviens vers la dunette, j'y entre, [...] elle est remplie des senteurs marines qui lui font comme une atmosphère d’océan !»

Les séjours chez leur oncle Prudent, ancien armateur qui habite non loin des bords de Loire, enflamment l'imagination de Jules et de son frère. Ils vivent leurs voyages avec cette façon intense qu'ont les enfants de créer leur monde à partir de rien : "Faute de pouvoir naviguer sur mer, mon frère et moi, nous voguions en pleine campagne, à travers les prairies et les bois. N'ayant pas de mâture où grimper, nous passions des journées à la cime des arbres ! [...] Les branches, agitées par la brise, donnaient l'illusion du tangage et du roulis ! Ah ! les délicieux loisirs !" Les deux enfants ont le même sens de l'imaginaire et de la poésie, véritable ciment qui les conduira à une compréhension mutuelle exceptionnelle.


Fraternité à toute épreuve

Leur père, l'avoué Pierre Verne, achète alors une propriété à Chantenay, au bord de la Loire. Dès lors, le rêve des garçons se matérialise sous leurs yeux : "De ma chambrette, je voyais le fleuve se dérouler sur une étendue de deux ou trois lieues. [...] A voir passer tant de navires, le besoin de naviguer me dévorait. [...] L'œil à l'oculaire d'un petit télescope, j'observais les navires prêts à virer, larguant leurs focs et bordant leurs brigantines." Avec l'autorisation paternelle de pratiquer le canotage, les jeunes gens acquièrent bientôt leurs premières connaissances manœuvrières. "Il y avait au bout du port un loueur de bateaux à un franc la journée, écrit Jules Verne dans ses Souvenirs. C'était cher pour notre bourse, imprudent aussi, car les bateaux peu étanches faisaient eau de toutes parts. Le premier qui nous servit n'avait qu'un mât, mais le second en avait deux et le troisième en avait trois, tout comme les chasse-marée et lougres de cabotage. [...] Ah ! Quelles écoles, les faux coups de barre, les manœuvres manquées, les écoutes lar­guées mal à propos, la honte de virer vent arrière."

Plus tard, les deux frères sont élèves au lycée royal de Nantes, où ils suivent les classes de philosophie et de rhétorique. Le bac en poche, leurs destinées respectives vont diverger, car le devoir familial est incontournable. Jules est l'aîné, il doit assurer la succession paternelle. Les choses seront plus simples pour Paul, qui pense de plus en plus à la marine et trouve, à l'âge de dix-huit ans, son premier embarquement en qualité de pilotin à bord du Régulus, un trois-mâts en partance pour l'île Bourbon. Pour Jules, c'est le début d'un parcours original, qui le mènera, via la musique, le théâtre, la Bourse et enfin la littérature, au succès que l'on connaît. Bien qu'elle souffre de quelques accrocs, et malgré l'éloignement, l'affection des deux frères restera intacte, scellée par le même amour de la mer.

Marié en 1857, Jules Verne ne tarde pas à être père d'un petit garçon, prénommé Michel, et qui sera d'ailleurs son seul enfant. Mais les cris du bébé l'épouvantent et, devenu parisien, il cherche bientôt refuge à la Société de géographie ou à la Bibliothèque nationale. Il y fait la rencontre de Nadar, écrivain, journaliste et photographe qui se prétend le "génie de la découverte en mécanique et en astronomie". Occupé par la construction d'un ballon dirigeable, Nadar entraîne Jules Verne dans son aventure et l'auteur songe bientôt à l'aérostat de Cinq semaines en ballon, feuilleton qu'il rédige fiévreusement et propose à différents éditeurs. Seul Hetzel, après quelques retouches, accepte la publication. Le 24 décembre 1862, le premier épisode sort des presses de l'éditeur. C'est un triomphe, la France entière se passionne. Trois mois plus tard, l'Amérique offre un pont d'or pour la traduction. Ce succès colossal marque le début de la série des "Voyages extraordinaires".

 

L'irrésistible appel de la mer

Jules Verne est parfois pris d'une envie d'espace et claque alors la porte de son appartement pour s'en aller flâner sur les quais de la Seine. Bientôt, ces promenades ne lui suffiront plus. Il achève Les Enfants du capitaine Grant, que certains considèrent comme son oeuvre la plus réussie, et qui sera sans doute à l'origine de nombreuses vocations maritimes. Au fil des pages, c'est bien la propre passion de l'auteur qui transparaît. Car ce dernier ressent de plus en plus l'impérieuse nécessité de naviguer! La belle-famille de Jules Verne réside à Amiens, ce qui lui permet de découvrir Le Crotoy, un petit port de pêche de la baie de Somme, discret et authentique, auquel les balbutiements du tourisme et les premiers établissements de bains de mer donnent un certain cachet. C'est bien là le lieu idéal pour pratiquer la navigation de plaisance.

Jules Verne a soif de naturel, de sincérité, d'anonymat, et le cadre convient parfaitement à sa femme Honorine.

En mars 1866, le couple loue une maison bourgeoise dans ce havre de paix qui compte alors un peu plus de mille deux cents habitants, dont environ deux cents marins. Jules Verne a une vie parfaitement réglée : il se lève tôt, travaille toute la matinée, puis sort l'après-midi pour une promenade à pied. Il fait le tour du bassin, ou gagne l'estacade en passant devant un atelier de charpente navale, ce qui lui permet de jeter un œil curieux sur les bateaux en construction. Mais il n'est pas question de "rester au sec"; Jules veut naviguer pour découvrir les vrais frissons du large. Il arpente l'estacade et observe les différentes unités qui fréquentent le port. A l'heure du flot, il voit le long du chenal une flottille de petits canots, appelés sauterelliers, faisant la pêche à la crevette, localement baptisée sauterelle. Armées par un seul homme, ces modestes embarcations ne quittent pas l'estuaire. Trop fragiles, pense Jules Verne, pour naviguer en haute mer et rejoindre la Normandie ou la Bretagne avec quelques amis. Son attention se porte alors sur les gros "lougres" qui pratiquent la pêche au large. Après les avoir étudiés attentivement, ils lui semblent présenter de bonnes qualités nautiques et leur solidité légendaire est rassurante.

L'écrivain fait alors la connaissance d'Alexandre Delong, un ancien quartier-maître canonnier de la Royale, propriétaire d'un petit bateau de pêche. Une franche amitié lie bientôt les deux hommes, qui effectuent ensemble de fréquentes promenades en mer. Mais Jules Verne pense toujours acquérir son propre bateau, dès que ses finances le lui permettront. Tout au long de sa carrière, le romancier dédicacera chacun de ses ouvrages "à [son] vieil ami Alexandre", qu'il surnomme plus volontiers Sandre.

 

 

Cependant, le séjour prolongé au Cro­toy met à mal les finances familiales et, en décembre 1866, Jules Verne revient dans son appartement d'Auteuil pour se remettre à l’ouvrage ; il travaille notamment sur sa Géographie illustrée de la France en huit volumes. Cette vaste entreprise l’épuise ; il souffre de maux de tête, de vertiges et de problèmes intestinaux. Aussi, l'annonce du prochain appareillage du fameux Great Eastern — qui restera le plus grand navire du monde pendant quarante ans — tente-t-elle le romancier, qui y voit une belle occasion de se refaire une santé. D'autant que Paul est disponible et accepte de se joindre à lui pour cette croisière transatlantique.

 

Le 16 mars 1867, les deux frères embarquent pour Liverpool, port d'attache du géant. Et le 20, c'est l'appareillage pour New York. "Le Great Eastern est un chef-d’œuvre de construction navale, écrira Jules Verne, c'est plus qu'un vaisseau, c'est une ville flottante, un morceau de comté, détaché du sol anglais, qui traverse la mer et va se souder au continent américain." Plus tard, il confiera à son éditeur : "J'ai fait là provision d'émotions pour le reste de mes jours !" Ce voyage à bord du grand vapeur mixte lui inspirera un nouveau roman intitulé Une ville flottante, publié à partir du 9 août 1870 sous forme de feuilleton dans le journal des débats.

En 1868, Jules Verne retourne au Crotoy pour y passer la belle saison en compagnie d'Honorine et de leur fils Michel.

Il achève bientôt sa Géographie de la France, dont les droits d'auteur vont lui permettre de mettre son projet d'acquisition de bateau à exécution. Après avoir pris conseil auprès de son ami Sandre, il demande à l'une de ses relations havraises, un capitaine au long cours, de lui tracer les plans du voilier de ses rêves, fortement inspiré par les canots à bourcet-malet de la baie de Somme. Certains bateaux du Crotoy présentent toutefois quelques particularités de gréement qui retiennent aussi l'attention du futur propriétaire : la misaine, au lieu d'être gréée au tiers, est enverguée sur une corne et le guindant maintenu le long du mât par des colliers. Ce mât de misaine est en outre calé à poste fixe avec des haubans et un étai, sur lequel une trinquette peut être endraillée. Le plan de voilure est de plus grande surface que celui du bourcet-malet harenguier. On l'utilise notamment à la belle saison pour la pêche des maquereaux, des lieux ou des bars, métiers qui ne nécessitent pas l'abattage du mât. Sur certains bateaux, ce gréement demeure en toutes saisons, car on considère qu'il améliore les performances et permet de serrer davantage le vent.


Un bateau, enfin !

Satisfait par les plans de formes et de voilure, Jules Verne passe aussitôt commande auprès du chantier local. Accompagné par son ami "capitaine-architecte" et par l'inséparable Sandre, il suit de près les différentes phases de la construction. Le futur propriétaire exulte : "Le bateau avance ! écrit-il à Hetzel le 28 mars 1868. Il sera charmant. Je suis amoureux de cet assemblage de clous et de planches, comme on l'est à vingt ans d'une maîtresse. Et je lui serai encore plus fidèle ! Ah ! la mer, quelle belle chose, même au Crotoy où elle ne vient que deux fois par jour !»

La barque, pompeusement baptisée "yacht" pour ne pas effaroucher les amis, a un air de parenté avec les embarcations locales. Elle mesure environ 9 mètres à la flottaison, jauge 5 tonneaux et demi en douane "et au moins 12 en réalité", avoue Jules Verne avec malice. Les emménagements sont pour le moins spartiates. A l'avant, un petit magasin, faisant office de puits aux chaînes, de soute à voiles et de rangement pour le matériel. Ensuite, le poste d'équipage, auquel on accède par un trou d'homme. A l'arrière enfin, la cabine du propriétaire, d'environ 2 mètres de long sur 1,70 mètre de large, avec 1,50 mètre de hauteur sous barrots. Cette "chambre" est constituée de deux "cabanes", sortes de lits clos garnis d'un matelas de varech, et d'un caisson destiné à recevoir les cartes, l'indispensable annuaire des marées et une petite bibliothèque. En effet, Jules Verne a décidé qu'il pourrait écrire à bord et cela nécessite un minimum de documentation.

Fier de son bateau, l'écrivain s'essaie à en crayonner une esquisse pour Paris Magazine et lui attribue la légende de "bourset malais" (sic), orthographe fantaisiste que les historiographes attribuent — peut-être avec indulgence — aux talents facétieux de Jules Verne, grand amateur de calembours et d'exotisme.

Enfin, le bateau est lancé et baptisé du nom de son parrain, Michel, le fils de Jules Verne, alors âgé de sept ans. Comblé, le propriétaire ne résiste pas au plaisir de dire son bonheur à son père : "Voilà longtemps que je ne t'ai pas écrit, mais j'ai été absorbé par le Saint-Michel, qui a été lancé, qui a fait ses essais et qui est un merveilleux bateau. [...] Avec cela, on irait en Amérique !" Et il ajoute à l'adresse de son frère, dont il devine l’impatience : "Cher Paul, le Saint-Michel est lancé. C'est un excellent bateau que M. Normand du Havre signerait volontiers. Du reste, il a été fait sur les plans et sous les yeux d'un de mes amis, l'un des meilleurs capitaines du Havre."

Quant à l'équipage, Jules Verne n'en est pas peu fier, puisque le patron n'est autre qu'Alexandre Delong. Lorsque les bras manquent, il s'adjoint également les ser vices d'un "second" en la personne d'Al fred Bulot, dit Fred, qui a navigué sous tous les cieux et connu mille aventures. Parfois embarquent également Emile De long, fils du patron, qui fait office de mousse, et un certain Clerc. Désormais, à la belle saison, ces pêcheurs abandonnent volontiers lignes et filets pour suivre Jules Verne dans ses périples. A bord, ce dernier aime à se vêtir d'une vareuse de gros drap bleu et d'un gilet de tricot rayé, la tête couverte d'un chapeau de cuir goudronné ou d'un béret. Tantôt il se tient à la barre, tantôt il aide à la manœuvre. Ses équipiers l'adorent, mais se gaussent de ses piètres talents de pêcheur. "Mon sieur Verne ne comprend rien à la pêche, constate l'ami Sandre; il ne croit au poisson que lorsqu'il le tient au bout de sa fourchette! Comment un homme aussi supérieur peut-il être atteint d'une telle infirmité ? On dirait une fatalité ! Nous prenons ce que nous voulons sur nos barques, le poisson mordrait à des tuyaux de pipes ! Mais à bord du Saint-Michel, vous amorceriez avec des truffes, rien n'y ferait ! C'est à croire que le capitaine nous a jeté un sort." Un jour pourtant, alors que le Saint-Michel tire des bords au large du cap d'Antifer, une ligne de traîne amène le long du bord un maquereau de fort jolie taille. L'équipage exulte, triomphant déjà, mais la capture lui échappe et retombe à l'eau. "Vous voyez, conclut Jules Verne avec fatalisme, il est impossible de prendre un poisson à mon bord !»


Cabotage littéraire

Le rêve est réalisé : le bateau de l'écrivain devient bientôt sa seconde maison. "Je vais enfin essayer le Saint-Michel dans un grand voyage au Havre qui durera quatre à cinq jours", écrit-il à son éditeur. A peine arrivé, il reprend la mer : "J'ai déjà visité Le Havre, Saint-Valery, Dieppe, Le Tréport, Berck, précise-t-il dans une lettre à son père. Tous ces petits ports sont charmants. J'attends Paul pour l'excursion Boulogne, Calais, Douvres." S'il se révèle un piètre pêcheur, Jules Verne s'affirme en revanche comme un bon manœuvrier. Il adore se colleter avec les éléments. Lorsque le vent forcit et que la mer blanchit, il n'est pas le dernier à donner la main pour prendre des ris ou amener un foc. A la barre, il jubile. "Charmante traversée du Crotoy à Boulogne, écrit-il à Hetzel. Retour très agité de Calais à Boulogne, et de Boulogne au Crotoy. Très secoués, très secoués ! Mais sans cela, où serait le charme ?»

En mer, l'écrivain se détend, oublie son labeur de forçat de la plume, retrouve la sérénité. "Le vent salin guérit la névralgie que le vent de l'inspiration me jette à la face", plaisante-t-il. Quand la manœuvre lui laisse quelque liberté, il s'étend sur le pont et s'offre une sieste réparatrice. Le mal de mer lui est inconnu, et même par mauvais temps il reste un compagnon gai et agréable. Jamais Jules Verne ne sillonnera la Manche avec autant de bonheur qu'en cet été 1868. Ses traversées le mènent aux îles Anglo-Normandes, en Bretagne, qu'il adore, et même de l'autre côté de la Manche. "J'avais fourré dans ma tête que le Saint-Michel irait à Londres, confie-t-il à son éditeur. [...] Je suis mouillé devant Gravesend. Est-ce assez beau, et quel aliment pour l’imagination !" Mais le marin n'occulte jamais le romancier, comme il l'affirme dans une autre lettre à son père : "Je t'écris de Dieppe, où les vents m'ont poussé avec le Saint-Michel. Tu peux me répondre au Crotoy, où je retournerai dès que la mer me le permettra. En ce moment, elle est très forte et nous empêche de sortir, mon patron et moi. Mais le Saint-Michel étant un cabinet de travail flottant, j'y travaille mieux que sur la terre ferme. J'ai bientôt achevé le premier volume de Vingt mille lieues sous les mers, et j'espère que toutes ces invraisemblances paraîtront vraisemblables."

 

Avec l'expérience, le plaisancier apporte à son bateau quelques modifications de gréement. Il remplace, par exemple, la voile de flèche à vergue, réminiscence du bourcet-malet picard, par un flèche pointu qui fleure bon la régate. Les manœuvres sont du meilleur chanvre et les voiles taillées dans un tissu de grande qualité. Le navigateur se prend au jeu. "Le Saint-Michel, écrit Jules Verne à son père, grâce à quelques rectifications dans la voilure, est devenu l'un des premiers marcheurs de la baie de Somme et, quand il y a une bonne brise, il s'enlève comme une mauve! [...] Même avec des mers fortes, il s'est toujours admirablement comporté."

Jules Verne exprime également sa satisfaction auprès de son éditeur : "Mon cher Hetzel, j'arrive du Havre après un voyage accidenté, une mer assez houleuse qui a permis au Saint-Michel de développer toutes ses qualités nautiques. C'est un bon et solide bateau. [...] Le Saint-Michel gouverne bien, c'est un bateau parfait."


Armé en guerre !

Quand éclate le conflit franco-allemand de 1870, l'écrivain se fait mobiliser comme garde-côte au Crotoy. Le Saint-Michel est équipé d'une canardière faisant office de minuscule canon et de quelques chassepots. Une douzaine de réservistes sont placés sous ses ordres pour assurer la surveillance de la baie de Somme. Ainsi armé, le pseudo-garde-côte s'aventure en mer, mais ne pousse jamais jusqu'à Ostende, car, dit le capitaine, "la Belgique peut se déclarer contre nous et je ne tiens pas à m'y faire retenir avec mon bateau". De cet épisode, son fils Michel se souviendra toute sa vie, et particulièrement de l'antique pétoire qui, au dire de son père, était chargée par la gueule et refusait obstinément de cracher son ridicule boulet.

À la fin de la guerre, et malgré les difficultés de son éditeur, les aventures du fameux Nautilus sont publiées. A nouveau, c'est un énorme succès, qui entraîne mondanités, commentaires et... médisances. Dans ce Paris-là, si loin de la mer, le romancier étouffe. Retourner à Nantes ? Impossible, il déteste trop la bourgeoisie locale et craint de s'exposer à la déception d'une nostalgie stérile. Pourquoi pas la Somme? Après mûres réflexions, il décide de s'y établir à demeure, et s'en explique auprès de son ami Charles Wallut, directeur de la revue Le Musée des familles : "Sur le désir de ma femme, je me fixe à Amiens, ville sage, policée, d'humeur égale. [...] La société y est cordiale. Et pour tout dire, mon Saint-Michel reste amarré au Crotoy." Cela permettra à l'écrivain de rejoindre son bureau flottant dès que la météo sera bonne.

 

A SUIVRE

 

 

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