HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

H

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                          

Les yachts de Jules Verne (II)  

 

Le Saint-Michel II

Fraîchement installé dans cette nouvelle vie amiénoise, Jules Verne se lance dans la rédaction d'un nouveau roman. Publié en feuilleton dans Le Temps en 1872, Le Tour du monde en quatre-vingts jours déchaîne un enthousiasme inimaginable. L'adaptation théâtrale (1875), due à Philippe d'Ennery, connaît quatre cents représentations. Littéralement couvert d'or, l'auteur à succès peut désormais acquérir le bateau dont il rêve depuis déjà quelque temps, comme le confirme son meilleur ami, Charles Raymond, dans Le Musée des familles : "Les dimensions trop réduites de sa chaloupe lui interdisent les longs voyages, et Jules a déjà songé plus d'une fois à lui donner un successeur."

En attendant, Jules Verne est admis au Yacht-Club de France (1874). Au vice-amiral de La Roncière Le Noury, qui lui annonce sa nomination, il répond : "Je suis profondément touché de l'honneur qui m'est fait. [...] Mon Saint-Michel n'est qu'un petit bateau d'une dizaine de tonneaux, indigne de figurer près des beaux yachts que j'ai si souvent admirés, et il ne permet de naviguer que sur les côtes anglaises et françaises de la Manche, mais enfin, je fais de mon mieux et je suis passionné par ce genre de navigation." Malgré sa notoriété, l'écrivain affiche une modestie sincère auprès de ses nouveaux amis. Il leur fait bientôt part de son intention de remplacer son Saint-Michel. Et un connaisseur lui suggère alors : "Mais mon cher, adressez-vous donc au chantier Le Marchand du Havre. Il a dans ses cartons exactement ce qu'il vous faut !" Jules Verne note soigneusement l'adresse et, dès son retour à Amiens, écrit au constructeur. Le contact est excellent. Outre ses talents d'architecte naval, Abel Le Marchand possède également un joli brin de plume, ce qui n'est pas pour déplaire à l'écrivain.

Le 16 octobre 1875, l'affaire est en bonne voie. "Nous sommes d'accord sur tous les points, précise Jules Verne à Le Marchand ; si vous voulez bien faire préparer notre traité et l'envoyer à Amiens, je le signerai à mon retour." En attendant, le romancier continue de naviguer sur son Saint-Michel. "Je vais partir pour la Bretagne dans quinze jours et je serai absent deux mois, informe-t-il son constructeur, le 28 novembre. Si, auparavant, je pouvais recevoir le plan que vous m'avez promis, cela me ferait le plus grand plaisir. L'autre jour à Paris, je dînais au Yacht-Club, et l'on m'y a parlé de vous et de vos talents de constructeur avec les plus grands éloges. J'espère donc que notre nouveau Saint-Michel ne fera qu'ajouter à votre réputation."

Enfin, le plan tant attendu arrive. C'est un superbe cotre, dont la silhouette rappelle, en plus petit, celle des pilotes du Havre, les fameuses "hirondelles de la Manche". Quant aux emménagements, aussi confortables que fonctionnels, ils correspondent parfaitement aux besoins du propriétaire. Trépignant d'impatience, ce dernier ne formule qu'une exigence : que son voilier soit prêt pour le 15 avril ! Challenge accepté par Le Marchand, dont le carnet de commandes est pourtant bien rempli. Construire pour le célèbre écrivain est un honneur et une publicité inespérée.

Le 15 janvier 1876, le Journal du Havre annonce : "Le chantier Le Marchand va immédiatement mettre en chantier un yacht pour M. Jules Verne. Cette nouvelle construction [...] va être poussée très activement. Notre concitoyen montrera ainsi que, si sous le point de vue de la bonne exécution des travaux, nos chantiers français ne le cèdent à aucun autre au monde, ils peuvent aussi marcher de pair avec tous au point de vue de la rapidité d'exécution." En ce début d'année, le chantier connaît en effet une activité intense : outre un cotre pour le marquis de Cussy et un canot pour la Société des régates, différents petits bateaux de pêche sont aussi en construction.

Sans doute les charpentiers travaillent-ils avec célérité puisque, deux mois et demi après le début des travaux, le voilier semble déjà pratiquement achevé. "L'ensemble et les détails de ce yacht ne laissent rien à désirer, précise le Journal du Havre du 31 mars. L'élégance y est réunie à la solidité ; la finesse de ses formes est aussi remarquable. Les dimensions sont les suivantes : longueur au pont 13,27 mètres, largeur 3,52 mètres au maître-bau, tirant d'eau 2,25 mètres. Si le temps le permet, ce yacht sera lancé vers le 10 avril." Malheureusement, ce jour-là le ciel est épouvantable et les vagues déferlent avec fracas au pied du chantier. Le 13, il faut renoncer encore et attendre une amélioration de la météo. Jules Verne est au supplice, quand enfin, le 25 avril, les conditions de lancement sont réunies.

 

 

Vers 9h30, le Saint-Michel II glisse sur son ber sous les applaudissements fournis des nombreux amis. Le bateau arbore fièrement le guidon du Yacht-Club de France, mais aussi celui de la Société des petites régates du Havre, dont Jules Verne est membre honoraire. Le cotre est ensuite remorqué jusqu'au gril de carénage, puis échoué afin d'y installer son gouvernail. A la marée suivante, il rejoint le bassin du Commerce, où il va achever son armement. Début mai, les travaux de finition sont pratiquement terminés et le résultat suscite les commentaires les plus élogieux dans le Courrier du Havre du 4 mai: "La menuiserie de la chambre est en bois de cyprès et d'acajou vernis. On remarque beaucoup le salon où il y a deux canapés, une chambre à coucher avec deux lits élégants et un lavabo. Le poste d'équipage est également remarquable. Le gréement est presque terminé. Les manœuvres courantes sont en chanvre blanc d'Italie. Cet après-midi, on a commencé à enverguer la voilure sortant des ateliers Valin & Fils. La beauté de la coupe, du travail et de la voile peut rivaliser avec tout ce que l'on peut faire de mieux en Angleterre."
Très pointilleux, le propriétaire contrôle chaque détail. Il est enchanté, car son Saint-Michel II correspond exactement à ses souhaits ! Dès le samedi 13 mai, impatient de tirer ses premiers bords, il appareille à la marée pour regagner la baie de Somme. C'est une révélation : avec son gréement de cotre et ses fines lignes d'eau, son voilier remonte très bien au vent, mais il se révèle également puissant au portant. Doux à la lame, il est rapide et confortable. Que de belles croisières en perspective !
Parvenu à Saint-Valery-sur-Somme, Jules Verne s'empresse d'informer son éditeur de ses premières impressions : "J'ai ramené le nouveau Saint-Michel, qui est une charmante embarcation." Toutefois, un an plus tard, le cotre retourne au Havre, comme en témoigne la presse locale : "Monsieur Jules Verne est arrivé hier à bord de son yacht de plaisance. Le Saint-Michel II revient à son port de construction afin de subir quelques changements dans ses aménagements." L'écrivain ne peut plus désormais naviguer incognito. Fini la tranquillité, les escales pai­sibles et les contacts sincères avec les plaisanciers ou pêcheurs de rencontre. Les travaux n'immobilisent pas longtemps le cotre, qui reprend bien vite ses croisières en Manche. Son propriétaire retrouve le plaisir du large et celui de l'écriture dans sa cabine.


Coup de foudre

En août 1877, Jules Verne doit se rendre à Nantes pour s'occuper de son fils, dont l'équilibre mental est fragile. Il en profite pour aller sur les bords de Loire admirer les grands voiliers et visiter quelques chantiers. C'est ainsi qu'il apprend qu'un steam-yacht tout neuf est en vente à un prix très intéressant. La situation financière de l'écrivain, dont la dernière pièce — Michel Strogoff —vient de triompher sur la scène parisien­ne, est des plus florissantes. C'est donc le cœur léger qu'il se rend au chantier Jol-let & Babin où se trouve le fameux vapeur. Ce grand yacht, lancé quelques mois auparavant par les Ateliers et chantiers de la Loire, appartient au marquis de Preaulx, qui s'en est vite lassé, comme des deux précédents. Le fantasque aristocrate a déjà commandé un quatrième bâtiment, encore plus grand et plus luxueux. À peine armé, le Saint-Joseph est donc à vendre. Émerveillé, Jules Verne se rend aussitôt chez le marquis.

L'affaire est conclue en vingt minutes, la moitié de la somme étant payable au comptant, et le solde un an plus tard. Ainsi Jules Verne devient-il propriétaire d'un steam-yacht de 35 mètres ! "Quelle folie ! avoue-t-il à Hetzel, 55 000 francs ! [...] Mais aussi, quel bateau, et quels voyages en perspective ! La Méditerranée, la Baltique, les mers du Nord, aussi bien Constantinople que Saint-Pétersbourg, la Norvège, l'Islande, etc. Et pour moi, quel champ d'impressions et que d'idées nouvelles à récolter !»

En revanche, le voici contraint de revendre son voilier, comme il en informe le chantier Le Marchand : "Mon cher Monsieur, une occasion que je n'aurai plus vient de me faire faire une grosse acquisition. J'ai acheté avec 50% de diminution un yacht à vapeur qui a coûté 100000 francs. C'est le Saint Joseph, appartenant au marquis de Preaulx, jaugeant 100 tonneaux, pouvant développer 100 chevaux de force avec sa machine construite sur les plans de M. Normand, et filant 10 nœuds à la vapeur. C'est un admirable bateau en fer et qui, dans dix ans, aura encore une grande valeur. J'espère bien vous le montrer au Havre l'année prochaine. Avec ce yacht, je ferai toutes les mers de l'Europe et je ne serai plus confiné dans la Manche. De l'avis de tous, l'affaire est excellente. Le navire est tout neuf, il n'a navigué que trois mois et son propriétaire ne s'en défait que pour en faire construire un plus grand, de 400 chevaux de force. Ce yacht a été construit par Jollet & Babin, c'est tout dire. Mais voilà, je désire maintenant me défaire de mon Saint-Michel II, dont je n'ai point à vous vanter les qualités."

Abel Le Marchand n'en croit pas ses yeux. Ce cotre, dans lequel il a mis tout son savoir-faire, est déjà en vente ! Et pour un de ces maudits "tourne-broches" de luxe qui ne sollicitent guère le sens marin de leurs propriétaires ! Quelle contre-publicité pour le chantier ! Indigné, il tarde tant à répondre que le propriétaire du Saint-Michel ii doit le relancer un mois plus tard. Cette fois il prend enfin la plume pour répondre qu'il accepte de s'occuper de la revente.

L'écrivain pressentait un peu l'amertume du constructeur havrais, et c'est avec beaucoup de ménagement et de délicatesse qu'il justifie son choix : "Cher Monsieur, vous parlez de la mer et de la navigation à voile, non en régateur (sic), mais en poète, en homme qui sent vivement tout ce qu'il y a de beau à lutter ainsi. Mais je vais avoir cinquante ans. Je ne connais rien des mers de l'Europe, si ce n'est la Manche. Le nouveau Saint-Michel à vapeur va me permettre de visiter toute la Méditerranée, toute la Baltique, toute la mer du Nord. Pouvais-je le faire avec un cotre de 20 tonneaux ? Mes hommes refusaient déjà de me suivre jusqu'à Nantes. Je me suis donc décidé à saisir cette occasion. C'est un excellent bateau que notre Saint-Michel II et il a fait ses preuves. [...] Rappelez-vous que notre cotre est complet, literie, ameublement, etc., qu'il a une tente, laquelle n'a jamais servi, et deux embarcations. Je ne garderai que mon canon, mon loch à hélice et peut-être mon baromètre."

En avril 1878, le Saint-Michel II est vendu à MM. Lucas et Nachet, pilotes de Saint-Nazaire. Quatre années durant, il battra des bordées au large de Belle-Ile, pour aider les navires à négocier les dangers de l'entrée de la Loire. En 1892, il passera aux mains d'un yachtsman malouin, Maurice Henry-Couannier, qui le rebaptise Cattleya, du nom d'une variété d'orchidée. Le cotre fait le bonheur de son propriétaire pendant de nombreuses saisons, avant qu'il n'en fasse don au centre pénitentiaire de Palais (CM 109). L'ex-Saint-Michel ii navigue en Bretagne Sud de 1901 à 1909. Il est alors désarmé, avant d'être démoli à Belle-Ile, en 1913.


Le Saint Michel III

Jules Verne savoure désormais le luxe rare de pouvoir écrire tout en naviguant dans des conditions de confort exceptionnelles. "Le Saint-Michel HI, précise Le Yacht, n'est pas un des plus grands yachts français, mais c'est à coup sûr un des plus élégants. [...] Il mesure 27 mètres de quille et 31 mètres de tête en tête (élancement et voûte compris). Sa largeur au fort est de 4,50 mètres, il tire 1,95 mètre à l'avant et 2,90 mètres à l'arrière. Il jauge en douane, toutes déductions faites, 37 tonneaux et au Yacht-Club de France, dont il porte le guidon tricolore à l'étoile blanche, 67 tonneaux. La machine, du type compound à pilon (dessinée par la maison Augustin Normand du Havre), peut déve­lopper à toute vapeur sur les pistons une force effective de 120 chevaux. Elle actionne une hélice de 2,30 mètres de diamètre, à quatre branches, et communique au bateau une vitesse de 10 noeuds par belle mer. Elle use 3 tonneaux de charbon par vingt-quatre heures, ce qui ne permet de tenir la mer que pendant cinq jours. Détail à noter, car le fait est rare sur des vapeurs de cette dimension, l'hélice peut se débrayer. D'ailleurs, en cas d'avarie à la machine, le yacht marche parfaitement à la voile."

Le Saint-Michel iii est en effet gréé en goélette latine et porte grand voile, misaine, foc, trinquette et deux flèches, d'une surface totale de 270,90 mètres carrés. Avec une fortune, établie au portant, le navire peut atteindre 6 à 7 nœuds, tandis que la propulsion combinée voiles-machine permet une vitesse de 11 nœuds. La coque est divisée en cinq parties par des cloisons étanches et les emménagements sont évidemment des plus confortables.

Paul Verne, le professionnel de la mer, dira à propos du nouveau bateau de son frère : "En somme, rien de plus gracieux que ce steam-yacht avec sa haute mâture inclinée, sa coque noire relevée d'un trait clair à sa flottaison et à ses lisses, ses claires-voies à barreaux de cuivre, ses capots de teck et l'élégance des lignes qui se profilent du couronnement à l'étrave."


Naviguer dans le luxe

Un bâtiment de cette taille ne peut hiverner dans le bassin à flot du Tréport et encore moins en rade foraine du Crotoy. Aussi son propriétaire décide-t-il de le baser à Nantes. C'est dans le port ligérien qu'il recrute son nouvel équipage. Le capitaine est le père Olive, de Trentemoult, pépinière de marins. Maître au cabotage, il a plus de vingt-cinq années de navigation. C'est un homme prudent et digne de confiance, surnommé "Ollive-Pinson" car il chante du matin au soir — et il y a tant d'Ollive à Trentemoult que seuls leurs sobriquets permettent de les distinguer. Son fils est lui aussi embarqué, en qualité de bosco avec sous ses ordres trois matelots et le mousse Francis Hervouet. Un mécanicien et deux chauffeurs ont la charge de la machine et de la chaudière. Enfin, un cuisinier assure l'intendance. On est loin de l'époque où Jules Verne rêvait devant les crevettiers du Crotoy !

Après son acquisition, le Saint-Michel III bénéficie de quelques transformations destinées à en faciliter la manœuvre. "M. Jules Verne, précise Le Yacht, a fait subir au gréement de son navire quelques changements fort heureux et qui ajoutent encore à son élégance : le pic de la misaine, au lieu de rester hissé, est amené comme celui de la grand voile. La misaine, par conséquent, ne se cargue plus sur le mât mais est enverguée sur le pic, ce qui vaut infiniment mieux. La vergue de fortune, qui était dressée le long du mât, reste maintenant amenée sur le pont. Enfin, la roue de gouvernail a été transportée sur la passerelle, laquelle se trouve entre la cheminée et le grand mât."

Les navigations en baie de Somme ne sont plus que souvenirs. Désormais, Jules Verne échafaude des projets de voyage beaucoup plus ambitieux. Avec Paul, il choisit sa prochaine destination : ce sera la Méditerranée!


Première croisière

Après quelques navigations d'essai qui permettent au capitaine 0llive et au mécanicien Joly de régler gréement et machine, c'est le grand départ. Le Saint-Michel III appareille le 25 mai 1878 et met cap au Sud. Pour l'occasion, Paul Verne et Hetzel fils font partie du voyage. Le temps est peu maniable et le port espagnol de Vigo n'est atteint que le 3 juin. Le Concordia, journal espagnol bien informé, signale la présence du steam-yacht dans le port. Une foule chaleureuse se presse sur le quai, et il faudra avoir recours à un appareillage nocturne pour éviter les importuns. Coïncidence? Un inventeur local vient de tester un engin submersible, sans doute pour rechercher le légendaire "or des galions".

Les villes de Lisbonne, Cadix puis Séville sont aussi visitées, avant l'escale de Tanger, où un accueil triomphal est réservé aux navigateurs qui ne peuvent éviter le traditionnel déjeuner offert par le consul de France. Le Saint-Michel III effectue ensuite une brève relâche à Gibraltar, avant de rejoindre Málaga, puis Tétouan au Maroc et Oran. Alger "la blanche", enfin, leur réserve le spectacle d'une véritable liesse populaire ; un somptueux dîner aux chandelles est offert à bord aux officiels. Notoriété oblige, pendant le repas, Jules Verne doit se rendre à plusieurs reprises sur la dunette pour répondre aux acclamations de la foule massée sur le quai. Durant le voyage, l'homme de lettres, suivant son habitude, accumule une masse impressionnante de notes et d'anecdotes. Mais le temps passe et Honorine, qui n'est pas du voyage, doit s'impatienter. Il faut rentrer, et renoncer à l'Italie. A regret, Jules Verne donne l'ordre au capitaine Olive de mettre cap au Nord. Le Saint-Michel III gagne le port de Sète où le propriétaire et ses amis débarquent. Paul et le capitaine 011ive se chargeront de ramener le steam-yacht à Nantes.

 
Les Indes noires

Jules Verne a bien l'intention de repartir en croisière durant la saison 1879. "Faites au mieux pour la peinture du Saint-Michel, écrit-il au chantier Babin, je ne m'en servirai pas avant le 15 juin." Le 28 juin en effet, en compagnie de ses inséparables compères, le romancier appareille pour l'Ecosse. Mais Hetzel fils et Paul ne continuent pas le voyage et débarquent à Boulogne. Le bateau poursuit alors sa navigation dans les eaux britanniques, touche Yarmouth puis Edim­bourg. "Si monotone que la mer puisse paraître aux esprits inattentifs, écrit le propriétaire, elle n'en est pas moins infiniment variée pour qui sait la comprendre. Ses plus insaisissables change­ments charment les imaginations qui ont le sens des poésies de l'océan..." Au cours de l'escale d'Edimbourg, le romancier visite les grottes de Fingal et descend au plus profond des puits ténébreux. Ses observations serviront à alimenter les pages de son futur roman : Le Rayon vert. Puis c'est le retour. "Admirable traversée d'Edimbourg à Douvres en vingt-trois heures, écrit-il au fils de son éditeur. Non moins admirable de Douvres au Havre en douze heures."

En septembre, le Saint-Michel III se rend dans l'estuaire de la Loire pour assister aux grandes manœuvres de l'escadre. À cette occasion il connaît sa seule fortune de mer. "Dans la nuit, écrit Jules Verne, nuit noire, coup de vent terrible, étant mouillé sur deux ancres en rade de Saint-Nazaire, au milieu de soixante bâtiments en relâche, nous avons été abordés par un grand trois-mâts qui revenait de La Réunion. Il nous a emporté notre étrave, cassé notre beaupré ; il a fallu laisser filer nos chaînes par le fond, faire allumer les feux en toute hâte et jusqu'à 5 heures du matin, sans pouvoir mouiller faute d'ancres, courir au milieu de la rade au risque d'aborder tous les navires. Quelle nuit ! Nous sommes montés en hâte et en chemise sur le pont après le coup. [...] Si le bâtiment nous avait abordés par le flanc, nous étions par le fond."


L'attrait du Nord

Les réparations sont aussitôt entreprises, afin que le Saint-Michel Iii soit en parfait état pour entreprendre le grand voyage nordique projeté par l'écrivain pour l'été 1881. Ce projet consiste à rallier Saint-Pétersbourg en passant par Oslo, Copenhague et Stockholm. Sachant les parages de la Baltique difficiles, le capitaine Ollive, homme prudent, suggère au propriétaire d'utiliser les services d'un pilote hauturier. Début juin, c'est l'appareillage pour Hambourg, via Deal, où embarque le pilote anglais Pearkop, un personnage haut en couleur dont les services sont âprement négociés. On connaît la réputation des hardis sauveteurs de Deal, dont les services sont rarement désintéressés...

Comme le temps est mauvais, le Saint-Michel 1H doit finalement se dérouter sur Rotterdam. Les amis en profitent pour visiter la ville et ses musées, et même pousser jusqu'à La Haye et Amsterdam. Le 11 juin, la météo reste exécrable et il faut renoncer à monter dans le Nord. Jules Verne décide alors de faire route sur Anvers par les canaux. Le voyage sur ces eaux calmes frangées de verdure enchante le bord. Anvers à peine atteint, le baromètre remonte et le beau temps s'installe. Il n'en faut pas plus pour changer à nouveau de destination : passant par Flessingue, le steam-yacht regagne la haute mer pour rallier Hambourg. Sous l'habile conduite de Pearkop, le navire atteint bientôt Wilhelmshaven, port militaire allemand sur la Jade, puis la Baltique par le canal de l'Eider qui traverse la péninsule du Jutland.

Le soir du 18 juin, après une brève escale de vingt-quatre heures à Kiel, le Saint-Michel HI appareille pour Copenhague. Le Sund est franchi le 19 au matin, et à midi le bateau est amarré dans le port. Le séjour dans la capitale danoise restera comme une succession d'événements heureux et de visites intéressantes. Le clou de l'escale sera la présence sur rade de l'escadre anglaise, entièrement pavoisée pour la visite de courtoisie rendue à bord de l'Hercules par le roi du Danemark au duc d'Edimbourg. Le Saint-Michel HI est mouillé à quelques encablures du navire amiral, et ses passagers jouissent d'un spectacle exceptionnel. Les attractions de Tivoli, les murailles du château d'Elseneur, un dîner chez l'ambassadeur de France... que de beaux souvenirs à raconter !

 

Le 26 juin, après les effusions, c'est l'appareillage. Quatre jours plus tard, Deal est atteint et Pearkop, l'homérique pilote au sac toujours rempli, quitte le bord muni d'un superbe certificat attestant de ses compétences. Enfin, c'est Boulogne et le plaisir des retrouvailles.

 

Le dernier voyage

Les relations de Jules Verne avec son fils ne sont pas fameuses ; Michel présente de nombreux troubles caractériels. Les médecins préconisent un voyage de santé. Jules décide aussitôt de retourner en Méditerranée dont il conserve de si bons souvenirs. Il est entendu avec Honorine qu'elle rejoindra le bateau en Afrique du Nord, avec leur fils. Le 13 mai 1884, le Saint-Michel III quitte Nantes et arrive le 18 mai à Vigo. Quelques réparations sont effectuées sur la machine, puis c'est Lisbonne le 22, où le correspondant portugais d'Hetzel donne un grand déjeuner rassemblant l'élite intellectuelle du pays. Le soir, c'est au tour du ministre de la Marine d'honorer le romancier par un dîner somptueux. Et l'invité semble, sinon y prendre plaisir, du moins se conformer de bonne grâce à ces mondanités. Mais bien vite, le steam-yacht reprend la mer, pour permettre à tous d'échapper à de nouvelles agapes.

Le capitaine Olive décide de relâcher à Gibraltar pour charbonner. Jules Verne passe dans cette ville une soirée très arrosée avec les officiers de Sa Gracieuse Majesté britannique. Le 27, le Saint-Michel III atteint Oran, où le propriétaire retrouve sa femme, son fils et un ami amiennois venus par paquebot. La prochaine escale envisagée est Tunis, mais une forte tempête agite la Méditerranée et la nouvelle de l'échouage près de Bône du paquebot de la Compagnie générale transatlantique Immaculée Conception n'est pas faite pour rassurer Honorine. Cette dernière supplie son mari de se rendre à Tunis par la route. Jules cède et l'on débarque. Après quelques jours très éprouvants en chemin de fer puis en diligence, les voyageurs ont le plaisir de découvrir soudain le confortable train spécial que le bey de Tunis a envoyé à la rencontre du célèbre écrivain et de son entourage ! Et la famille Verne de savourer les fastes des mille et une nuits. Entre-temps, le Saint-Michel III a fait route et il retrouve son monde au port de La Goulette.

Après la visite de Carthage, le romancier décide de partir pour Malte. Mais le mauvais temps contraint le bateau à se réfugier derrière le cap Bon, dans un paysage désertique de dunes arides. "Mon oncle se croit naufragé, il est ravi !" note le neveu du propriétaire. Le lendemain 18 juin, le vent mollissant, le steam-yacht quitte son abri et tente de gagner Malte, mais en vain. A l'atterrissage sur le phare de Gozzo, le bateau échappe de peu à l'échouage. Après une nuit d'angoisse, un pilote se présente et le Saint-Michel III peut enfin accoster. Il était temps, car le navire a subi quelques avaries. Grâce à l'agence maritime Samuel Grech, les réparations sont rondement exécutées. Cependant, la petite troupe ne profite guère de ce repos forcé, car le gouverneur de l'île, lord Simmons, organise une somptueuse réception en l'honneur du romancier. Dès lors, photographes et journalistes assaillent le navire, au point que, cette fois encore, il faut appareiller discrètement pour échapper à cet assaut.

Des lettres reçues à Malte obligent cependant Jules Verne à précipiter son retour. Il renonce aux villes de l'Adriatique et fait mettre le cap sur Catane, en Sicile, d'où une excursion sur l'Etna est organisée. Puis le Saint-Michel III remonte vers Naples où, suivant la tradition, deux portraits du steam-yacht sont commandés à un peintre de port avant de re­joindre Civitavecchia. Honorine, définitivement brouillée avec la mer et les bateaux, renonce aux escales suivantes, prévues à Rome et à Gênes, et décide de rentrer à Amiens par voie de terre. Son mari s'y résigne en s'arrêtant toutefois à Rome, où le couple est reçu par le pape Léon XIII. Le capitaine Ollive aura le soin de ramener le steam-yacht à Nantes, qu'il atteint le 9 août, après quarantaine en rade de Saint-Nazaire.


Sac à terre

Les soucis du romancier avec son fils Michel ne sont pas terminés. Ce dernier s'endette lourdement, et son père doit honorer des créances importantes. En outre, l'entretien du Saint-Michel III coûte fort cher. Bientôt, l'écrivain se voit contraint de revendre son navire. Dans Le Yacht du 18 juillet 1885, on peut lire : "Le steam-yacht Saint-Michel III, qui appartenait à M. Jules Verne, a été acheté par M. Martial Noé, de Nantes." Cet acquéreur est courtier maritime, et l'affaire a sans doute été trop vite conclue. En effet, le prix de 23000 francs ne reflète pas la valeur réelle du bateau. Mais Jules Verne peut disposer immédiatement de cette somme, sans formalités, de quoi calmer les créanciers.

En décembre 1885, le steam-yacht est revendu à un riche aristocrate. Dans sa livraison du 13 mars 1886, Le Yacht indique : "Le Saint-Michel III, récemment entre les mains de M. Martial Noé, vient d'être cédé au prince du Monténégro. [...] Il est actuellement en armement et doit partir pour Dulcigno dans quelques jours. L'équipage est composé de Monténégrins et d'Autrichiens. Le mécanicien est français." Et l'ex-Saint-Michel III s'évanouira définitivement dans les brumes de l'Adriatique.

Jules Verne a-t-il rêvé à un Saint-Michel IV? C'est peu probable, car, en homme de théâtre, il sent qu'il lui faut réussir sa sortie de la scène maritime. L'attentat dont il est victime le 9 mars, et qui le laisse boiteux, lui fournit un prétexte idéal pour annoncer son renoncement à la navigation. Désormais, il ne devra qu'à sa plume les émotions du voya­ge. Non sans nostalgie; ne fait-il pas dire à l'un de ses héros : "Je ne peux voir partir un navire, vaisseau de guerre, bâtiment du commerce ou simple chaloupe de pêche, sans que tout mon être ne s'embarque à son bord! Je pense que j'étais fait pour être marin, et si cette carrière n'a pas été la mienne depuis mon enfance, je le regrette chaque jour !"

 

Remerciements: Association "L'Hirondelle de la Manche" (Mmes Perret, Argalon et Grenier); Centre de documentation Jules Verne, à Amiens (Mme Compère, Mme Hautière et son équipe); musée Jules Verne, à Nantes, et médiathèque municipale (Mme Sainlot); Yacht-Club de France (Patrice Lenoir, do­cumentaliste; bibliothèque du Havre (Mme Nyffenegger, conservateur); Archives municipales du Havre (Mme Barrot); musée de l'Ancien Havre (Mme Maubant); Société des régates du Havre (M. Savatier); French Lines (Jean-Paul Herbert); Service historique de la Maxine; Pilotage de la Loire (M. Guillou); Pilotage de Saint-Malo (Paul Renault); museum d'histoire naturelle du Havre (I'h. Vincent); Association pour l'histoire de l'éducation surveillée (M. Bourquin); Jean Le Bot, Philippe Mangot, François Puget, François Renault, Jérôme Pierrat, François-Xavier Coulon, Gondolo Della Riva, Janine Devaux, Hervé Fortier, Jerome Maes et Alexandre Tarrien.

 

Chasse-Marée n°140

 

ajxmenu1