HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

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Du soleil d'Andalousie aux brumes d'Armor

 

 

 

 

L'AMIRAL BRUIX DANS LES EAUX ESPAGNOLES
Avec une énergique brièveté, un vieil axiome naval assure que : ordre, contre-ordre = désordre. Et cette affirmation semble bien vérifiée une fois de plus par les confuses opérations des flottes franco-espagnoles du printemps et de l'été 1799.

Concertées avec plus ou moins de précision, depuis longtemps déjà entre les gouvernements de Paris et d'Aranjuez, elles se heurtèrent dès le principe à la lenteur des communications, à l'insuffisance des forces alliées et aussi, bien sûr, à l'opposition des Britanniques, sans compter les éléments naturels, les erreurs d'exécution, le manque de coordination des divers mouvements. Toutes ces causes amenèrent un changement complet des plans conçus au début et donnèrent à la campagne navale un aspect incohérent et une conclusion que n'avaient certainement pas voulus les hautes autorités gouvernementales des deux pays.
A l'offensive générale menée par l'Angleterre et ses nouveaux alliés, le Directoire prétendait riposter vigoureusement et rapidement.

Pour ne considérer que les projets d'opérations navales, rappelons que les Directeurs, en attaquant ou en menaçant partout l'ennemie essentielle, espéraient la réduire promptement à demander la paix.

Il était donc question d'actions offensives plus ou moins importantes, et presque simultanées sur l' Irlande, en Méditerranée, et dans les Indes Occidentales et mêmes Orientales.

C'étaient là des projets grandioses, mais hors de proportion avec les moyens dont disposait le gouvernement français. Après le désastre d'Aboukir, l'année précédente, celui-ci conservait sa meilleure flotte presque la seule, mouillée en rade de Brest, où l'amiral Bruix, ministre de la Marine, avait voulu en prendre lui-même le commandement, Talleyrand le remplaçant provisoirement à Paris à la tête de son département.

S'appuyant sur le traité de 1796, le gouvernement français demanda l'appui de la flotte espagnole et sa jonction à la française, et pour obtenir plus aisément une réponse favorable, il promit d'employer les forces navales combinées à la reconquête de Minorque, entre autres opérations. Cette proposition parut des p/us. satisfaisantes au Cabinet Royal; les marins espagnols, meilleurs juges des difficultés de l'entreprise et des possibilités des escadres alliées, se montraient, au contraire ou sceptiques, ou formellement opposés aux projets de Paris.

Quoi qu'il en soit, les capitaines généraux des « départements maritimes » reçurent l'ordre de se préparer à une collaboration active avec les Français. Et dès la fin d'avril 1799, une division formée de cinq vaisseaux, de deux frégates et d'un brigantin, et commandée par le lieutenant général Melgarejo, appareilla du Ferrol. Elle transportait 2 900 hommes de troupe à la tête desquels se trouvait le général O'Reilly, d'origine irlandaise, choisi certainement à dessein. Sans doute était-elle destinée à participer, avec des contingents français à un débarquement sur les côtes de la verte Erin, et pourtant, au lieu d'aller — ou d'essayer — d'aller à Brest, ou à la rigueur à Lorient, les navires espagnols mirent le cap sur Rochefort où ils mouillèrent le 7 mai et où ils furent aussitôt bloqués et attaqués par les navires britanniques. Opération mal commencée et qui devait quelques mois plus tard se terminer par un retour sans dommage, ni gloire, au Ferrol.

Peut-être après tout, s'agissait-il dans ce cas d'une feinte destinée à tromper l’ennemi ; de toute manière, ce n'était qu'une expédition d'ordre secondaire. A Cadix, tout au contraire, on se préparait à des entreprises autrement importantes. Une escadre espagnole de dix-sept vaisseaux s'apprêtait fébrilement à rejoindre, recevoir ou aider les alliés dès que ceux-ci se trouveraient en vue du port. Tout semblait devoir être subordonné à la future campagne, au point que le commandant en chef, Mazarredo, estimant insuffisants les équipages de l'escadre, fit désarmer les bâtiments moins nécessaires immédiatement, en particulier les canonnières qui s'étaient montrées si efficaces au cours du siège. Les hommes ainsi rendus disponibles furent répartis entre les autres navires.

Pendant ce temps, à peu près au moment où la division Melgarejo quittait le Ferrol pour Rochefort, Bruix s'apprêtait à quitter Brest pour tenter de se réunir aux forces espagnoles de Cadix, à quelque 1 000 milles au sud.

Bien que disposant' d'une force plus nombreuse que celle de l'amiral Bridport qui tenait quinze vaisseaux devant l'Iroise, Bruix, obéissant autant à son propre sentiment qu'aux consignes de prudence données par les directeurs, ne voulait pas risquer un combat à la sortie de la rade. Aussi employa-t-il une ruse assez habile. Selon ses instructions, le brick Rebecca prit la mer emportant de nombreux ballots de proclamations paraissant destinées aux révolutionnaires irlandais. Attaqué presque aussitôt, le commandant du petit bâtiment se laissa prendre après une courte résistance, et sans avoir détruit les documents qu'il transportait et qui furent transmis à l'état-major de l'escadre britannique. Le stratagème eut un succès complet, et bientôt, abandonnant les rivages bretons, les navires de Bridport se hâtèrent d'aller couvrir les côtes d'Irlande.

Deux jours plus tard, le 26 avril, par temps bouché, Bruix quittait à son -tour la rade de Brest, sans être vu par les frégates d'observation ennemies. La force navale placée sous son commandement comprenait vingt-cinq vaisseaux, dont quatre de cent vingt canons, six frégates et huit corvettes ou avisos.

Le voyage fut sans histoire, et l'escadre française s'approchait de Cadix prête, sans doute, à forcer le blocus et à entrer dans le port ou à aider ses alliés à en sortir, lorsqu'elle eut à subir une forte tempête qui la contraignit à s'éloigner de terre. Puis les Français s'engagèrent le 5 mai dans le détroit de Gibraltar où les vigies d'Algésiras furent les 'seules à les signaler. La nouvelle de leur passage fut confirmée par le vaisseau le Censeur qui avait quitté Brest le 27 avril et qui prit son mouillage dans la baie de Chipiona le 9 mai. D'ailleurs, dès le 7, passant en vue de Carthagène, Bruix se fit reconnaître et demanda au commandant de la Marine de la place de lui envoyer à Toulon tous les bâtiments espagnols disponibles dans le port.

Les auteurs espagnols se sont montrés surpris et même scandalisés de cette étrange navigation peu conforme aux plans combinés par les gouvernements alliés. L'historien Duro, après l'amiral Escano, semble mettre en doute la bonne foi, voire le courage de Bruix. Tous deux prétendent que le coup de vent qui avait obligé la flotte française à prendre le large ne l'aurait pas empêchée de se mettre à l'abri du cap Saint-Vincent ou du cap Spartel. Elle aurait pu y attendre l'accalmie puis revenir attaquer les quinze vaisseaux anglais qui bloquaient le port. Dans son journal, Escano écrit : « Nous ignorons la teneur des instructions données à l'amiral Bruix, qui commandait l'escadre française ; nous ne savons pas non plus quelles étaient ses idées et ses plans de campagne. Mais s'il avait pris la cape sous Saint-Vincent ou Santa Maria, il se serait trouvé le 9 mai devant Cadix, et là il aurait coupé la retraite aux quinze • vaisseaux anglais qu'il aurait battus grâce à ses vingt-quatre ( sic) navires de ligne, auxquels se serait jointe, la plus grande partie de l'escadre espagnole : celle-ci était parée à se réunir à ses alliés. En supposant que les Anglais pussent s'échapper vers le détroit, Bruix pénétrait en Méditerranée avec quarante-deux vaisseaux, et dès lors, il avait le choix entre diverses opérations : couvrir l'expédition de 15 000 Espagnols prêts à attaquer Mahon où 4 000 Anglais n'avaient pu encore se fortifier puissamment ; aller secourir Malte bloquée par Nelson et où les vivres commençaient à manquer ; envoyer un appui à l'armée d'Egypte et mettre la main sur le littoral syrien ; enfin soutenir l'armée de MacDonald isolée dans le royaume de Naples et qui tentait de rejoindre en Ligurie celle de Moreau. A ce moment, les Anglais ne pouvaient lui opposer que vingt vaisseaux, auxquels allaient se joindre cinq autres au début de juin, et cinq encore à la fin de ce mois. »

Refaire l'histoire après coup est aussi aisé que généralement inutile. Que se serait-il passé si...? Question oiseuse parce qu'elle ne comporte aucune réponse pertinente. Si Bruix n'essaya pas de trouver un abri sous les côtes espagnole ou marocaine, ce fut sans doute pour quelque raison technique, peut-être simplement son ignorance des mouillages ; qui sait s'il n'avait pas jugé imprudent de se risquer dans des parages mal connus?

Alors qu'il commandait l'escadre anglaise devant Cadix, l'amiral Jervis avait fait des sondages dans la partie occidentale de la baie de Tanger en vue d'une éventuelle relâche imposée par le mauvais temps. Mais ces renseignements que le grand marin jugeait indispensables, Bruix n'aurait pas eu le temps de se les procurer.

Ce qui semble bien prouver que l'amiral avait l'intention d'attaquer les forces ennemies devant Cadix, c'est que le 3 mai, deux jours avant d'entrer dans le détroit, il manifestait sa prochaine arrivée à Mazarredo et l'invitait à « s'unir à lui pour libérer le port espagnol du joug sous lequel il gémissait depuis si longtemps ». Et toujours dans le style ampoulé de l'époque, il ajoutait que même si Mazarredo ne disposait que de dix vaisseaux, leur réunion avec les vingt-cinq français donnerait aux alliés une telle supériorité sur l'ennemi que celui-ci devrait « trouver sa tombe en vue du fameux port dont il méditait l'anéantissement "

Cette lettre parvint à destination le 10 mai, une semaine après avoir été écrite. Elle fut portée de Malaga par le contre-amiral Lacrosse. Mais un fait nouveau était survenu : depuis la veille, ayant appris après un long retard, le passage des Français, l'escadre anglaise avait levé le blocus de Cadix et avait pénétré dans la Méditerranée, à la poursuite d'un ennemi qu'elle croyait destiné à secourir Malte, 1'Egypte, ou simplement à attaquer Minorque.

Le 20 mai, l'amiral Keith remplaçant Jervis, malade, réunit ses forces à la division Duckworth, et aussitôt commença la chasse.

                      

Port de Carthagène.
(Musée. naval, Madrid

En même temps, l'Amirauté britannique, confuse d'avoir été jouée devant Brest, avait rapidement fait front à la nouvelle situation en ordonnant l'envoi en Méditerranée de nombreux renforts. Vers la fin de juin, Bruix allait estimer à une soixantaine le nombre de vaisseaux de ligne anglais à l'est de Gibraltar.

Pendant ces événements, Mazarredo, libéré du blocus, ne savait pas où se trouvaient les forces françaises, et ignorait encore les intentions exactes de son collègue allié. Ses perplexités prirent fin, heureusement, quand il reçut de Madrid l'ordre d'appareiller pour Carthagène avec dix-sept vaisseaux. Il arriva ainsi le 20 mai audit port, après avoir subi une forte tempête qui, dans la nuit du 16 au 17, causa des avaries sérieuses à onze de ses vaisseaux. Par un heureux hasard, il n'avait pas rencontré les escadres anglaises.

Néanmoins, la grande opération stratégique rêvée plutôt que conçue par les alliés avait complètement échoué. En s'unissant à temps, les forces navales franco-espagnoles auraient présenté une supériorité écrasante, au moins numérique. Mais elles avaient perdu le bénéfice de la surprise et désormais elles couraient le risque de se trouver bientôt réduites à une défensive impuissante dans les ports méditerranéens français ou espagnols.

Heureusement pour les alliés, les difficultés d'information et de transmission étaient les mêmes pour les Anglais. Tandis que Keith recherchait Bruix vers la Sicile, où Nelson, tout à ses amours, restait inactif, l'amiral français put se rendre sans ennui à Toulon pour y refaire des vivres. De là, il alla croiser sur les côtes de Ligurie et ravitailla Gênes, alors assiégée par terre. Enfin, apprenant les avaries subies par les bâtiments de Mazarredo, il ne voulut' pas attendre celui-ci à Toulon, et résolut d'aller le rejoindre à Carthagène.

C'est ainsi que le 22 juin, sept semaines après leur passage devant Cadix, les navires français se présentaient devant Carthagène où les Espagnols terminaient en hâte leurs réparations. L'union des forces alliées, objet officiel de la campagne, se trouvait enfin réalisée !

Elle était réalisée, mais trop tard.

Les alliés avaient vu leurs mouvements favorisés par le sort : pas un instant, la flotte de Keith n'avait pu les inquiéter. L'amiral anglais avait croisé de Gibraltar en Sicile, de Mahon au golfe de Ligurie, puis devant Toulon, pour revenir enfin à Mahon et défendre Minorque contre une éventuelle attaque. Il n'avait rien vu, rien obtenu, mais la menace qu'il constituait grandissait chaque jour.

Que pouvaient dès lors, faire les amiraux alliés ? C'est ici qu'éclataient les divergences d'opinions et plus encore d'intérêts. Le Gouvernement espagnol désirait la reconquête de Minorque, mais les marins jugeaient maintenant l'entreprise impossible. Le Directoire demandait une diversion vers les côtes italiennes et Malte, mais si Bruix défendait le projet sans grande conviction, Mazarredo le repoussait comme inexécutable. Les chefs ne réussissaient pas à se mettre d'accord sur les futures opérations. Et pourtant, il était indispensable, et de toute urgence, de prendre une décision, car le temps ne jouait plus qu'en faveur des Anglais.

Une solution — bâtarde à la vérité — fut trouvée : pour ne pas se voir enfermée dans la Méditerranée, l'« escadre combinée » leva l'ancre le 29 juin et quitta Carthagène pour le Détroit et Cadix, où elle arriva le 10 juillet.

Le pis, c'est que, malgré cette retraite sans gloire, rien n'avait été réglé. La souris avait réussi à s'échapper, mais le chat ne pouvait se trouver bien loin.

D'où, des discussions nouvelles, aussi interminables, aussi inutiles que les précédentes. Bruix estimait que la flotte anglaise mettrait le cap sur le nord, dans la direction de Brest. C'est pourquoi il proposait une longue croisière dans l'Atlantique occidental ; après quoi, revenant vers l'Europe après le passage des Anglais, la flotte combinée pourrait pénétrer de nouveau dans une Méditerranée libre d'ennemis, et reconquérir Minorque, secourir Malte, etc.

Mazarredo, lui faisait observer que bien proba blement, la flotte ennemie chercherait des renseignements au large des côtes portugaises. Apprenant alors que les bâtiments alliés n'avaient été vus nulle part dans la direction du Nord, les Anglais reviendraient les attendre soit devant Cadix, soit à l'entrée du Détroit, où ils pourraient les attaquer à leur retour. Mazarredo ne possédait sûrement pas le don de prophétie, et pourtant, dans ses objections à Bruix, il décrivait, six ans d'avance, avec une sérieuse approximation les malheureux événements qui devaient aboutir au désastre d'octobre 1805.

Sans s'arrêter à cette critique négative, l'amiral espagnol proposait de maintenir les forces navales alliées à Cadix, où elles resteraient sur une « défensive active ». On obligerait ainsi les Britanniques à entretenir loin des ports de la Manche une flotte puissante dont le ravitaillement leur poserait des problèmes ardus. En outre, l'ennemi abandonnant la Méditerranée, les forces navales restées à Toulon et à Carthagène pourraient exécuter les expéditions contre Mahon et Malte.


EN ROUTE VERS BREST

Ces désagréables discussions auraient pu durer longtemps encore, en l'absence d'unité de commandement. Elles prirent fin brusquement, cependant, quand Mazarredo reçut du Secrétaire à la Marine, Juan de Lângara, l'ordre impératif de partir avec son collègue français pour Brest... « Sa Majesté désire que vous suiviez l'escadre de l'amiral Bruix, et que si celui-ci va à Brest, vous l'accompagniez pour une courte campagne en vue de faire lever le blocus des forces de Rochefort et du Texel et d'attaquer éventuellement les forces ennemies. Les unités des trois nations alliées France, Espagne, République Batave, pourront ensuite entreprendre une expédition en Irlande, ou en tel endroit sur lequel les trois gouvernements se mettront d'accord. »

Il est évident qu'un bon marin comme Lângara ne croyait guère possible la réalisation d'un programme si ambitieux et si peu appuyé sur des réalités. Mais une autre lettre du Ministre, adressée encore à Mazarredo et datée du même jour donnait à l'amiral les raisons qu'avait le gouvernement espagnol d'accepter une manoeuvre conçue par les médiocres stratèges du Directoire, malgré les immenses dangers qu'on pouvait prévoir : « les escadres combinées se trouvent prêtes à prendre la mer, et de toutes façons, la française appareillera laissant ainsi la nôtre bloquée inutilement, sans que nos côtes soient mieux défendues pour autant ; étant donné, d'autre part, que le traité d'alliance nous oblige à mettre à la disposition de la France quinze vàisseaux, et que, si nous remplissons cette promesse uniquement sous la contrainte, on ne nous en saura aucun gré, et que nous n'en pourrons tirer aucun profit à d'autres fins politiques, S.M. a donc résolu que V.E. suive l'escadre française de l'amiral Bruix pour lever le blocus de la division de Rochefort — qui restera aux ordres de V.E., selon les instructions données à Melgarejo — et celui du Texel, conformément aux ordres que je vous ai communiqués... ».

Officiers du Ministère de la Marine - Uniformes espagnols.
(Bibliothèque Nationale).

Quant à Bruix, en même temps que l'ordre de revenir à Brest avec l'escadre espagnole, il reçut de son gouvernement de nouveaux conseils de la plus grande prudence. Une fois de plus, comme si Bruix, toujours ministre de la Marine, avait pu l'ignorer ou l'oublier, il lui était redit que ses vaisseaux étaient les derniers de la République : « Soyez assuré que le Directoire exécutif se montrera aussi satisfait de ce que vous omettrez de faire par prudence, que de ce qui aurait pu être obtenu par témérité. »

De telles instructions ne pouvaient guère engendrer des victoires, et les ordres que l'amiral Jervis donnait à ses subordonnés étaient d'une tout autre encre. Force est pourtant de reconnaître que dans les circonstances, il n'était guère possible de conseiller à la flotte combinée, un esprit d'offensive qui aurait, presque certainement conduit au désastre. Les Directeurs avaient renoncé, au moins momentanément, aux espoirs de prouesses navales immortelles qu'ils avaient caressés quelques mois ou quelques semaines plus tôt.

Sans enthousiasme, sans illusions, Mazarredo se résigna donc. Toutefois, pour couvrir sa responsabilité, il avait écrit à son ministre et ami Lângara ces lignes désenchantées : « Le Roi risque beaucoup, ou plutôt il risque tout, à mon avis, en suivant ces gens-là ». En fin de compte cependant, après avoir fait les réserves qu'il jugeait nécessaires, ce marin fidèle à son souverain ajoutait ces nobles paroles : « Mais S.M. l'ordonne, allons-y. »
En revanche, officiers, maistrance et hommes d'équipage, moins religieusement soumis à cette discipline scrupuleuse ne suivaient pas unanimement leur chef. Dans une autre lettre au ministre, Mazarredo se déclarait affecté au suprême degré de constater que le nombre des désertions allait croissant depuis qu'avaient commencé les préparatifs de la campagne. Il ordonna donc d'appliquer strictement les peines prévues contre les déserteurs, et demanda des sanctions égales contre ceux qui se soumettraient après le départ de l'escadre.

En même temps, il se plaignait de la tiédeur des officiers qui sollicitaient leur débarquement. Certains, disait-il, présentaient des motifs sérieux ; mais d'autres s'excusaient sur leur mauvais état de santé alors qu'ils voulaient simplement rester chez eux pour s'occuper de leurs affaires personnelles. Il accusait aussi le système défectueux des promotions qui mettait sur le même pied l'officier en service à terre et celui qui naviguait en campagne de guerre...
En fait, l'ordre fut bientôt rétabli, et la flotte espagnole se trouva prête au départ.

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Le 21 juillet 1799, au terme d'une longue manœuvre fertile en incidents, et au cours de laquelle le trois-ponts Santa Ana se mit au plein, l'escadre combinée appareilla pour Brest. Le vaisseau français Censeur, « complètement pourri », fut remplacé par l'espagnol San Sebastian, cédé aux républicains qui le dénommèrent Alliance. Au cours d'une tempête à la hauteur du cap Finisterre, le Soberano subit des avaries si graves qu'il reçut l'ordre de retourner à Cadix. Ainsi, la force navale alliée se composait de quarante navires de ligne, dont quinze espagnols, de neuf frégates, de onze corvettes ou bricks.

Au cap Finisterre, on sut par les vigies qu'une partie de la flotte britannique de la Méditerranée, une trentaine de vaisseaux, avait passé le Détroit, cap vers l'ouest, sans doute à la recherche des Franco -Espagnols.

Au cours du voyage, Bruix offrit à Mazarredo d'aller lever le blocus de Rochefort où se trouvait toujours la division Melgarejo ; il lui proposa aussi d'aller bombarder Plymouth au sud-ouest de l'Angleterre, mais il se heurta au refus très net du prudent Basque. Et le 21 Thermidor, an VII de la République, soit le 8 août 1799, les forces combinées entraient à Brest. Malgré ses efforts, Keith n'avait pu les rattraper, et il atteignit Ouessant quand elles se trouvaient déjà ancrées en toute sécurité dans la vaste rade.

Conformément aux instructions reçues avant de quitter Cadix, les Espagnols pensaient que leur séjour à Brest serait nécessairement de courte durée et que, après quelques opérations vers les côtes d'Angleterre, d'Irlande ou de Hollande, ils pourraient regagner leur port d'attache... En réalité, la « petite campagne » prévue par leur ministre devait se transformer en une longue et monotone station et les douze mille hommes qui armaient les bâtiments espagnols étaient destinés à rester dans la rade alliée, plus de deux ans, pour la plupart, près de trois pour certains.
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Le 10 août 1799, l'amiral espagnol débarqua officiellement. Quatorze coups de canon saluèrent son arrivée à terre. Sur le quai l'attendaient l'amiral Bruix, l'ordonnateur de la Marine, le commandant d'armes. Il fut accueilli avec de grands honneurs par le conseil municipal qui le conduisit en cortège à l'Hôtel de Ville. Il y fut harangué, comme il se doit, dans ce style curieux et naïvement pompeux de l'époque. Il fut ensuite conduit au bel hôtel que la ville mettait à sa disposition comme résidence. Une garde accompagnée d'une musique aussi bruyante que nombreuse lui rendit les honneurs.

Ces agréables manifestations n'apaisaient pourtant pas l'inquiétude de Mazarredo. Celui-ci avait trop de prudence pour se laisser tromper par les apparences. Il savait bien que peu s'en était fallu que l'escadre combinée ne fût atteinte par Keith, et que dès qu'ils se seraient ravitaillés et renforcés dans leurs ports tout proches, les Anglais reviendraient monter leur garde aux abords de l' Iroise.
Néanmoins, pour la sécurité de ses bâtiments et les intérêts de son roi, Mazarredo craignait bien plus encore les initiatives de ses alliés. Quels que fussent ses sentiments personnels très favorables à la France, il n'entendait pas voir son escadre mise sans réserve à la disposition du Directoire pour l'exécution de projets nébuleux et peut-être inexécutables.
Au fait, que pouvaient être alors les desseins du gouvernement français en ce qui concernait les navires rassemblés à Brest, la division Melgarejo enfermée et parfois insultée à Rochefort et l'escadre batave ? Au début d'août 1799, l'ambassadeur Azara écrivant au ministre Làngara, avouait qu'il n'y avait aucun plan à ce sujet, mais que, dès l'arrivée des navires à Brest, le Directoire prendrait une décision « en plein accord avec le roi ». En fait, le Directoire ne se hâtait nullement de faire connaître ses projets aux futurs exécutants. Voulait-il attaquer la Grande-Bretagne en Irlande ? Ou bien, entendait-il reprendre des opérations en Méditerranée ou aux Antilles ? Ou, plus simplement, désirait-il fixer devant Brest une importante force navale ennemie ?

Dans l'ignorance complète où on le tenait, Mazarredo avait décidé, dès son arrivée, de s'attacher fermement à deux principes essentiels : d'abord, obtenir le plus tôt possible le retour de ses bâtiments, aux ports espagnols conformément aux plans initiaux ; en attendant, refuser de participer à toute opération qui ne lui paraîtrait pas conforme aux intérêts des deux pays ou à l'honneur du pavillon espagnol.

Ces principes solides, il allait bientôt pouvoir les affirmer avec quelques autres idées, au Gouvernement français. Le 15 août, en effet, il reçut de Don Nicolas de Azara, un télégramme l'invitant à venir à Paris pour traiter, en qualité d'envoyé plénipotentiaire, de toutes les affaires concernant l'escadre espagnole.

Il partit donc aussitôt pour la capitale, laissant le commandement d'intérim à son ami le lieutenant-général Gravina. En fait, il ne devait plus revoir Brest.

 

Jean LOZAC'H


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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