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          La marine de guerre belge (1830 - 1860) (II)                                                                                                                                                        

 

II La Marine royale cesse d'être fluviale.


Jusqu'alors la marine militaire n'avait pas quitté l'Escaut. Or, le gouvernement voulut relever le commerce et lui chercher d'autres débouchés pour com­penser ceux qu'il avait perdus aux Indes. Comme les matelots étaient peu nombreux et que les armateurs ne se montraient, guère disposés à risquer des capitaux dans des tentatives de relations avec le trans­océan, il fut jugé habile d'associer notre flottille à ces expériences ; l'idée était intéressante car elle allait permettre au personnel de s'initier à la grande navigation.

En conséquence il fut décidé d'accorder des équipages avec état-major, nourris et soldés par 1'Etat, à certains navires marchands et, par arrêté royal du 13 juillet 1834, la firme Wat tel, d'Anvers, bénéficia de cette mesure ; le 20 du même mois, le sloop l'Eclair partit pour Alger dans ces conditions. Il rentra le 15 décembre.

Le 5 novembre précédent, une nouvelle faveur de l'espèce avait été accordée au trois-mâts le Robuste, de 350 tonnes, appartenant à Delescluze père, de Bruges. L'ancre fut levée le 3 janvier 1835 et le voilier cingla vers l'Egypte ; la traversée fut mouvementée, le bâtiment arriva en rade d'Alger le 6 février et s'y perdit après une lutte vraiment tragique contre les éléments : dans la nuit un vent terrible s'étant mis à souffler, le navire alla heurter un brick autrichien et les deux bateaux furent abîmés. Le 7, la tempête devint si violente que cinq constructions firent naufrage dans le port. Le Robuste, bien amarré, supportait passablement les coups redoublés, cependant vers une heure sa position devint inquiétante ; le consul belge qui se trouvait au quai depuis l'aube tenta de faire passer des câbles, personne n'osa se risquer dans un canot, malgré les récompenses promises. Bientôt le trois-mâts se mit à dériver vers le brick stationnaire français le Cygne déjà menacé par une gabarre qui venait de briser trois câbles et dont la proue, tournant sur les amarres du Robuste, les entamait à vue d'œil.

Toute la ville en émoi admirait le courage et l'activité de nos officiers. Le consul tenta encore : en vain de leur faire parvenir des grelins. Bientôt parut le pavillon de détresse mais les secours étaient impossibles, déjà nombre de canots avaient- sombré, l'équipage du Robuste semblait condamné.

Les mâts de notre voilier étant tombés, la gabarre lui ayant rompu les amarres, à son tour il menaça le Cygne et d'autres navires. L'intrépidité de nos marins arracha à l'amiral spectateur impuissant de ce drame, l'exclamation : « Les Belges sont des braves ! » On leur criait de couper le dernier câble et de quitter le bord, ils restèrent sourds à cet avis, leur résistance fut poussée jusqu'à la dernière limite. Ce ne fut que sur l'ordre du commandant du stationnaire que le lieutenant de vaisseau De Sorgher, capitaine du Robuste, fit rompre le dernier lien. Un canot resté intact reçut les instruments de bord et fut recueilli par le Cygne.

Cependant De Sorgher s'obstinait à rester seul à son bord, le commandant du brick dut menacer de le faire enlever de force pour l'obliger à se sauver.

Dès lors, le Robuste alla au gré des flots, il se jeta sur d'autres bâtiments puis se fracassa sur des rochers ; il était 4 heures du soir.

Le 12 au matin, la mer étant encore trop démontée pour communiquer avec la terre, De Sorgher ne put débarquer qu'à midi avec les aspirants et le subrécargue ; il se rendit aussitôt à l'endroit où son navire avait péri. Le 14, quelques objets purent être enlevés de la carcasse.

Pendant que nos marins prouvaient avec tant de bravoure ce dont ils étaient capables, la question de l'organisation définitive de la Marine royale fut reprise aux Chambres. Le commerce consulté, ne comprenant pas les services que le personnel militaire pouvait rendre à l'exportation, se basa sur le désarmement momentané de quelques canonnières par raison d'économie pendant les voyages au long cours, pour émettre un avis défavorable à l'extension du corps naval. C'est avec peine que l'on obtint l'autorisation de faire construire un canot royal (barque de 14 rameurs, longue de 12 mètres, décorée de sculptures et munie d'une tente surmontée d'une couronne) et, malgré la mise en service des deux canonnières nos11 et 12, on ne crut même pas devoir augmenter l'effectif, « des événements imprévus rendraient seuls cette mesure nécessaire ».

Le 1er juillet 1835, le brick la Caroline, de l'armateur bruxellois Coghen, chargé de produits belges, partit encore pour un voyage autour du monde, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Petit (Calaisien, officier au long cours, entré dans nos cadres) accompagné de cinq aspirants et d'un équipage militaire. On fit notamment escale à Rio-de-Janeiro dans le but de rétablir les relations interrompues par la Révolution. La Caroline revint à Anvers vers la mi-juin 1836, ramenant ainsi que le rapportèrent gravement les journaux, un couple d'autruches destiné au Roi. Les gazettes avaient annoncé que le « plus beau brick belge » devait visiter tous les ports du Pacifique et se rendre aussi aux îles Sandwich, mais le programme fut écourté.

Le 11 août 1835, le Météore de Delescluze père, affrété non seulement pour l'exportation mais aussi pour servir de navire-école à nos jeunes équipages militaires, cingla vers Tunis commandé par le lieutenant Eyckholt ; cinq aspirants et un sous-aide accompagnèrent. La cargaison comprenait pour 100.000 fr. de produits indigènes, écrivirent les journalistes avec admiration.

Le Météore toucha Malte fin septembre et y resta quelque temps ; l'Egypte était ravagée par la peste et des troubles politiques s'y manifestaient. Au lieu d'aller à Alexandrie, ordre fut donné de décharger nos marchandises à Tunis et à Alger. On transporta également de Tunis à Malte le prince Pukler de Muskau, célèbre par ses voyages aventureux. On rentra au pays le 3 mars 1836.

Par raison d'économie encore, un mauvais bateau-patache ci-devant de la douane, fut nolisé en juin, juillet et août de cette dernière année et devint navire d'instruction pour les aspirants ; on l'envoya en croisière aux îles Feroé et Shetland pour y protéger la pêche dont il devait rapporter les prémices : le Roi avait voulu rénover l'industrie naguère si prospère de la pêche au hareng. L'équipage de ce cutter devait aussi fournir des remplaçants pour les pêcheurs malades et récalcitrants. Cette campagne se renouvela pendant trois ans.

Profitant de ces divers voyages, les partisans de l'économie à outrance obtinrent, en 1837, le désarmement de quatre canonnières et il fut constaté au Sénat que le personnel des huit autres n'était même pas au complet. Voici comment ces dernières étaient utilisées : le n° 11 servait d'école aux aspirants de 2e classe qui y avaient été groupés, il n'avait que le tiers de l'équipage réglementaire ; une autre canonnière servait de patache à la douane au fort La Croix, avec quinze hommes à bord ; deux canonnières étaient de garde aux avant-postes, une cinquième servait à la quarantaine, une sixième au ravitaillement, la septième stationnait devant Anvers et la dernière visitait les bâtiments à leur remontée de l'Escaut. Chacune d'elles passait six, mois dans les postes d'observation de Lillo, Sainte-Marie et Saeftingen. Deux des embarcations désarmées servaient d'infirmerie à Cano°, pour les troupes stationnées dans les polders.

La commission chargée de l'examen du budget de la Marine fixa comme suit la composition de la flottille à cette époque : deux brigantins de 8 pièces, quatre canonnières-goélettes de 7 pièces, huit canonnières-chaloupes de 5 pièces. Y faisaient le service : sept lieutenants de vaisseau, huit enseignes, 24 aspirants de lee et de 2e classe et 624 sous-officiers et marins. Le 22 décembre 1837, par suite de promotions, les cadres comprenaient un capitaine de vaisseau commandant l'escadrille, un capitaine-lieutenant chef de division, ce qui réduisait le nombre de lieutenants de vaisseau à cinq ; le nombre de marins avait été réduit à quarante.

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L'essai effectué avec le Météore avait été apprécié ; il fut décidé de noliser une construction plus importante, la Clotilde, trois-mâts-barque de 330 tonnes, armé de canons de 24 et de 30, appartenant à l'armateur Spilliaert, d'Anvers.

Il paraît qu'un premier voyage fut effectué au Brésil, nous n'en avons trouvé aucune trace. Le 11 juin 1837, la Clotilde prise en location par l'État, appareilla pour les côtes d'Afrique sous les ordres du lieutenant de vaisseau Nuewens. Il y avait à bord un lieutenant (second), trois enseignes, six aspirants de 1re classe et douze de 2e classe, un aide-major et un comptable, quarante sous-Officiers et matelots.


Le voyage, effectué sans toucher aucun port de la Manche ou de l'Atlantique, dura jusqu'au 5 octobre et fut très pénible : le livre de bord en fait foi ; il fallut lutter 'contre les tempêtes et le scorbut. Le règlement maritime hollandais de 1814 était toujours en vigueur avec ses terribles peines corporelles de la vergue et de la corde ; la première s'infligeait dans les cas graves, par exemple une récidive de désertion. Le délinquant, sommairement jugé, était précipité à la mer de la grande vergue et tiré sous la quille du navire puis condamné à recevoir des coups à la discrétion des officiers commissaires. Quant aux coups de garcette, ils s'administraient pour de moindres méfaits. Cette législation fit l'objet de vives protestations dans la presse, en 1848, mais il fallut attendre plus de dix ans encore pour voir supprimer ces moyens de coercition ; fait curieux, d'après les souvenirs du lieutenant de vaisseau Sinkel, le matelot préférait les coups à la détention dans la cale.

Les adversaires de la Marine royale tentèrent de discréditer cet essai de navire-école en publiant que la Clotilde avait été aux prises avec un pirate, qu'elle avait dû couler après un sanglant combat, ce qui était faux. D'aucuns voulurent, à tort, voir dans cette campagne, une manœuvre du gouvernement afin de démontrer la nécessité d'une marine militaire pour la protection de notre commerce.


En 1838 et 1839, la flottille fut divisée : une partie resta à Anvers, les brigantins furent envoyés à Ostende et il fut même question aux Chambres de détacher une canonnière à Nieuport. C'est en ces circonstances qu'on put se convaincre de l'imperfection du Congrès et des Quatre Journées : trop haut mâtés, la manœuvre en était difficile et lorsqu'ils voulurent prendre le large, ils durent rejoindre le port après un trajet de dix lieues.

 

A SUIVRE

                                                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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