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La Compagnie d'Ostende (III)

 

de Leon Hennebicq 1919

 

VI FONDATION DE LA COMPAGNIE D'OSTENDE

C'est alors que, piqué au jeu, Charles VI se décide à créer à Ostende, sur le modèle de ce qui existe dans les Provinces-Unies depuis 1602, une Compagnie de navigation avec les deux Indes, qu'il prendrait sous sa protection particulière.

L'idée n'en était pas nouvelle. Déjà, pour conjurer le péril causé par la fermeture de l'Escaut, les États Généraux de Flandre, réunis en 1632, avaient exhorté Philippe IV d'Espagne à constituer à Ostende même une Compagnie des Indes qui eût également servi de trait d'union entre l'Espagne et la Flandre.

Il s'était précisément constitué à Séville, nous l'avons vu, en 1624, sous le nom d'Almirantazga., une sorte de Compagnie privilégiée formée de Belges, résidant en Espagne et appartenant à la confrérie commerciale de Saint-André et qui devait diriger le commerce avec les provinces obéissantes., On eût ainsi pu rivaliser avec les navires hollandais et ruiner peut-être le commerce des Provinces- Unies, « colonne fondamentale de son Estat », suivant le mot de Richelieu.

Le mauvais vouloir et l'inertie de l'Espagne, puis les guerres de Louis XIV ruinèrent toutes ces espérances, en nous interdisant tout commerce, toute tentative même de renaissance commerciale ; et ce projet, comme tant d'autres, fut abandonné.

Enfin en 1697, le traité de Ryswick permit aux Ostendais d'espérer en des jours meilleurs. L'année suivante, un octroi, du 7 juin, signé par Charles II d'Espagne, créa à Ostende une Compagnie pour la libre navigation aux Indes orientales et sur les côtes de Guinée. Fondée pour trente années, elle n'eut qu'une existence éphémère. À la merci des pirates, les armateurs ostendais préférèrent s'établir à Douvres où, du moins, ils trouveraient des convoyeurs anglais pour protéger leurs vaisseaux. Entre temps, Charles VI mourut ; avec lui disparut la première Compagnie d'Ostende.

Ce souvenir étayait la conviction du marquis de Prié, qu'il était impossible que notre commerce maritime subsistât sans bâtiments de guerre capables de défendre efficacement les long-courriers ostendais contre les entreprises des pirates. On n'y pouvait pourtant songer avant qu'un édit impérial eût consacré la fondation de la Compagnie.

Cette décision ne fut pas obtenue sans peine il fallut que l'empereur fût vraiment poussé à bout pour s'y résoudre. Pendant quatorze mois, de pénibles négociations durent lui prouver que les menaces n'auraient pas plus de résultat que les bons procédés.

Enfin, le 19 décembre 1722, Charles VI rendit, en ces termes, l'octroi qui créait la Compagnie impériale et royale des Indes orientales et occidentales :CHARLES VI, par la grâce de Dieu, Empereur des Romains, toujours Auguste, Roi de Castille, etc..., à tous ceux que ces présentes verront, Salut :. . . Ayant égard aux très humbles demandes de nos sujets de nos Pays-Bas, Nous avons, tant pour Nous que pour nos successeurs, gracieusement octroyé, permis et concédé, octroyons, permettons et concédons, que ladite Compagnie 'établisse et se forme comme Nous l'établissons et formons par ces présentes irrévocables, pendant le terme de cet octroi sous le nom et titre  de Compagnie impériale et royale établie dans nos Pays-Bas autrichiens, sous la. protection de saint Charles et sous les articles, libertés et conditions suivantes ARTICLE PREMIER Que cette Compagnie aura  la faculté de naviguer et de négocier aux Indes orientales et occidentales et sur les côtes d'Afrique, tant en deçà qu'en delà du Cap de Bonne-Espérance, dans tous les ports, havres, lieux et rivières, où les autres nations trafiquent librement, en observant les maximes et coutumes reçues et approuvées par le droit des gens, pour le terme de trente années à compter de l'entérinement de cet octroi.
ARTICLE 2 : Que ladite Compagnie devra, etc... »

 

***

 

En créant la Compagnie d'Ostende, Charles VI servait admirablement son intérêt. Ostende était alors en pleine prospérité et l'on citait à l'envi les bénéfices que le commerce avec les Indes procurait aux armateurs. En 1720, le Prince Eugène, notamment, revint à Ostende avec un chargement d'é­pices, de coton, de soie et de bois exotiques. La vente en produisit 500.000 couronnes d'or, si bien que, pour cette seule expédition, les Anversois Jacques et Arnold de Pret, François de Coninck et d'autres gagnèrent près de cent pour cent. Il y .avait donc tout lieu d'escompter à l'avenir d'aussi considérables profits, d'autant qu'en France. la Compagnie des Indes orientales et de la Chine que venait de créer Law en 1719, rapportait de forts beaux bénéfices, malgré la défiance qu'eussent dû soulever certaines opérations plus ou moins louches de ce financier.

On a également prétendu qu'en établissant la Compagnie d'Ostende, l'empereur eut moins en vue de protéger le commerce belge que de se procurer un moyen d'inquiéter les États généraux et de les forcer à renoncer au subside annuel de 1.250.000 florins que, de par le traité de la Barrière, les Pays-Bas autrichiens devaient payer aux Provinces-Unies 1. Quoi qu'il en soit, de toutes manières, Charles VI pouvait donc espérer tirer quelque avantage de la création de la Compagnie d’ Ostende .

Aussitôt on s'occupe de choisir des directeurs ; sur le conseil de son conseiller de Castillon, — qui avait été l'âme de la fondation de la Compagnie —Charles VI les nomme parmi les chefs des grandes firmes d'Anvers et de Gand qui lui avaient déjà promis leur appui. Ces pourparlers, toutefois, durent un certain temps et ce n'est que six mois plus tard, en juillet 1723, que l'octroi est définitivement publié.

Il s'agit maintenant de trouver les capitaux nécessaires pour le premier établissement de la Compagnie. Après délibération, on fixe le capital à la somme, énorme pour l'époque, de six millions de florins, quoique plusieurs directeurs eussent estimé ce chiffre exagéré. On n'était pas sans quelque appréhension sur le résultat ; dans l'espoir d'intimider les capitalistes, les Compagnies étrangères avaient fait répandre à profusion les mémoires menaçants adressés par elle au Gouvernement autrichien. Mais l'appât du gain ne tint pas compte -des leçons de l'expérience : on crut qu'après une telle démarche, l'empereur aurait assez de respect de lui-même pour ne pas revenir sur ses engagements. Malgré le fiasco de la Compagnie de 1698, malgré les atermoiements de Charles VI qui eussent dû donner à réfléchir, le succès de la Compagnie paraissait si certain que le capital de six millions fut souscrit en quelques heures le 11 août 1723, les directeurs s'étaient réunis à Anvers pour recevoir les souscriptions et — ô prodige ! — le 12, à quatre heures après-midi, le capital était entièrement constitué.

Comme cela avait eu lieu lors de la création de la Compagnie hollandaise de 1602, les particuliers, les Chambres de commerce, les corporations, les villes, les provinces mêmes se disputèrent les nouvelles actions. La demande en était telle que, dès le 15 du même mois d'août, trois jours plus tard, on les vendait en Bourse d'Anvers avec un bénéfice de 12 %„ : plus d'un million et demi de capitaux n'avait pas trouvé à s'engager dans la Compagnie. La ville d'Ostende avait souscrit 12.000 florins, le marquis de Prié, 150.000, le duc d'Aremberg, 120.000. Enfin l'empereur donnait 150.000 patacons à la nouvelle Compagnie dont il exemptait les navires de droit d'entrée et de sortie pendant les trois premières années.

Une fois les capitaux réunis, il fallait déterminer, sans tarder, le plan des premières opérations de la Compagnie. Ce ne fut pourtant que le 6 octobre 1723 — un an après la fondation — que se réunirent les administrateurs ; 80 membres sur 162, seulement, y assistaient. Après de longues discussions, on borna le champ d'action de la Compagnie aux seules Indes orientales. Il s'agissait surtout de commercer avec la Chine, car ses ports étant moins visités par les navires hollandais et anglais, notre concurrence risquait moins d'y gêner le commerce de nos rivaux et d'y causer de nouveaux incidents.

Le plan des opérations était ainsi tracé : on enverrait au printemps suivant (1720 deux navires en Chine, un au Bengale, un à Surate ou à Moka. On discuta également, au cours de cette première assemblée, — et non sans passion — des questions de détail, telles que le choix de la ville où se ferait la vente publique de la cargaison : il y fut décidé qu'elle aurait lieu à Bruges et à Ostende.

Peu de jours après cette réunion, en novembre, les cours souveraines des Pays-Bas intérinèrent les lettres patentes de la Compagnie. C'en était le corpus juris. Désormais la Compagnie Impériale et Royale, établie dans les Pays-Bas autrichiens, existait en droit, et non plus seulement en fait.

Cependant une mission s'était rendue auprès de Charles VI pour lui soumettre les décisions de l'assemblée et lui remettre le lion d'or que la Compagnie des Indes était obligée de lui offrir à titre de reconnaissance. Cette mission, composée du directeur Proli et du pensionnaire d'Anvers, André Melchior Van Kessel, reçut bon accueil de l'empereur qui promit, une fois de plus, toute sa protection à la nouvelle Compagnie.

 

VII LE PREMIER CONVOI ET LES INCIDENTS QU'IL PROVOQUE

Le premier convoi ne fut prêt qu'au mois de janvier 1724 ; il quitta Ostende en mars de la même année. Malgré les décisions du conseil, il ne comptait que trois navires : l'Aigle, la Sainte-Élisabeth, et le Saint-Charles, commandés par les capitaines flamands Balthazar Roose, Michel Cayphas et Nicolas Carpentier.

Les deux premiers navires étaient destinés au commerce avec la Chine. C'étaient deux frégates de 400 tonneaux, montées par 75 hommes d'équipage, bien armées contre les pirates ; l'Aigle portait 26 canons, le Sainte-Élisabeth, 22 canons. Après six Mois de traversée, ils arrivèrent à Macao, en août 1724. Là, ils débarquèrent leur cargaison composée surtout de plomb et d'argent : le premier, en avait pour 387.713 florins et le second pour 928.517 florins. Puis ils remplirent leurs cales de soie, de coton, d'épices et de bois exotiques et firent J voile vers l'Europe.
Un an plus tard, le 7 août 1725, ils mouillaient en rade d'Ostende. L'enthousiasme, causé par ce premier voyage, fut très grand, d'autant que dans toutes nos provinces la vente de cette première cargaison avait donné 2.186.244 florins, 18 sols, 4 deniers, et que, dans cette seule opération, la Compagnie avait réalisé un bénéfice dépassant 1.257.697 florins.

Tout pourtant n'avait pas été aussi heureux : le Saint-Charles — l'ancien Saint-François-Xavier — qui avait été armé pour le commerce avec le Bengale, s'était perdu corps et biens à l'embouchure du Gange. Tout l'équipage, 75 hommes, avait péri dans le désastre ; et, ce navire de 400 tonneaux n'étant pas assuré, c'était pour la Compagnie une perte morte de 635.181 florins pour la cargaison, plus le prix d'achat du bâtiment lui-même, soit 28.488 florins.

C'était heureusement la seule ombre au tableau, et, grâce au succès de l'expédition de l'Aigle et du Sainte-Elisabeth, la Compagnie gagnait encore près de 600.000 florins, soit le dixième du capital. La Compagnie hollandaise, elle-même, n'avait pas connu à ses débuts un succès aussi rapide.

Aussi quand, le 13 septembre 1725, se réunirent de nouveau les administrateurs, ils purent vivement se féliciter de ce premier résultat. Et quand Proli, le directeur de la Compagnie, se rendit à Vienne pour présenter les comptes à l'empereur,, il put lui annoncer qu'un bâtiment de ligne, le Charles VI, était déjà envoyé au Bengale pour y remplacer le Saint-Charles.

En effet, dès que la nouvelle du naufrage de ce navire était parvenue à Ostende, sans perdre un instant, sans même attendre le retour de, l'Aigle et du Sainte-Élisabeth, le.Saint Charles VI que l'on avait destiné au commerce avec Surate et Moka avait vu l'itinéraire modifié et avait été dirigé vers Calcutta.

Ce bâtiment de ligne de 400 tonneaux, percé, pour 26 canons, monté par 86 hommes d'équipage,. dont 64 étaient Belges, aurait dû faire partie du premier convoi qui avait quitté Ostende en mars 1724 ; mais son appareillage n'ayant pu être terminé pour cette date, on préféra remettre son départ à l'année suivante plutôt que de retarder le départ de l'Aigle, du Sainte-Élisabeth et du Saint-Charles qui n'eussent peut-être pas pu profiter des moussons pour traverser la « mer impériale » des Indes.

Le Charles-VI avait donc cinglé vers l'Inde et l'on ignorait si déjà il cinglait vers l'Europe quand un coup de théâtre vint troubler le quiet espoir que l'on avait dans une expédition fructueuse. Cette conviction que rien ne saurait entraver-désormais l'essor de la Compagnie que soutenait si ouvertement l'empereur était d'autant plus fondée que jamais encore la Hollande ou l'Angleterre, n'avaient osé attaquer les frégates de la Compagnie des Indes. Sans doute, la polémique dans les 4, gazettes, les attaques des pamphlétaires n'avaient pas diminué d'intensité ; mais ce n'était certes pas cela qui aurait empêché nos navires de sortir du port et d'aller commercer au loin.

Or, tout à coup, l'on apprit avec stupeur que la France et l'Angleterre venaient de signer un traité avec la Prusse. Décidément c'est la guerre — et, par la guerre, la ruine d'Ostende -- que veut l'Angleterre et aussi la France, enchantée de susciter ainsi des ennuis au Cabinet de Vienne ; déjà ces puissances recherchent des alliances, se dit-on. Et, aux yeux de tout le monde, cette Ligue de Hanovre que viennent de conclure, le 3 septembre 1725, ces trois puissances, n'est autre chose qu'une alliance offensive en vue d'une guerre prochaine.

En réalité, ce n'est qu'une riposte aux trois traités d'alliance conclus à Vienne, le 30 avril, entre l'Espagne et l'Autriche pour régler définitivement, après vingt-cinq ans de guerre et de négociations, la succession d'Espagne.

Quand on connut enfin que cette Ligue de Hanovre était destinée seulement à contrebalancer les effets de l'alliance qui venait de se con­clure à Vienne, la panique des premiers jours se calma. On respira. N'importe, l'alerte avait été chaude. Et, de ce jour, bien des gens avertis que l'exemple de la Compagnie de 1698 avait enseignés eurent moins de confiance dans la ténacité de Charles VI comme si, à leurs yeux, cette alliance de Hanovre avait été un mauvais présage, un signe avant-coureur de la ruine d'Ostende.

De ce jour, également, quoique les États Généraux n'aient point encore adhéré à l'alliance de Hanovre, l'opposition des Compagnies hollandaises se fait de plus en plus ardente. Comprenant qu'une action énergique fera fléchir Charles VI, déjà naturellement disposé à s'incliner devant les décisions des puissances, elles renforcent leurs attaques de nouveaux arguments. Appuyés sur d'antiques traités, mais dont l'étalage ne manquera pas de faire céder l'empereur.

Une préoccupation absorbait alors Charles VI, Désespérant d'avoir des héritiers mâles, il crut que, pour assurer ses États à sa fille Marie-Thérèse, il convenait de déterminer la manière dont la succession se réglerait. Tel fut le but qu'il se proposa dans 'la Pragmatique Sanction. Cette pragmatique ne déclarait que toutes les possessions de la Maison d'Autriche formaient une masse indivisible qui se transmettrait aux héritiers mâles de l'empereur, s'il en survenait, et, à leur défaut, par les archiduchesses, ses filles.

Faire agréer cette pragmatique dans l'Empire et dans ses États héréditaires ne lui suffisait pas, il voulait la faire reconnaître par les puissances européennes. Et l'intérêt de sa dynastie le passionnait bien plus que celui de la Compagnie d'Ostende.

Nous avions, d'autre part, perdu celui qui seul, peut-être, eût pu empêcher Charles VI de revenir sur sa décision. Grâce au prince Eugène, dont il était le confident, le marquis de Prié avait suffisamment d'influence sur l'empereur pour lui faire soutenir, envers et contre tous, cette Compagnie d'Ostende, dont dépendait tout l'avenir économique des Pays-Bas.

Or, depuis novembre 1724, Prié s'était démis de son gouvernement à la suite de l'incident soulevé par le comte de Bonneval, cet aventurier français qui finit sous le turban d'un pacha après avoir passé successivement au service de tous les princes de l'Europe, dans l'impossibilité où il était de se plier à aucune discipline.

Prié avait, en effet, dû le faire arrêter dans l'hôtel du prince de Ligne, en septembre 1724, et la noblesse belge ne le lui avait pas pardonné. Alors, devant cette opposition persistante, se désintéressant de tout, Prié avait tout abandonné pour laisser à l'archiduchesse Marie-Élisabeth le soin de tenir tête à l'Europe.

 

VIII UNE THÈSE DE DROIT QUI EST UNE INIQUITÉ

Pour comprendre le système soutenu désormais au détriment de la Belgique, il convient de rappeler que le Pape Alexandre VI adjugea par une bulle, signée le 1mai 1193, au lendemain de la découverte de l'Amérique 1, à Ferdinand le Catholique, les contrées à découvrir à l'occident du méridien passant à cent lieues à l'Ouest des Açores, la partie orientale étant abandonnée aux Portugais.

La sentence arbitrale d'Alexandre VI, loin de calmer les parties, souleva des difficultés que chercha d'aplanir un traité, conclu à Tordésillas (7 juin 1494) en reculant la ligne de démarcation de 270 lieues vers l'occident ; de telle sorte que le globe entier fut partagé entre Espagnols et Portugais en deux portions égales dont les Moluques devinrent le point de jonction dans l'hémisphère oriental.

De cette nécessité pour les Espagnols de chercher à l'Ouest un passage qui ouvrît à leurs caravelles l'Océan Pacifique résulte peut-être, remarquons-le en passant, la découverte du détroit de Magellan et le premier voyage autour du monde.
Satisfaits du lot qu'ils s'étaient attribué pour leurs découvertes maritimes et leur commerce, les deux peuples maintinrent religieusement leurs conventions ; les Portugais continuaient encore à se rendre vers les Iles aux Épices par le cap des Tempêtes, les Espagnols par le détroit de Magellan, quand les Pays-Bas Septentrionaux secouèrent le joug de l'Espagne et proclamèrent leur indépendance.
Philippe II crut alors les châtier durement en leur fermant les ports de toute la péninsule, d'où jusqu'à ce jour les rouliers des mers tiraient les denrées qu'ils distribuaient ensuite au reste de l'Europe.

Cette mesure eut un résultat tout contraire à celui que l'on en attendait : les Hollandais, exclus de la Péninsule, songèrent à se procurer eux-mêmes les denrées qui jusqu'alors ne leur étaient parvenues que par intermédiaires. Ils ne connaissaient pas les mers de l'Inde, où ils n'avaient fait que d'insignifiantes expéditions ; l'audace et la nécessité suppléèrent à l'habitude. Ils n'avaient pas de colonies ; ils s'en procurèrent aux dépens du Portugal qui, depuis 1580, gémissait sous la domination de l'Espagne, du Portugal dont le commerce était ruiné, faute de débouchés, par l'impolitique mesure de Philippe II.

Les progrès maritimes des Hollandais furent tellement rapides que trois ans après, se fondait la célèbre Compagnie des Indes Orientales (1602) et qu'encouragés par le succès de cette première Compagnie, ils fondaient en 1621 la Compagnie des Indes Occidentales.

Tant d'efforts reçurent leur ratification dans le désastreux traité de Munster dont la Belgique moderne ressent encore la funeste influence. Il fut rédigé d'une manière obscure qui laissait de larges ouvertures aux interprétations ; chacune des parties spéculait sur l'avenir et les Pays-Bas seuls purent le mettre à profit.

Deux articles — les articles 5 et 6 — réglaient le sort des colonies en y maintenant le statu quo ; tout ce que les Hollandais avaient enlevé aux Portugais leur était irrévocablement cédé (article 6) et on leur reconnaissait même le droit de reconquérir, sans enfreindre le traité, les lieux que ces derniers étaient parvenus à leur reprendre. L'article 5, enfin, stipulait que « les habitants des Pays-Bas s'abstiendraient de la fréquentation des places que les Castillans ont dans les Indes Orientales » et réciproquement.

C'est avec cette clause qu'assimilant les habitants des Pays-Bas autrichiens aux Espagnols, les Compagnies hollandaises avaient protesté naguère —on s'en souvient — contre le trafic qu'exerçaient les Belges dans l'Inde. Cette interprétation — dont l'invention tardive fut due à un avocat des Compagnies hollandaises, nommé Abraham Westerveen, — était d'autant plus inouïe que jamais auparavant les Hollandais n'y avaient songé pour étayer leurs prétentions.

Lorsque Charles II d'Espagne avait créé, en 1698, la première Compagnie d'Ostende, jamais les Compagnies hollandaises n'avaient tenté de se servir de cette version pour obtenir sa suppression.
De même, lorsque, pendant la discussion du traité de la Barrière, le pays était encore soumis à des commissaires anglais et hollandais, plusieurs navires quittèrent Ostende, sans qu'on tentât de trouver dans le traité de Munster un moyen de s'opposer à ces armements. Cet argument ne figure pas même dans les premières notes adressées à Vienne par l'Angleterre et la Hollande.

Voici comment s'appuyait sur ce fameux article 5 du traité de Munster, combiné avec le traité de Tordésillas, l'argumentation principale de la Hollande.

Celle-ci posait, comme postulat, que les Belges, sujets de Philippe IV d'Espagne (qui avait signé le traité de Munster), étaient encore des Espagnols et que, par conséquent, la défense inscrite dans le traité leur devait être également appliquée. Comment, disaient-ils, les Belges peuvent-ils jouir d'un privilège dont les Espagnols ne jouissent pas ?

Et ils ajoutaient que l'Espagne n'avait, à l'époque du traité de Munster, aucun droit de commercer dans l'espace compris entre le cap de Bonne-Espérance et les Moluques ; que, par ce même traité, Philippe IV s'était engagé à maintenir la navigation dans les limites où elle s'était tenue jusqu'alors sans pouvoir s'étendre plus avant, et que l'engagement de Philippe IV devait être sacré pour Charles VI, puisque, disaient-ils, Philippe IV avait stipulé pour tous ses héritiers et successeurs.

Jamais, écrit Borgnet 1’argumentation politique ne couvrit plus scandaleuse mauvaise foi. C'est le gouvernement protestant de la Hollande, soutenu par le gouvernement protestant de l'Angleterre, qui faisait revivre, au XVIIIe siècle, pour s'en faire une arme contre ses rivaux, un des actes les plus exorbitants de la Puissance papale au Moyen-Âge, un acte que les conquêtes maritimes de la Hollande et de l'Angleterre avaient réduit elles-mêmes à néant.

C'était la Hollande qui, après avoir fait de si glorieux efforts pour établir la liberté des mers, se retournait contre le principe de sa propre origine et, à un siècle de distance, se mettait à réfuter par des arguties le célèbre ouvrage que Grotius avait consacré à la défense de ses droits.

 

A SUIVRE

                                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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